‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 78 sur 224 · Notammenl pages · texte numérisé non relu

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faitement irréprochable chez le poêle qui n'écrit que pour des lecteurs, pourrait présenter des inconvénients sérieux chez le poète dramatique, qui compose pour des auditeurs, comme Corneille. Chez celui-ci, la rime, n'étant pas très riche, pourrait être atténuée encore par l'enjambement; en revanche, les césures sont si régulières que la fin du vers est toujours très nettement perceptible. L'enjambement ne peut donc présenter chez Corneille l'inconvénient capital que signale si justement Port-Royal.

Or tout poussait notre poète à introduire dans ses vers, malgré Malherbe, des rejets et des enjambements. Son maître, Lucain, lui en donnait l'exemple. Rien que dans les passages de la Pfiarsale imités et signalés par lui (IV, 103-106), on peut relever les cas les plus frappants, des rejets comme ceux-ci :

Sceptrorum vis tota périt ^ quum pendere justa

Incipit.

Romanus phariâ miles de puppe salutat

Septimim.

Surtout on y trouve le procédé favori de Lucain :

Littora Pompeium feriuntf truncusque vadosis Hue illuc, jactatur aquis,

Cunctosque fugavi A causd meliore Deos,

Dans tous les textes latins sacrés que traduit Corneille il trouve des enjambements (IX, 24, 39). De même, dans ses Victoires du Roij traduites du latin du père La Rue, il retrouve ce procédé (X, 257). Lui-même, lorsqu'il compose des vers latins, il pratique le rejet :

Ipse tibi frangilque ohices, arcetque pericla Fidus, etc. (X, 250, 10.) Te pavet historia, et tantorum conscius ordo Patorum, etc. (X, 250, 15.)

Enfin les poètes espagnols, qui ont eu tant d'influence sur lui, cultivent également l'enjambement '. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir que, contrairement à l'assertion gratuite de Quicherat. Corneille pratique, dans ses vers français, cet enjambement qu*il trouve chez les Espagnols modernes et anciens, dans toute la poésie latine.

i. Dans la Verdad sospechosa, on trouve, cités par l'éditeur de Corneille :

No sale. EscuchOy que fio Satisfacerte. Es en vano, etc. (IV, 254.)

l'enjambement. 1 61

Les rejets par interruption ou suspension de la pensée sont fort nombreux. Quicherat les déclare très admissibles, et ne les comprend pas dans Texcommunication majeure qu'il lance contre l'enjambement. Pourquoi cette exception en leur faveur? N'escamotent-ils pas la rime et la fin du vers aussi bien que l'enjambement formel? La \Taie raison de la grâce qui leur est faite, c'est leur quantité. Ils sont en effet si fréquents chez les classiques, et en particulier chez Corneille, que, pour pouvoir condamner sérieusement l'enjambement, il faut d'abord déclarer qu'ils ne doivent pas compter comme tels. C'est la seule raison qui puisse les faire admettre par Quicherat, et elle est bien mauvaise. En réalité, nous trouvons des rejets bien formels dans la liste suivante, qui ne les comprend pas tous, bien entendu, puisqu'ils sont innombrables, mais qui contient les plus intéressants :

Et que de ma main propre une àme si fidèle Reçoive... Mais d*où vient que tout mon corps chancelle? (1,221,1304.) Ne raillons point : le fruit qui t*en est demeuré Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine. (I, 208, 1079.) Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarisse, Et que.... Ne m'instruis point. (11, 240, 318.)

Je lui ferai connaître Que si.... C'est avec moi qu'il vous faut achever." (VI, 53, 777.) Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, C'est.... Je ne lose dire. (VI, 583, 203.)

Il en est de même pour ces véritables enjambements d'un hémistiche :

Dis-lui que mes beaux jours ne sont pas si passés

Qu'il ne m'en reste encor.... Que vous m'étourdissez! (II, 145, r364.)

Le mépriser, le fuir, et pour quelques adresses

Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi. (Il, 230, 107.)

Si Cléandre le gagne, et m'en veut obtenir.

Je crois de mon devoir.... Je l'aperçois venir. (II, 294, 1389.)

Nous pouvons pourtant faire une concession à Quicherat, à ses partisans, et négliger ces exemples : la chose nous est d*au(ant plus facile que nous trouvons encore chez Corneille bon nombre de rejets et d'enjambements incontestables. Bien entendu, je ne compte pas comme exemples probants les cas où la ponctuation sépare superficiellement le début du second vers, et le rattache au premier, tandis qu'en réalité le sens indique que ce mot n'est véritablement qu'un

L*iTOL. OU VERS PR. 11

lien entre le premier et le second \ers, comme dans tous les cas

suivants :

Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir. (F, 177, 589. i

Allons, il faut marcher.

Madame; vous viendrez, etc. (I, 457, 1142.) Ce sont là des effets de votre intelligence, Traitres; ces feints hélas ne sauraient m'abuser. (l, 463, 1257.) Le jugement de Rome est peu pour mon regard, Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. (III, 328, 106H.) Non, non. J'ai quelque chose aussi bien à vous dire. Prince. J'avais mis bas avec le nom d'alné.... (V, 555, 1005.) Il faudra voir alors quelle est votre science, Savants ; il entendra votre leçon à tous. (VIII, 472, 4360.)

Au contraire il faut considérer comme rejets formels les noms propres, les titres, les apostrophes, les verbes, etc., rejeles au second vers, et séparés du reste par le sens ou par quelque mot disjonctif :

Ah ! laisse-moi plutôt soupirer en repos,

Ma sœur. — (U, 240, 453.)

Je n'ai ni faute d'yeux ni manque de courage,

Madame; mais enfin, etc. (IV, 490, 1473.)

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous.

Madame; mais, ô dieux, etc. (JV, 502, 1719.)

Ce cœur vous est acquis après le diadème,

Princes; mais gardez-vous, etc. (IV, 469, 996.)

Cet insolent discours te coûtera la vie,

Suborneur. (II, 485, 975.)

Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards,

Veillaque. (U, 447, 245.)

Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,

Je l'aime. (III, 110, 83.)

Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice.

N'importe. (III, 343, 1389.)

Enfln, reprenant cœur : « Arrête, me dit-elle,

Arrête >>; et m'allait faire une longue querelle. (V, 80, 1248.)

Eh bien! si cet amour a sur vous tant de force,

Régnez. (VI, 585, 250.)

Quant aux enjambemenis formels, indéniables même pour les disciples de Quicherat, les plus nombreux sont ceux d'un hémistiche entier : ils sont 1res réguliers par conséquent, et ne troublent pas Toreille. J'en ai compté près de cent vingt : je ne citerai que les cas les plus typiques :

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