Vni, 452-455; cf. VIII
LE LYRISME. i87
C'était là, ce semble, tout ce que Ton pouvait demander, comme mouvement lyrique, à la slance de purs alexandrins. Corneille a pourtant essaye des couplets de douze vers sur les rimes
a e e a éc i i ée 0 le ie 0
C'est l'ordinaire eiïet de son épanchement
Que d'enfanter le zèle et semer Tallégresse;
Cî*esl raccompagnement de cette grande hôtesse,
Et tout le monde aspire à cet heureux moment.
Assez à Taise marche et fournit sa carrière
Celui dont en tous lieux elle soutient la croix :
Du fardeau le plus lourd il ne sent point le poids;
Dans la nuit la plus sombre il a trop de lumière;
Le Tout-Puissant le porte et le daigne éclairer;
Le Tout-Puissant lui-même à sa course préside ;
Et comme il est conduit par le souverain guide,
Il n'est pas merveilleux s'il ne peut s'égarer. (VIIF, 220-230.)
Le quatrain du milieu sépare deux quatrains à rimes croisées de la même façon. Je ne sais pourtant si cela suffirait pour donner l'impression d une strophe, partant d'une série de strophes entraînées par le même mouvement lyrique, même si pendant un certain temps ces stances se suivaient, identiques. Mais Corneille ne Ta même pas tenté : ces couplets de douze alexandrins sont séparés les uns des autres par des strophes de six vers sur les rimes et les rythmes suivants :
ée
ée.
Ainsi isolée, cette grosse stance donne moins Timpression d'une strophe que d'une suite indéterminée d'alexandrins à rimes croisées, ou tout au plus de trois quatrains se suivant.
On le voit : même lorsqu'il essaye d'être lyrique, Corneille revient par une affinité élective évidente à son grand vers tragicpie, qui lui parait plus noble que les autres mètres. Aussi réservc-t-il volontiers les stances d'alexandrins à Jésus-Christ. Les strophes qui coupent les séries de stances mises dans sa bouche sont presque toujours réservées à l'homme *. Quelquefois aussi Jésus prononce une suite d'alexandrins à rimes plates, tandis que l'homme lui répond en stances *. Mais il n'y a là rien d'absolu ; car quelquefois
i. VIII, 42S-i32; 305-309; «68^72.
S. VIII, 562-572; 654-65«J: 415-422, 620-625; 553-55"; 324-328, 330.340.
Thomme lui-même se sert de l'alexandrin, lorsqu'au lieu d'un dialogue avec Jésus il fait un monologue *.
C'est encore à l'alexandrin que sont dus les principaux mérites de cette traduction. C'est à lui que Corneille doit des strophes d'un véritable mouvement lyrique; elles sont rares : pourtant on pourrait en citer quelques-unes, celle-ci par exemple, sur le rythme :
8 8 8 8 8 8 8 i2 12 12 e a a e i 1 ce o ée 0
Mais souvent quand Dieu nous appelle,
En vain son joug uous semble doux;
Quelque charme au dedans de nous
Fait naître un mouvement rebelle;
Souvent quelque attrait du dehors
Résiste aux amoureux efforts
De la grâce en nous répandue, Et nous fait, malgré nous, teÎJement balancer Qu*entrc nos sens et Dieu notre âme suspendue Perd le temps d'y répondre, et ne peut s'avancer. (VllI, 88.)
Cette strophe est curieuse : elle est construite comme un sonnet licencieux dont le premier élément aurait été supprimé : on a l'impression en effet d'un quatrain et de deux tercets : mais surtout on perçoit nettement, à l'audition, un élargissement rythmique qui ne manque pas de grandeur, à la fin, le dernier tercet étant en hexamètres : la majeure partie de l'effet, dans ce mouvement lyrique, est donc due à l'alexandrin.
Remarquons de plus que les passages les plus touchants, comme fond, ne sont pas ceux qui prennent la forme de la strophe ni de la stance. Ainsi un des plus beaux morceaux est en alexandrins à rimes plates. (VIII, 153 sqq.)
Les bons vers isolés sont encore presque tous des alexandrins. Corneille traduit le Fili, ve?îias ad me, qxium tibi non fuerit bene par ce vers d'une bonté touchante :
Viens à moi, mon enfant, lorsque tu n'es pas bien. (VIII, 415, 3169.)
11 y a de la grâce dans la traduction de ce passage très plat : Quse œdificationis sunt :
Celles dont les vertus embellissent les âmes. (VIII, 62, 555.) 1. VllI, 237 S(iq.; 368-3 n; 457-463, 496-503, 677-682.
