‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 164 sur 247 · Réflexions, p · texte numérisé non relu

Réflexions, p

monie, les deux autres, plus graves, contre la précision des images et la clarté du sens.

Il y a dans Molière un très grand nombre de vers durs, comme celui-ci :

Le cocuage n'est que ce que l'on le fait. (III, 249, 1303.)

La dureté de ce vers tient à ce qu'il est en très grande partie composé de monosyllabes. Molière ne déteste pas le vers monosyllabique, condamné par Malherbe. Il n'est pas du reste le seul. Vaugelas, (I, 213) trouve que non seulement les monosyllables ne constituent pas une faute contre l'harmonie, mais que même « il y a de la douceur, puisque l'on en fait des vers tout entiers, et que celui de M. de Malherbe, qu'on allègue pour cela, est un des plus doux et des plus coulants qu'il ait jamais faits. Voici le vers :

Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. »

Thomas Corneille et l'Académie Française sont du même avis. Sans être trop puriste, il me semble pourtant qu'il y a peu de douceur^ dans les exemples suivants choisis dans la cinquantaine de vers monosyllabiques que Molière a composés en tout :

[d, 121,235.) Et vous veut,... — Et me veut?... — Et vous veut, quoiqu'il tienne. Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce. (II, 257, 416.) Sot? Je vois qu'il en est ce que Ton m'a pu dire. (III, 186, 336.) Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sur lui-même. (V, 516, 1 1 82.) Tu me plais loin de moi. — Je m'aime où tu n'es pas. (VI, 131,4.)

[(VIII, 292, 433.) Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu'un cœur pour vous. Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire? (IX, 61, 20.)

On peut même trouver que cette dureté va parfois jusqu'à la cacophonie, c'est-à-dire que certaines rencontres de syllabes, tolérables en prose, sont inadmissibles en vers, surtout à l'aide du critérium de Malherbe :

Et je serai la dupe en ma maturité, ma ma. (III, 243, 1186.) Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé, ko kun hun. (I, 195, 1333.)

[(902.) Nous avons pris chacune une haine mortelle, kunnunncu aine. (IX, 137,

Citons encore des répétitions fâcheuses, comme celle-ci :

C'est pour l'honneur qu'il a de rimor à latin

Qiiil a sur son lival emporté l'avantage, (IX, 170, 1433. j

Passe encore pour ces péchés véniels : mais voici une faute déjà plus grave, l'incohérence des métaphores. Molière écrit sans scrupule :

Un cœur de son pencliant donne assez de lumière

Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière. (\', 540, 1633.)

Me rendre l'écho des choses qu'elle dit

Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. (IX, 73, 230.) Pourvu que votre cœur veuille donner les mains. (V, 349, 1761.) Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. (I, 110, 78.)

Il serait facile de multiplier ces exemples.

Enfin, et surtout, on est étonné de trouver, chez un écrivain qui est la clarté même en prose, des couplets entiers où l'on ne voit goutte. Dans le Dépit amoureux , Ascagne etFrosine causent pendant une cinquantaine de vers sans que le spectateur y comprenne un traître mot (I, 427). Notez que ces deux personnages sont chargés de mettre le public au courant de l'intrigue. Il est vrai que là c'est le fond qui embrouille la forme : si ces vers sont très difficiles à .comprendre, c'est que le nœud lui-même est incompréhensible. En revanche, dans l'Étourdi il y a tel passage, très clair au fond, qui n'est obscurci que par le vers; comprenne qui pourra, je ne dis pas après un déchiffrement patient, mais à une lecture ou à une audition rapide, les vers suivants :

J'ai donc feint une lettre avecque diligence,

Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin,

Qui mande qu'ayant su par un heureux destin

Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Gélie

Est sa fille-, autrefois par des voleurs ravie,

Il veut la venir prendre, et le conjure au moins

De la garder toujours, de lui rendre des soins;

Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle

Par de si grands présents reconnaître son zèle,

Qu'il n'aura point regret de causer son honheur. (I, 162.)

Ce n'est pas seulement dans les œuvres de début qu'on peut rencontrer de semblables faiblesses; même dans les pièces de la maturité, même dans le Misanthrope^ on trouve de ces obscurités; ainsi, dans un couplet de Gélimène, très clair au début, la conclusion s'obscurcit :

Certes, pour un amant la fleurette est mignonne, Et vous me traitez, là, de gentille personne. Hé bien! pour vous ôter d'un semblable souci,

De tout ce que jai dit je me dédis ici;

El rien ne saurait jdus vous tromper que vous-même :

Soyez coatent. (V, i7o, 509.)

Alceste comprend aussitôt; j'avoue que pour ma part il m'a fallu m'y reprendre à deux fois, pour deviner la pensée de Célimène : « Puisque je vous ai détrompé, maintenant, si vous vous trompez encore, ce sera votre faute et non la mienne ». Encore ne suis-je pas bien sûr que mon interprétation soit la bonne.

