‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 120 sur 247 · Becq de Fouquières, p · texte numérisé non relu

Becq de Fouquières, p

2. Je dois reconnaître pourlant que cette théorie est partagée par M. Faguet : « Les e muets sont les fortes césures des vers français; elles (les syllabes muettes) rendent la césure plus forte lorsqu'elles sont placées à la césure; elles font alors comme un trou dans le vers.

« Hugo a tiré de ce secret des beautés rythmiques de premier ordre. Il avait dit dans Marion :

C'est l'afTaire du corps, mais que m'importe à moi! Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière, L'àme lève du doigt le couvercle de pierre, Et s'envo | le! » | — •< Monsieur le conseiller du Roi! »

Dix-neuvième siècle, Lecène et Oudin, 1893, p. 245.

2d8 LA FONTAINE.

Puis, I chaque canard | prend ce bâton par un bout. (III, \'6, 20.)

1—7 — 4 Et, ( si la qualité de vierge | est souhaitable. (VI, 295, 314.)

N'avoir | que ses moutons et son chien | pour témoins. (I, 131, 41.) Qu'on crut | qu'un tel discours méritait, j On choisit. (III, 152, 89.) Le chat | était souvent agacé | par l'oiseau. (III, 197, 4.)

J'en vois deux, | dont l'une | est qu'entre nos ennemis. (III, 157, 36.)

4 — 8 Mais un canal | formé par une source pure. (1, 92, 14.) L'imprudent Malc, | voulant mettre à couvert son âme. (VI, 293, 282.)

3 — 9 C'est assez, | me dira quelqu'un de nos auteurs. (I, 131, 32.)

2 — 10 Miroirs, | de nos défauts les peintres légitimes. (I, 93, 26.)

Nous avons déjà vu dans Corneille de ces vers peu harmonieux, que, faute d'un meilleur terme, j'ai baptisés : amorphes. Ils choquent l'harmonie : ils choquent l'oreille. Peut-être ma façon de les scander paraîtra à quelques-uns choquer sinon le bon sens, du moins une vénérable tradition.

Je répondrai que les césures dépendent, non de l'harmonie, qui est très subjective, et permet bien des interprétations, également plausibles, mais du sens, sur lequel il est rarement permis d'avoir deux opinions, car une seule est vraie *.

Pourtant, en reprenant presque tous les exemples que j'ai cités, on pourrait, sans trop altérer la pensée, conserver les césures que j'ai indiquées en vue de la parfaite clarté du sens, et en ajouter une, plus ou moins forte, après le sixième pied, en vue de retrouver l'harmonie classique de l'alexandrin tel que l'ont rêvé Malherbe, Boileau,

1. On peut seulement diiïérer d'opinion sur telle ou telle coupe de vers lorsque l'on peut tirer du texte deux variantes de la même pensée. Ainsi on peut lire de deux façons le vers suivant,

Maudit chkteaul — maudit amourl — maudit \oyage. (VII, 385, 1246.) Maudit — château! — maudit — amour! — maudit — voyage,

suivant que l'on veut insister sur le nombre des choses que l'on peut maudire, ou sur la répétition de l'idée de malédiction. Mais ces cas sont rares; et presque toujours le sens indique une seule façon de couper le vers.

et leur école. Mais, ce faisant, on trahirait, je crois, les intentions du poète, aussi complètement que si l'on se livrait à la même besogne sur les vers de Hugo : ils pourraient presque tous, même les plus romantiques, recevoir sans trop de gêne cette césure de surcharge. Et pourtant, ce serait aller contre la volonté bien arrêtée de Hugo, que de rétablir partout une coupe qu'il préférait abandonner de temps en temps.

Lorsque La Fontaine se conforme à la règle de l'hémistiche, il le fait si nettement que les plus décidés partisans de la prosodie moderne ne pourraient, à moins de paradoxe médiocre, découper le moindre alexandrin ternaire dans ces deux hémistiches. Lorsque, au contraire, il affranchit du même coup sa pensée et sa forme d'une entrave aussi rigoureuse, il faut le suivre et ne pas essayer de l'enchaîner malgré lui.

