‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 129 sur 247 · L. III, f. 1; 1. IV, f. 18; I. VIII, f. o · texte numérisé non relu

L. III, f. 1; 1. IV, f. 18; I. VIII, f. o

3. Cf. VHarmonie imitative de la langue française, poème en quatre cliants, par M. de Piis, écuyer, secrétaire interprète de Mgr le comte d'Artois, MDCCLXXXV. Comme le livre est peu connu et rare, voici deux extraits qui permettront d'apprécier les théories littéraires et la pratique de de Piis : il est question de la langue française :

Qu'avec plaisir, plus loin, pour défendre ses charmes, J'aperçois La Fontaine et Boileau sous les armes. L'un sut de la nature épuiser tous les traits; L'autre de l'art pénible épuisa les attraits. Et tous deux m'ont plongé dans un noble délire (p. 8).

L'R en roulant, approche, et tournant à souhait.

Reproduit le bruit sourd du rapide rouet;

Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre, etc. (p. 16).

invisibles qui s'empressent autour de Psyché, il trouve la chose « effroyable », se demande qui serait assez brave pour toucher à des viandes qui se présenteraient d'elles-mêmes sur la table, et conclut : « Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique ». (VII, 21.) Et dans le Songe de Vaux nous le voyons interrompre des plaintes poétiques, lorsqu'il entend le son d'un luth : « Comme j'aime extrêmement l'harmonie, ajoute-t-il, je quittai le lieu où j'étais, pour aller du côté que le son se faisait entendre. » (VIII, 271.)

A pareil argument je répondrais que les véritables musiciens goûtent peu l'harmonie imitative; que certains d'entre eux trouvent ce procédé insupportable, tant il est banal; que, par exemple, le coup de cymbales qui termine une symphonie sur la chute de Phaéton, pour être très imitatif, n'en est pas moins très discutable; que les cylindres avec lesquels on produit le son de la pluie sont si parfaits qu'on a vu des auditeurs, en plein air, lever la tête, pour voir s'il ne pleuvait réellement pas : ce qui ne veut pas dire que l'art musical était intéressé en quoi que ce soit dans ce triomphe du trompe-l'oreille.

Aussi peut-on se demander si jamais La Fontaine, malgré son amour de la musique, ou, pour mieux dire, à cause même de cet amour, a jamais voulu introduire dans ses vers des effets d'harmonie imitative. Qu'il s'en trouve par hasard chez lui, la chose est bien possible; qu'instinctivement il ait cherché à rendre, avec les sons du vers, tel bruit de la réalité, je n'y contredis pas. Ainsi on pourrait jusqu'à un certain point retrouver le ronronnement monotone du rouet, dans ce passage :

Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés; Deçà, delà, vous en aurez :

Point de cesse, point de relâche '.

1. I, 382, ". C'est par un procédé analogue que Leconte de Lisle a rendu le même efTet dans sa Chanson du rouet, en couplets de six vers de dix pieds, coupés en deux parties égales :

0 mon cher rouet, ma blanche bobine, Je vous aime mieux que l'or et l'argent! Vous me donnez tout, lait, beurre et farine, Et le gai logis, et le vêtement.

Je vous aime mieux que l'or et l'argent, 0 mon cher rouet, ma blanche bobine.

Mais il est bien délicat de se travailler à découvrir des ingéniosités de facture, de ces tours de force oii non seulement le vers éveille en nous des idées et des images, mais où encore le mètre, par sa disposition matérielle, nous donne la sensation de la chose. A ce compte le plus beau vers de la poésie française serait dû à Chapelain :

De ce sourcilleux roc l'inébranlable cime,

surtout si on voulait bien, suivant la légende, au lieu d'en mettre tous les mots sur la même ligne, écrire de ce sourcilleux presque verticalement, puis roc horizontalement, puis l'inébranlable cime verticalement de haut en bas, ce qui donnerait à ce vers ainsi contourné le profil d'un rocher presque à pic, avec un plateau au sommet, triomphe, sinon de l'harmonie, du moins de la monomanie imitative \

Si le procédé paraît ridicule appliqué à Chapelain, que devonsnous en penser, quand on l'inflige à La Fontaine?

Le coupable en cette affaire, c'est Chamfort, qui a fait malheureusement école. Le premier, je pense, il a donné l'exemple de cette critique peu esthétique, à propos de ce passage célébré à contresens :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger. (II, 96, 29.)

« Remarquons, dit-il, ce petit vers; il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. » Le bourreau donnerait son esprit à La Fontaine! Ne faut-il pas en effet, pour justifier cette remarque, ingénieuse en apparence seulement, faire un contresens complet? Car, devant un jury d'animaux, n'est-ce pas un crime de manger un mouton, et une peccadille de croquer le berger?

Il est vrai que l'on pourrait répondre : Chamfort se trompe dans l'espèce, mais sa méthode est bonne. Car, si le lion prend tout un vers de huit pieds pour avouer le massacre des moulons, il ne lui faut que trois syllabes pour parler d'un fait aussi insignifiant que la mort d'un homme.

Mais celte explication ne vaudrait guère mieux que le commentaire de Chamfort, et c'est la méthode en général que j'incrimine. Car elle

1. Cf. Brosselte, Commentaire sur le vers 98 de la Satire IV.

séduit jusqu'à des esprits aussi lettrés, aussi fins que Nodier, et elle les détourne des vraies beautés du poète pour leur faire admirer de fausses beautés comme celle-ci :

Deux belettes à peine auraient passé de front Sur ce pont. (III, 209, 16.)

« Tout le monde, dit Nodier, a remarqué l'heureux emploi de ce vers composé de trois monosyllabes, qui figure à la pensée l'effrayante exiguïté du pont ^ » Si l'on admettait une pareille esthétique, il ne serait pas difficile d'augmenter la beauté de ce vers en lui retranchant une syllabe : car plus le vers serait petit, plus il serait expressif; parce que j'aurais imaginé cette variante :

Deux belettes à peine auraient passé de front (le pont,

je serais en droit de trouver que La Fontaine n'a pas su s'élever au dernier terme de son art, et que moi, je l'ai fait; que mon texte est plus poétique que le sien.

Si La Fontaine avait voulu tirer de pareils effets de ce vers de Irois pieds, il l'aurait fait partout où il l'emploie, car le trissyllabe est très rare chez lui, surtout après un alexandrin. En voici la liste complète. Je défie bien le disciple le plus ingénieux de Chamfort ou de Nodier de découvrir le moindre essai d' « escamotage » ou de mimétisme dans les cas suivants :

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique. (I, 309, 19.) Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,

Et serpents. (III, 10, 87.) Dilîérentes d'humeur, de langage et d'esprit,

Et d'habit. (III, 2i2, 3.) Mais de sa passion la lieine s'aperçut :

Elle sut, etc. (V, 431, (50.) Et puis, hors les beautés qui font plaisir aux gens

Pour la somme. (V, 440, 15 i.) Le légiste.

Parmi ses écoliers, dont il avait toujours

Longue liste.

Eut un Français moins propre à faire en droit son cours,

Qu'en amour. (V, 439, 140. j

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