‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 79 sur 224 · L ENJAMBEMENT · texte numérisé non relu

L ENJAMBEMENT

Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt. — C'était sans y penser. (I, i70, 479.) Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas Que dans tous ses auteurs? (H, 25, 132.)

Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure. (III, H9, 262.) Je lui garde ma flamme exempte d'infamie, Un cœur digne de lui. (IV, 43, 383.) Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit. Aux Dieux qu'elle captive. (V, 324, 224.) Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, Je vous dirais, Seigneur : (VI, 377, 326.)

Suis-je maîtresse De ce que m'a daigné confier la princesse. Du secret de son cœur? (VII, 490, 655.) Par une impertinente et fausse confidence, Quelqu'un me dit un jour : (VIII, 482, 4562.) Les passants, qui sauront quelle est leur injustice, Ne leur diront jamais : (IX, 233, 26.) Tu reçois le bâton de la main de ton maître. Généreux maréchal. (X, 114, i04.)

Les enjambements de moins d'un hémistiche sont plus rares : il y en a un peu plus d*une vingtaine, semblables à ceux-ci :

Taime-t-elle, et de cœur? — Et de cœur, Je t'en réponds. (I, 189, 782.)

D'un affront si cruel Qu'à rhonneur de tous deux il porte un coup mortel : D'un soufflet. (III, 119, 269.j

Ses présages sont vains, Je le sais : mais enfin je vous aime, et je crains. (III, 493, 120.) Cet autre cavalier dont vous possédez l'àme, Votre amant? (IV, 314, 445.) Ne fais plus de reproche à ma crédulité, Et poursuis. (V, 72, 1247.; Sachez donc que pour vous il osa me déplaire. Ce héros; qu'il osa mériter ma colère. (VI, 437, 1758.) Voyez l'état où votre amour l'a mise, Votre Psyché! (VU, .362, 1921.)

Est-il encore à naître.

Cet amour? Estil né? (Vil, 427, 1138.) Il m'a rendu lui seul ce qu'on m'avait volé. Mon sceptre; de Crassusil vient de me défaire. (VII, 493, 713.; Si contre nous enfin il ligue Tunivers, Que sera-ce? (X, 257, 81.)

Les enjambements plus longs qu*un hémistiche sont moins nombreux encore :

Dès Tabord autrefois vous aimâtes GLarice;

Celle-ci sans lavoir. Mais, Monsieur, votre nom,

Lui deviez vous l'apprendre, et sitôt? (IV, 304, 265.j

J'attendrai le hasard un moment en ce lieu,

Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu. (IV, 361, 1392.)

Ënfm les enjambements romantiques, ceux qui séparent par exemple le régime du verbe, ne figurent qu'à Télat de singularités :

Écoute Quatre mots à quartier. (1, 245, 1724.) Qu'il n'est rien d'égal (au moins comme Je pense) à vous, (X, 174, 9.)

En revanche, je crois qu'on serait en droit d'allonger celte liste, déjà considérable, en comptant comme des enjambements formels ceux où le sens n'est pas complètement terminé, mais où il reprend après une suspension plus forte que celle qui suit la rime. On pourrait citer une infinité d'exemples à l'appui : je me contenterai de quelques-uns.

Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître j

Mes défauts || et le peu que le ciel m'a fait naître, (f, 428. 576.)

Qu'il te souvienne [ De garder ta parole || et je tiendrai la mienne. (III, 448, 1434.) Après ce faux hymen j'aurais eu le loisir | De consulter mon cœur || et je pourrais choisir. (IV, 229, 1632.) Grâce.... — De quoi, madame? Est-ce d'avoir conquis | Trois sceptres || que ma perte expose à votre fils? (V, 563, 1154.) Je verrai l'infidèle | inquiet || alarmé D'un rival inconnu | mais ardemment aimé. (VII, 504, 1608.)

Corneille, tout en faisant de l'enjambement l'usage que l'on voit, ne considérait probablement pas la chose comme une beauté régulière, mais comme une facilité, ou encore comme un procédé dont il fallait user sobrement; car, dans sa revision de 1660, il en supprime quelques-uns. Ainsi on ne lit plus, à partir de cette date, ce passage curieux :

Quoi ! ta seule bonté Me détache ces fers? — Non, c'est Sa Majesté Qui vous mande au conseil. (I, 322.)