Toutes ces imperfections sont dues évidemment aux entraves du vers. Molière, nous l'avons vu, a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre ces chaînes moins pesantes, moins étroites. Tandis qu'autour de lui le purisme prosodique, commencé en théorie et en pratique par Malherbe, accepté par Port-Royal, s'impose de plus en plus sévèrement à l'opinion générale, et supprime les libertés nécessaires du vers de la Renaissance, Molière, après Corneille, avec La Fontaine, tâche de sauver le plus possible de ces facilités qu'on baptise licences '. D'un autre côté, il essaye de conserver dans sa prose cet avantage suprême de la poésie, cette mise en valeur de l'idée que seul peut donner le vers, tantôt en enfermant sa pensée dans un de ces alexandrins définitifs qui lui conservent sa force plus longtemps que la prose, tantôt en essayant de donner à un sentiment charmant, digne d'être exprimé en vers, l'agrément du rythme, à défaut du charme plus complet de la rime. Dans les deux cas, que le vers se plie selon les caprices de la pensée, ou que la pensée se conforme à l'allure de la poésie, c'est toujours le même but que vise l'écrivain : la forme n'est destinée qu'à montrer le plus clairement et le plus fortement possible l'idée, qu'à s'adapter étroitement à elle.

Voilà comment Molière a essayé de tourner les principales diflicultés du vers; c'est déjà quelque chose. Mais il y a mieux : que de beautés notre auteur doit à la poésie, beautés que la prose ne lui aurait guère permis d'atteindre ! Et d'abord, un des charmes particuliers de cette poésie, c'est que, lorsqu'on l'étudié même au simple

1. Bien entendu, il ne faut pas attribuer à Boileau d'influence sur notre poète. L'art de Molière est antérieur et supérieur à celui de Boileau. V. Hugo commet une erreur lorsque, rangeant Molière parmi les génies de second ordre, il prétend établir la cause de cette infériorité relative, en ces termes : <• Que leur manque-t-il donc? Cela. Cela, c'est l'inconnu. Cela, c'est l'infini.... Si .Molière avait « cela », il serait l'égal de Shakespeare.... Avoir, par peur de Boileau, éteint bien vite le lumineux style de l'Etourdi,... c'est là la lacune de Molière. » (Philosophie, II, 100.)

INCONVÉNIENTS ET AVANTAGES DU VERS. 3o3

point (le vue de la grammaire, on s'aperçoit bien vite qu'elle a, nous l'avons déjà dit, le même vocabulaire que sa prose, et la même syntaxe * . Molière n'a pas deux langues, deux styles : tout mot qui lui paraît bon pour la prose lui semble, par cela même, bon pour la poésie.

Molière ne croyait pas qu'il dût y avoir une langue noble et un parler familier; que, par exemple, le soldat qui manie son sabre, dans la réalité, dût devenir, en vers, un guerrier qui brandit son glaive. On connaît la spirituelle tirade de Victor Hugo sur ces distinctions surannées :

L'idioDie, Peuple et noblesse, était l'image du royaume; La poésie était la monarchie; un mot Etait un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud; Les syllabes pas plus que Paris et que Londre Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre Piétons et cavaliers traversant le Pont-.Neuf; La langue était l'État avant Quatre-vingt-neuf; Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes; Les uns, nobles, hantaient les Phèdres, les Jocasles, Les Méropes. ayant le décorum pour loi, Et montant à Versaille aux carrosses du roi; Les autres, las de gueux, drôles patibulaires. Habitant les patois; quelques-uns aux galères Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas; Déchirés en haillons dans les halles; sans bas, Sans perruque; créés pour la prose et la farce; Populace du style au fond de l'ombre éparse; Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F; N'exprimant que la vie abjecte et familière, Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière -.

Pleine justice est rendue à notre poète : mais Vaugelas est injustement traité, car il aurait été de l'avis de Molière et de Victor Hugo lui qui disait : « Il n'y a point de mot particulier en toute notre poésie française dont l'on ne se puisse servir en prose.... J'ai bien voulu faire cette petite digression à la louange de notre poésie française, qui tire une de ses plus grandes douceurs de ce qu'elle ne se sert jamais que de mots usités en prose ^ »

1. Sauf l'inversion, bien entendu. Pour le vocabulaire, même aux pires époques du pseudo-classicisme, il n'y a jamais eu qu'un très petit nombre de mots « poétiques •■. — Cf. Quichcrat, p. 111, 112; Edélesland du Méril, p. 22, note.

2. Contemplations, réponse à un acte d'accusation, I, 28, 29.

3. Vaugelas excepte pourtant gent, maint et quuntes fois. — Remarques. H, 410-411.

l'évol. dl vkus fk. 23

Dès le début, même dans ses pièces un peu alambiquées du commencement, Molière éprouve le besoin de la simplicité; c'est par la bouche de Mascarille qu'il rappelle au naturel deux amants qui s'égarent dans des subtilités :

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