11 faut de plus éviter de tomber dans l'erreur qui consisterait à croire que toute syllabe accentuée dans un mot de valeur détermine toujours une césure. On peut, sans arrêter la cadence du vers, sans suspendre la régularité du débit, souligner en passant d'une inflexion de voix un mot après lequel il est pourtant interdit de s'arrêter, parce que le sens vous ordonne de marcher encore; il y a dans les citations que je viens de faire un certain nombre d'alexandrins ternaires qui pourraient paraître quaternaires, si l'on faisait la faute de confondre la syllabe accentuée, placée à l'hémistiche, avec une césure.

Enfin, il faut, bon gré mal gré, se résoudre à placer les césures aussi irrégulièrement que je l'ai fait, si l'on veut lire tout haut, et bien lire, les vers de La Fontaine. J'ai entendu M. Legouvé émietter, pour ainsi dire, les alexandrins du poète, et la pensée n'en paraissait que plus forte, plus vive, plus poétique. Qui aurait essayé après cela de lire les mêmes vers sur l'éternelle mesure à deux temps de Malherbe, aurait semblé vouloir parodier La Fontaine. J'en appelle à quiconque a lu tout haut une fable devant un public d'auditeurs, ou une classe d'élèves : on est obligé de couper ailleurs qu'à l'hémistiche plus d'un de ces vers, si l'on veut qu'ils portent.

Ce qui vient encore, je pense, corroborer la théorie que je présente, c'est la coupe du vers de dix syllabes. On se rappelle que Malherbe voulait que l'on plaçât une césure après le quatrième pied, et nulle part ailleurs. Or, après avoir reconnu que La Fon-

laine coupe ainsi la plus grande partie de ses vers décasyllabes ', je ferai remarquer que le poète place (|uelquefois cette césure unique autre part qu'à sa place légale ^

Sa face | était de pleurs toute baignée. (I, 364, 39.)

D'autres fois, outre la césure du quatrième pied, La Fontaine en imagine d'autres.

4 — 3 — 3 Les vents me sont | moins qu'à vous 1 redoutables. (I, 127, 20.)

4 — 4 — 2 Mit en dépôt | un cent de fer | un jour. (II, 3.^.ï, 46.)

Ou encore cette première partie est divisée elle-même :

2 — 2 — 6 Ami, I dit-il, | je sais que tu me quittes, (11,304,28.)

Qui, I maudissant | sa curiosité. (Il, 363, 57.)

Enfin certaines coupes sont plus irrégulières encore, comme celle ci :

Un loup ] n'avait que les os | et la peau. (1,70, i.)

Ces exceptions, rares en somme dans le décasyllabe, sont, au contraire, assez nombreuses pour former une partie de la règle dans le vers de huit pieds. La Fontaine semble s'être travaillé à modifier à l'infini la règle si étroite de Malherbe qui, là encore, propose de couper le vers en deux hémistiches. On voit d'ici la monotonie d'un pareil ron-ron, si j'ose m'exprimer ainsi. Rien n'égale au contraire l'admirable variété des coupes que La Fontaine a eu le talent d'introduire dans ce vers si court, partant réfractaire, pour un observateur superficiel, aux combinaisons harmonieuses. Par l'heureux emploi qu'il en a su tirer, notre poète a fait de l'octosyllabe son vers par excellence ^ On est surpris en effet de constater que l'ingénio-

\. Exemple vingt-quatre vers de suite, ainsi coupés, au tome I, p. 115, 116, et cinquante-trois semblables, à la file, au tome III, p. 273-3"9.

2. La Fontaine revenait ainsi plus ou moins consciemment aux libertés de lancienne prosodie. — Cf. Gaston Paris, Étude sur le rôle de l'accent latin dans la lanr/ue française. 1862. p. 112, 113.

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