‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 19 sur 247 · L EVOL. DU VERS FR · texte numérisé non relu

L EVOL. DU VERS FR

[belles choses [belles choses

Mais elle était du monde où les plus Font le moins de séjour,

[que les roses

Et ne pouvait Rosette être mieux Qui ne vivent qu'un jour.

Mais elle était du monde où les plus

Ont le pire destin;

[roses, Et rose elle a vécu ce que vivent les

L'espace d'un matin '.

Il semblerait, à comparer l'ébauche à l'œuvre définitive, que l'on mette côte à côte l'essai d'un écolier et le modèle du maître, le bloc de marbre mis au point par le praticien, et la statue polie du sculpteur. Malherbe prouvait ainsi, bien avant Buffon, que le génie peut être une longue patience -. Rien ne confirme mieux cette théorie que l'étude détaillée de sa versification.

Quantité.

Pour ce chapitre de sa versification, comme du reste pour tous les autres, mon plan comprendra simplement deux parties : quelles sont les théories, quelle est la pratique de Malherbe?

Il est assez délicat d'établir ses théories sur la quantité, parce que nous ne trouvons pas dans sa biographie par Racan le moindre renseignement. Nous y voyons seulement que, outre tous les conseils sur la rime qui y sont rapportés, Malherbe « le reprenait encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers, et de quelques façons de parler trop hardies qui seraient trop longues à dire, et qui

\. T. I, p. 39, variantes, et p. 39-40, v, 1-4, 13-16.

2. Malherbe aimait d'un amour si tendre les délicatesses du français que, quand il avait trouvé une expression qui lui plaisait, il l'appelait « sa mignonne «. Cf. Chevreau, dans l'éd. de l'23, t. I, p. 263. Ménage cite un curieux exemple de la façon dont Malherbe tâtonne pour arriver à la beauté pure; pour ce vers :

A souffrir des mépris et ployer les genoux (I, 274, 9),

H comme notre poète était extrêmement exact, et qu'il ne se contentait jamais, afin de contenter les autres, il l'a tourné en plusieurs façons. 11 avait mis au commencement :

A souffrir leur mépris, et baiser leurs genoux. Il mil ensuite :

Et comme des autels adorons leurs genoux ; et enfin :

A souffrir des mépris, et ployer les genoux, qui est mieux sans doute. » (P. 219-220.)

auraient meilleure grâce dans un arl, poéti(juc que dans sa vie » (1, Lxxxiii). Comme précisément toute la vie de Malherbe a été un art poéti([ue, long et bourru, nous devons regretter le scrupule excessif de Racan. Heureusement nous pouvons suppléer à son silence par le Commentaire sur Desportes. Là où nous pouvons rapprocher les remarques isolées qui forment le Commentaire, de ses théories développées, par exemple pour la rime, nous constatons que sa doctrine in extenso et ses critiques de détail sont presque identiques, ces dernières étant comme les paradigmes des règles énoncées dans sa Biographie. Nous pouvons en conclure que de même, pour la quantité, ses remarques sur Desportes nous permettront de remonter à ses principes généraux.

La chose pourtant reste difficile : en général, quand il s'agit de la

quantité en français, on ne peut constater qu'une pratique courante,

une routine qui ne peut être une règle, un simple empirisme qui permet

à chaque poète de suivre sur ce point son expérience personnelle.

De plus quelques critiques sur Desportes sont formulées comme

des arrêts, mais sans que le juge donne ses considérants. C'est ainsi ,que pour certaines diphtongues, il blâme la synérèse purement et

simplement, sans dire pourquoi; il note pour poète la quantité suivie dans ce vers :

0 Phœbus, ô grand dieu àes poètes invoqué (IV, 451).

Pour douaire (p. /i/i5), pour ruine (p. /i07), il n'admet pas qu'on les compte comme dissyllabes : il veut qu'on distingue trois syllabes. C'est une question d'oreille; et l'on pourrait accumuler ces critiques, faites avec autorité, mais non pas fondées en raison, sans arriver à une conclusion, à une idée générale. Il n'en est pas toujours ainsi, et la lecture du Commentaire permet de constater chez Malherbe trois principes.