En somme, si Quicherat a eu tort de dire qu'à l'exemple de Malherbe Corneille a supprimé l'enjambement, ce serait une exagération contraire de dire qu'il Ta fréquenunent employé. L'usage modéré qu'il

en fait redouble la force de ce procédé : sa fréquence en diminuerait l'effet, ainsi qu'il arrive chez plus d'un poète moderne. La conclusion de tout cela, c'est que, quoi qu'en dise Boileau, après Malherbe, le vers ose parfaitement enjamber sur le vers. Pour Corneille, c'était une audace : ce n'était pas une licence.

VU Licences.

Il y a très peu de licences chez Corneille, comme chez tous nos grands poètes du xvii* siècle. Si, pendant trop longtemps, on a pu croire qu'elles étaient fréquentes, c'était uniquement ignorance des changements apportés par le temps à la grammaire dont se servaient nos poètes *. Avant donc d'étudier les véritables et peu nombreuses licences de Corneille, il faut très rapidement prévenir le lecteur contre les erreurs courantes, et lui montrer, dans ce qui parait à tort une liberté excessive prise envers la correction, tout simplement un usage vieilli.

L'orthographe a beaucoup changé de Corneille jusqu'à nous. De là les formes, différentes des nôtres, que nous remarquons dans ses vers, quelquefois avec étonncment. Mais il faut se garder d'y voir des licences, étant donnée surtout l'importance extrême que Corneille attache aux questions d'orthographe : on sait en effet qu'en 1663 il tente une petite révolution sur ce point (I, 4 sqq.). Au xvii® siècle, l'orthographe est très (lottante. L'usage hésite souvent entre deux graphies. De là chez Corneille des interversions de lettres entre elles, et quelquefois même deux orthographes pour le même mot, malgré la défense de Malherbe. C'est ainsi que ce vers A^Othon :

Que quelque amour qu'elle ait ei qu'elle ait pu donner (VI, 611, 819)

était imprimé dans l'édition originale :

Que quelque amour qu'elle aye et qu'eUe ait pu donner.

Corneille écrit Je la revoi ou je la revois, suivant Topportunité, parce que ses contemporains emploient ces deux formes :

1. Cest presque toujours par erreur qu'on a cru à des licences dans l'ancienne poésie française. — Cf. Gaslon Paris, Étude sur le rôle de l'accent latin dans la langue française (i%^2), p. 123-125.

Enfui je la revoi. Je la revois enfin celte belle inconnue. (X, 121, 104.)

Certains verbes en aître sont orthographiés tantôt oistre et tantôt estre, comme paf^estre, cognestre, rimant avec naistre^ sans qu'il y ait là de licence pour la rime, car le mot est également imprimé ainsi dans le corps des vers (III, 105, note).

De même pour intriques rimant avec pratiques (IV, 160, 370). Corneille écrit également en prose : « Des pièces d'une espèce si intriquée ». (X, 454.)

De même pour compte^ écrit conte, et rimant avec honte, Géronte, etc. Corneille conserve simplement Tancienne orthographe du XVI* siècle, et la garde aussi bien dans sa prose que dans ses vers, puisqu'il écrit : « Celle syllabe n'est jamais contée à rien à la fin de nos vers * ».

Souvent encore on constate (|ue des lettres sont supprimées dans le corps d'un mot; ou, pour mieux dire, nous ne trouvons pas dans certains mots la lettre que nous y mettrions maintenant. Il ne faut pourtant pas dire, comme Aimé Martin, que Corneille écrit abject sans c, abjet, par licence poétique, pour le faire rimer avec sujet \ car Corneille se conforme simplement à l'usage de son temps, sanctionné encore en 1690 par le Dictionnaire de Furetière. C'est du reste toujours ainsi qu'il écrit le mot dans le corps d'un vers *.

Il en est ainsi pour car four, qu'il écrit conformément à la vraie prononciation '. La licence poétique consisterait plutôt à compter carrefour pour un trissyllabe, puisque personne ne dit : un carreufour. Corneille, de môme, fait rimer coral avec cristal (VI, 292, 886), parce qu'il orthographie ainsi le mol en prose conformément à la prononciation de son temps *. Il écrit distile et non distille, parce qu'on écrivait encore ainsi même en 1696 '.

L'absence de Ve muet à la fin de certains mots ne doit pas non plus nous surprendre : c'est plutôt nous, pour mieux dire, qui avons ajouté cet e depuis Corneille. Ainsi discordesi la forme usitée par Régnier *;

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