Il sait surtout bien rendre Ténergie du texte : Pro uno numismate, interdiun turpiter litigatur :
Souvent, pour peu de chose, on plaide obstinément. (VIII, 269, 204.)
Sur ce point, Corneille a été particulièrement heureux dans sa meilleure stance, celle de dix alexandrins. C^est là qu'on trouve ses plus beaux vers. Le texte donnait : Vanitas est carnis desideina seqiii; Corneille traduit :
Vanité de choisir pour souverains bonheurs
De la chair et des sens les damnables caresses. (VIII, 33, 54.)
Gerson avait dit : Sicut ferrum missum in ignem amittit rubiginem et totum candens ef/xcitiir, sic homo intègre ad Deum se convertensj a torpore exuitur, et in novum hominem tvansmutatur. Corneille s'inspire heureusement de cette comparaison :
Et vois comme le fer par le feu dérouillé
Prend une couleur vive au milieu de la flamme :
D'un plein retour vers Dieu c'est là le vrai tableau ;
Son feu sait dissiper les pesanteurs de Tàme,
Et faire du vieil homme un homme tout nouveau. (Vllf, 197, 4'^6.;
Quelquefois même Corneille sait ajouter une image au texte abstrait, tout en le condensant : Quoniam per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei :
Que les afflictions sont les portes des cieux. (VIII, 258, 1704.)
D'autres fois il développe au contraire le texte, mais en le fortifiant. Le thème de Gerson : Vile pretiwn quœritur, donne naissance à ces variations :
Un peu de revenu fait tondre les cheveux.
Chercher sur mes autels les intérêts des vœux,
Prendre un habit dévot pour en toucher les gages. (Vllï, 209, 201.)
Du reste, en général, Corneille parait se soucier plus de la précision que de la grâce : voici comment il traduit Aliiid isti aliud illi magis deservit :
L*UQestmeilleurpourrun,rautre à l'autre sert mieux. (VIII, 112, 1429.)
Je crois avoir mis en lumière, du mieux que j'ai pu, les beautés de celte traduction. Me sera-t-il permis maintenant d'en montrer les
défauts? Corneille m'en donne Texemple, avec sa bonne foi ordinaire. Il écrit de Rouen, au père Boulart, pour lui demander ce que lui et ses amis voudraient voir corrigé dans la première édition, surtout pour ce qui regarde « la bassesse de F expression.,,. Car je suis de ceux qui ne se tiennent pas impeccables, el qu'un avis particulier oblige autant qu'une censure publique offense » (X, 459).
Du reste il faisait remarquer que si l'expression était basse, ce n'était pas toujours tout à fait la faute du traducteur : il se voyait souvent obligé d'orner le texte trop nu. Et comment? l'idée était un peu naïve : « J'y ai fait ajouter quelques ornements, pour suppléer en quelque sorte au défaut de ceux de la poésie qui ne peuvent entrer aisément dans cette traduction. Ce sont des figures de tailledouce ^ »
Au fond Corneille pensait, judicieusement, que le graveur est un piètre collaborateur pour un poète, et que c'est une déception pour le lecteur s'il en est réduit à trouver prosaïque le texte, et poétique l'illustration. Aussi avait-il de son côté cherché à embellir la prose de Gerson, à y introduire lui-même des images. Il demandait même sur ce point son avis au lecteur : « J'apprendrai par l'estime ou le mépris qu'il en fera, si j'ai bien ou mal pris mes mesures, et de quelle façon je dois continuer : s'il me faut étendre davantage les pensées de mon auteur pour leur faire recevoir par force les agréments qu'il a méprisés. » (VIII, 17.)
Nous avons vu que Corneille avait réussi quelquefois. Souvent aussi, il échoue ; il substitue à une pure abstraction des images qui se suivent peu. Gerson avait mis simplement : Nec illa trahimt eum ad desideria vitiosœ inclinationis ; sed ipse inflectit ea ad arbitrium rectœ rationis ; voici la paraphrase du poète :
Bien loin d'être emporté par le courant rapide
Des flots impétueux de ses bouillants désirs,
Il les dompte, il les rompt, il les tourne, il les guide,
Et donne ainsi pour biide
La raison aux plaisirs. (Vlll, 42, 215.)
Même quand elles ne sont pas incohérentes, ces images ajoutées ne sont pas toujours heureuses : Hœc sunt verba Christi quibus admonemur quatenus vitam ejus et mores imitemur y si