Et pourtant il emploie ce mot, t. I, p. 6, v
Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent.
Ménage dit là-dessus : « Ce mot est fort beau et fort noble. M. Chapelain et tous nos autres poètes héroïques s'en servent; et ceux qui font difficulté de s'en servir, parce que l'on dit une poitrine de mouton, une poitrine de veau, sont ridicules.... J'apprends des Remarques de M. Corneille sur M. de Vaugelas, que c'est Malherbe qui condamnait le mot de poitrine à cause de poitrine de mouton ei de poitrine de veau » (p. 231, 233).
de purger sa poitrine (p. 303); il imagine que oindre, onguent sont des mots « sales » (p. 283, /i32). Je laisse à plus raffmé le soin (le découvrir l'ordure secrète que le bon apôtre a flairée là dedans.
Quelquefois, à force de chercher, on finit par entrevoir, non pas peut-être ce qu'a vu le clairvoyant moraliste, mais quelque chose dans le même goût.
Ainsi, lorsque Malherbe prétend qu'il est « sale » de parler à'ulcère, et qu'il serait plus honnête de dire blessure (p. 372, 355), on se demande s'il n'y avait pas dans ce scrupule quelque souvenir personnel d'une de ces anciennes mésaventures que Malherbe ne cachait pas, dont il faisait gloire au contraire.
S'il y a quelque chose de fâcheux dans tout cela, c'est bien l'indiscrète susceptibilité du commentateur. Et l'on serait tenté de lui appliquer, en le modifiant un peu, l'adage connu : omnia immunda immundis. L'excuse de Malherbe, c'est l'amour des courtisans d'alors pour les équivoques obscènes *. Et la condamnation de son système, c'est sa parfaite inutilité; car un mauvais plaisant a toujours plus d'astuce, en pareil cas, qu'un moraliste timoré comme Malherbe ne peut avoir de circonspection. Dans une paraphrase de psaume, notre poète emploie le mot ponant (idSï?> le sens de occident (1, 63, 28). On se moque fort à la cour de ce malencontreux synonyme. Grâce ?)M Dictionnaire comique de Leroux, nous savons, en effet, ce que ce mot veut dire dans la langue très familière du temps ^ On peut donc battre Malherbe, on le voit, avec ses propres
1. L'honnête Vaugelas lui donnerait gain de cause : " J'avoue que l'on ne saurait empêcher les esprits enclins aux mauvaises pensées d'en faire naître presque partout, et de détourner beaucoup de paroles innocentes en mauvais sens, étant toujours comme au guet sur des paroles à deux ententes, qui est certes d'un esprit bien bas, et d'une àme mal née : mais on ne doit pas laisser pour cela d'avoir un extrême soin d'éviter tous les mots et tous les termes qui donnent lieu à une si sotte raillerie, par le moyen de laquelle le meilleur écrivain et le meilleur prédicateur du monde se peuvent rendre ridicules, et ainsi perdre le fruit des bonnes choses qu'ils ont dites. Certes, quand on écrit aux femmes, il faut apporter une attention toute particulière pour cela, et avoir un soin extraordinaire d'éloigner de ces esprits folâtres tout ce qui leur peut donner de mauvaises pensées. » (II, 319, 380.)
2. « Le derrière , le fondement. » Comme texte à l'appui, Leroux cite ce
distique de Chevalier, dans la Désolation des Filoux :
Mais il faut auparavant
Un lavement dans le ponant.
La pièce de Malherbe est antérieure à 1605. Ces mauvaises plaisanteries ne l'ont pas empêché d'employer le même mot vers 1609 (I, 172, 7). — Cf. .Ménage,
armes. Et celte mésaventure nous amène à poser celte question : jugé d'après ses propres principes, Malherbe est-il impeccable?
A-t-il scrupuleusement conformé sa pratique à ses propres théories? Ce n'est pas la première fois que se pose cette question. L'Académie étudie dans le détail la prière pour le roi Henri (I, 69). Une seule stance, la seizième, est admirée par tout le monde; personne n'y trouve rien à redire. Mais dans toutes les autres, et sans se croire trop sévères, les Académiciens trouvent une ou plusieurs choses qu'ils voudraient bien changer. Ainsi, dans la première stance :
0 Dieu, dont les bonlés de nos larmes touchées Ont aux vaines fureurs les armes arrachées, Et rangé l'insolence aux pieds de la raison, Puisqu'à rien d'imparfait ta louange n'aspire, Achève ton ouvrage au bien de cet empire. Et nous rends l'embonpoint comme la guérison,
on remarque que, dans le premier vers, le singulier vaudrait mieux que le pluriel; que le troisième vers n'a point de sens raisonnable; que le quatrième n'est pas très français '.
Quiconque l'a voulu a pu trouver des choses à reprendre, même dans les chefs-d'œuvre. Au témoignage de Bouhours, Malherbe n'a rien fait de plus irréprochable que sa paraphrase du psaume CXLV :
N'espérons plus, mon àme, aux promesses du monde. (I, 273-274.)
Et pourtant Bouhours rapporte que Coslar avait réussi à découvrir une faute dans la plus belle stance de ce chef-d'œuvre :
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines Font encore les vaines Us sont mangés des vers.
Les âmes de ces rois, dit Costar, n'ont garde de faire les vaines dans leurs tombeaux, puisqu'elles n'y sont pas, que l'on suive la doctrine catholique ou les croyances des anciens ^
p. 211 : « J'ai ouï dire à plusieurs de nos anciens, qu'on se moquait à la Cour de ce vers, à cause du mot de ponant, dont le peuple se sert pour dire le derrière, »