‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 18 sur 247 · Cf. Allais, p. 113 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. Allais, p. 113 et suiv

Prenons d'abord l'ode à Bellegarde. On constate que cette pièce, dans sa forme définitive, a été débarrassée d'un certain nombre de strophes : on n'en compte plus que vingt-six, au lieu des trentequatre primitives. Sauf une seule, dont la fin tout au moins est fort bonne (I, 12/i, 275 sqq.), toutes les strophes supprimées sont faibles en comparaison de celles qui ont été gardées. Deux strophes ajoutées augmentent l'effet général (p. 113, v. 151; p. 115, v. 201). Parmi celles qui sont conservées, mais avec corrections, il n'y en a qu'une seule qui semble avoir un peu perdu à ces remaniements patients (p. 116, v. 2/il sqq., et p. 125, v. 321 sqq.). Une autre ne vaut guère mieux que la version première (p. 109, v. Zi8-50, et p. 118, V. 48-50). Dans la rédaction définitive, l'ordre des strophes a été profondément modifié, sans que l'ordre logique des pensées y ait perdu, bien au contraire. Enfin, par les corrections de détail, on voit la pensée de Malherbe gagner en force, en clarté, en harmonie. Pour ne citer que quelques exemples dans la collection complète qu'on en pourrait dresser \ je me contenterai, sans faire de commentaire inutile, de transcrire côte à côte les deux rédactions, pour que la comparaison saute aux yeux. La pensée, dans l'édition définitive, n'est-elle pas infiniment supérieure à la rédaction première ?

A qui peut-il être inconnu Que toujours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables Qu'espèrent avec raison Sous des monarques favorables Ceux qui sont d'illustre maison?

Édition de 1615,1, p. 120, V. 125-130.

De qui n'est-il point reconnu Que toujours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables, Dont le mérite et la raison.

Quand les destins sont favorables.

Parent une illustre maison?

Édition de 1630, 1, p. 110, v. 65-70.

Dans ces espèces de bouts-rimés remplis deux fois, qui ne voit combien le poète a su enfermer plus de nobles sentiments dans le texte revisé ?

Ailleurs, c'est un simple changement de la pointe finale qui fait d'un risible jeu de mots une allusion assez noble à l'antiquité; et la chose est grave, puisqu'il s'agit de la reine Marie de Médicis :

1. P. 108, V. 31-34, et p. 118, v. 31-34; p. 111, v. 96, et p. 121, v. 156; p. 112, V. lOo-llO, et p. 121, V. 1-5-180; p. 113, v. 137-140, et p. 119, v. 67-70; p. 113, V. 162, et p. 119, V. 82; p. 115, v. 211-220, et p. 122, v. 181-190.

En l'heureux sein de la Toscane, Diane aux ombres de ses bois La nourrissait dessus ses lois, Qui n'enseignent rien de profane.

Tandis le temps faisait mûrir Le dessein de l'aller quérir, Et ne restait plus que d'élire Celui qui serait le Jason Digne de faire à cet empire Voir une si belle toison.

l>'e édition, I, ii't, 261 sqq.

Quand tu passas en Italie, Où tu fus quérir pour mon roi Ce joyau d'honneur et de foi, Dont l'Arne à la Seine s'allie, Téthys ne suivit-elle pas Ta bonne grâce et tes appas, Comme un objet émerveillable, Et jura qu'avecque Jason Jamais Argonaute semblable N"alla conquérir la toison?

2'' édition, 1, 112, v. 111 sqq.

Mais c'est surtout une longue comparaison en deux strophes, suivant le procédé cher à Malherbe, qui prend une certaine légèreté lyrique, en se débarrassant de toutes les imperfections du premier jet :

En ce long temps où les manies D'un nombre infini de mutins Poussés de nos mauvais destins Ont assouvi leurs tyrannies, Qui se peut vanter comme toi D'avoir toujours gardé sa foi Hors de soupçon comme de crime?

Et d'une forte passion Ilaï l'espoir illégitime De la rebelle ambition?

Tel que d'un effort difficile Un fleuve par-dessous la mer, Sans que son flot devienne amer, Passe de Grèce en Sicile ; Il ne sait lui-même comment Il peut couler si nettement, Et sa fugitive Aréthuse, Coutumière à le mépriser, De ce miracle est si confuse.

Qu'elle s'accorde à le baiser.

l'e édition, I, p. 119,

En ce long temps où les manies D'un nombre infini de mutins, Poussés de nos mauvais destins, Ont assouvi leurs félonies, Par quels faits d'armes valeureux.

Plus que nul autre aventureux, N'as-tu mis ta gloire en estime?

Et déclaré ta passion Contre l'espoir illégitime De la rebelle ambition?

Tel que d'un effort difficile

Un fleuve au travers de la mer,

Sans que son goût devienne amer.

Passe d'Élide en la Sicile;

Ses flots par moyens inconnus

En leur douceur entretenus

Aucun mélange ne reçoivent;

Et dans Syracuse arrivant

Sont trouvés de ceux qui les boivent

Aussi peu salés que devant.

2'' édition, I, p. 114.

La mise en regard des deux épreuves de la même pensée chez notre poète sera peut-être plus sensible encore pour son chef-d'œuvre le plus populaire :

[incurable Ta douleur, Cléophon, sera donc Et les sages discours

[secourable, Qu'apporte à l'adoucir un ami L'enaigrissent toujours?

[éternelle.

Ta douleur, Du Périer, sera donc Et les tristes discours

[paternelle Que te met en l'esprit l'amitié L'augmenteront toujours?

Page 1