‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 88 sur 224 · IX, 11-17, et passim · texte numérisé non relu

IX, 11-17, et passim

n'est pas une circonstance atténuante. Ce qui appartient incontestablement à Corneille, c'est la lourdeur et la dureté de cerlaîns vers :

Il a brisé les arcs d'acier, Tous les dards, tous les traits, tous les chars des gendarmes (IX, i0.^i,34).

Sans doute, on retrouve par instants le Corneille des bons jours. Il fait preuve, par exemple dans la traduction des Gloria Pairi, d'une très réelle souplesse de traducteur, s'ingénianl et réussissant à varier ses formules *. Il y a même par-ci par-là quelques beaux vers : le texte donne : Montes exultaverunt ut arietes^ et colles siciU agni ovium. Corneille paraphrase ainsi :

Soudain les plus hauts monts de joie en tressaillirent. Gomme un troupeau sur Therbe au son des chalumeaux; Soudain tout alentour les collines bondirent, Comme bondissent les agneaux. (IX, 313.)

En somme, malgré quelques réussites de détail, Corneille n'est pas un grand lyrique; on pourrait même dire, sans l'ombre de paradoxe, qu'il n'est pas lyrique du tout. Sans doute il a dans sa grande âme toutes les passions qui peuvent enflammer une strophe. Mais l'habitude de faire exprimer ses sentiments par la bouche d'autrui, de purifier, pour ainsi dire, ses propres passions, en les versant dans l'âme de ses personnages, cette habitude, dis-je, diminue en lui le don de Témotion personnelle. 11 est à peu près impossible d'être à la fois dramaturge et lyrique; et, si par hasard un poète réussit dans le drame tout en composant des œuvres lyriques de premier ordre, comme Victor Hugo, il faut penser que le lyrisme est Tàme de son théâtre même, et qu'il réussit dans l'ode parce qu'il a toujours été poète lyrique même dans ses drames. Seul Racine a su être tragique dans les parties tragiques, et lyrique dans les parties lyriques. Corneille, lui, est avant tout dramaturge, et reste toujours dramaturge même dans ses essais lyriques.

Ce qui le prouve bien, c'est cette tendance à garder pour l'ode le mètre qui lui réussit si bien pour la tragédie.

Ce qui le démontre mieux encore, c'est cette idée fâcheuse de traduire en morceaux lyriques la prose de Gerson qui vaut par de tout autres mérites que le lyrisme. Corneille prouve ainsi qu'il

1. Cf. la courte élude de M. Marty-Laveaux là-dessus, IX, 636-637.

L*ivOL. DU VERS m. 13

méconnail les lois de la véritable inspiration : le poète le plus lyrique du monde ne vibre pas toujours à son gré, et sur tous les sujets. Mettre Tlmilation en odes n'est pas une idée beaucoup plus heureuse que traduire les Métamorphoses d'Ovide en rondeaux.

Corneille n'a pas été bien inspiré dans sa tentative, parce qu'elle était voulue. Au contraire il a rencontré deux fois le véritable lyrisme, quand il ne le cherchait pas. Encore n'a-t-il pas composé ses deux seules odes pour son propre compte. Corneille a été lyrique sous les espèces et apparences de Rodrigue et de Polyeucle.

Sauf ce point, par lequel il rappellerait un peu Malherbe qui, nous l'avons vu, n'était jamais plus convaincu que quand il chantait les amours des autres, Corneille, poète lyrique, se sépare de son devancier sur prescpie toutes les questions importantes : celui-là recherche les images : celui-ci les condamne. Corneille a tout ce qui mancpie à Malherbe, le fond : mais il ne sait pas le mettre en a*uvre. Il n'a rien de ce qui fait la force de l'autre : la forme pure. Malherbe arrive à donner l'illusion du lyrisme sans avoir presque rien de lyri(|ue dans l'ûme. Chez Corneille, l'inspiration, malgré toute la vigueur nécessaire pour prendre l'essor lyrique, retombe pesamment à terre, alourdie par le poids des alexandrins. Jamais poète n'a mieux justifié l'arrêt d'Horace :

Pindarum quisquis studct l'cmulari Ceralis nitiiur pennis.

Corneille reprend toute sa grandeur devant la critique, lorsque, détournant les yeux de ses tentatives lyriques, on ne veut plus voir en lui (|ue le poète dramatique : son vers alors est excellent. La frappe en est si vigoureuse ciue, dans la masse de ces vers, presque tous solides et de bon aloi, se détachent un grand nombre d'alexandrins plus Unis, plus heureux : ainsi, dans un médaillier, à côté d'une certaine quantité de pièces qui ne manquent de valeur ni comme métal, ni comme exécution, mais qui ne dépassent pas la moyenne, se détachent quelques médailles dont l'empreinte est plus nette, le coin plus artistique, vers lescpielles se portent les yeux de préférence, pour y rester plus longtemps.

Dans Corneille, ce qui retient surtout Tattention, ce n'est pas le flni du modelé, les habiletés de forme : c'est le métal même dont ses vers sont faits, c'est l'excellence de la pensée. Un vers de Corneille n'est pas beau par l'harmonie des sons, mais par la grandeur de ridée qu'il contient, par Tantithèse surtout, la forme préférée du maître; c'est elle qui fait Tessence même du vers cornélien : antithèse souvent profonde, et qui condense quelques-uns des grands contrastes de la vie ou du cœur. On pourrait prendre comme type ce vers que Racine admirait si fort, sur l'ambitieux :

Et monté sur le faite, il aspire à descendre >.

Je préfère choisir mes exemples dans les œuvres inférieures de Corneille, celles où Ton peut trouver peut-être le mieux les secrets de sa versification, parce que, son génie ayant baissé, ses procédés, plus ou moins instinctifs, apparaissent davantage :

Qui s*assure de vaincre est aisément vaincu. (VIII, 165, 2475.) Qui sait mal obéir ne commande pas bien. (VIll, 116, 1502.) Il dompte qui m'attaque, il abat qui m offense. (VIII, 295, 747.)

J'ose à peine aborder les beautés générales du vers cornélien, tant il en a été parlé, tant je crains de répéter des choses déjà dites.

Et pourtant, sans faire de critique admirative, il est impossible de ne pas proclamer son admiration pour des vers si beaux que le travail de dépouillement minutieux du texte, le récolement de toutes les petites singularités de la versification, cessent par moments d'être ingrats. Et de fréquentes distractions divertissent l'esprit de sa tâche, comme si un paysan, défrichant une lande, interrompait tout à coup son labeur, et se redressait en disant : Dieu! comme c'est beau, cet endroit-là!

Parmi les différentes réflexions qui me faisaient oublier la forme du vers pour le fond, je n'en citerai qu'une, parce que je ne crois pas qu'on Tait encore faite, et qu'elle est tout à la gloire du grand poète : jusqu'à quel point la parfaite conscience que Louis XIV avait de sa grandeur, cette foi superbe dans son autocratie, ne serait-elle pas un écho des sentiments plus que royaux que Corneille prête à ses rois? Cette magnanimité. Corneille n'en trouvait le modèle ni dans l'his-

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