Quelle que soit la quantité adoptée, l'important est de n'en adopter qu'une, et de s'y tenir. Lorsque Malherbe souligne hier compté pour deux syllabes (p. 238), puis plus loin pris comme monosyllabe (p. /i55), cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il blâme ces deux quantités, mais qu'il reproche à Desportes d'en admettre deux, de ne pas garder toujours la même. C'est encore ainsi qu'il dira à propos de ce vers :

Oui, mais le giand péril suit la grande entreprise,

« Note ici oui d'une syllabe et ailleurs il le fait de deux » (p. 269). De plus, mais sans être aussi catégorique que pour celte première règle, Malherbe pense que, quand il s'agit de décider de la quantité d'un mot, il vaudrait mieux lui donner le même nombre de syllabes qu'aux autres de même racine ou de même orthographe. C'est ainsi que pour oui adverbe, Malherbe trouve plus « raisonnable » d'en faire un dissyllabe comme oui participe, ou encore comme réjoui, évanoui {ibid.].

Entin et surtout il pose nettement la seule règle qui s'impose, parce qu'elle est assez souple pour s'appliquer à tous les cas, pour varier avec le temps, en un mot pour être un guide, et non une gêne : l'usage doit être le maître {ibicL). On doit donc conformer la quantité à la prononciation usuelle. Mais comme, suivant la remarque de Vaugelas, il y a un bon et un mauvais usage, Malherbe, ainsi que nous le verrons en détail pour la rime, Malherbe choisit comme type la prononciation de Paris.

C'est cette conformité obligatoire de la quantité à la prononciation qui nous permet de suivre la pensée de Malherbe dans les différentes critiques sur le rôle de Ve muet dans le corps ou à la fin d'un mot. On pourrait en effet sans cela penser que Malherbe se contredit quand il condamne ayent monosyllabe (p. 335) et voyent dissyllabe (p. 391). La conclusion au contraire est très logique : il ne faut jamais employer de pareilles formes dans le corps d'un vers. Dans les deux cas, la finale, étant réellement muette, ne doit pas compter; mais d'un autre côté elle gêne l'œil, puisqu'il est impossible d'élider la voyelle de la finale. Lorsque, pour échapper à la difficulté par un autre procédé, Desportes écrit aynt pour ayent, Malherbe rétablit en marge la véritable orthographe (p. 329). Il n'admet pas de pareille licence pour faciliter le rôle de Ye suivi d'une ou de plusieurs consonnes. Il critique différentes fautes d'orthographe commises par Desportes pour éviter que certains vers n'aient treize pieds :

Jupiter, s'il est vrai que tu fusse 'amoureux (p. 455). Des chardons inutils et des herbes méchantes (p. 377).

Il en est de même pour Ve final, souvent élidé par son prédécesseur ; Malherbe relève les formes suivantes : labyrintli (p. 309), cholériq' (p. 31/i) ; il est aussi sévère pour les noms propres : Zodiac' (p. 307),

Prote' : « Jamais ne dis ni Proté, ni Prométhé, mais Protée et Prométhée » (p. 38Zi).

Sans doute on pourrait croire, en se contentant du texte donné par M. Lalanne, que Malherbe considère ses corrections comme une indication plutôt que comme une règle absolue, puisqu'en certains cas il laisse passer sans prolester des fautes analogues. Ainsi, lorsque dans ce vers :

Des fortes mains d'Hercul' veux-je arracher la masse (p. 340),

il ne critique que l'emploi de ce synonyme de massue, on serait tenté de conclure qu'il admet la iorme Hercid\ puisqu'il ne la blâme pas. Mais il serait dangereux, étant donné que pour les mots soulignés d'un simple trait, l'édition Lalanne présente des lacunes, indiquées par M. Brunot, il serait, dis-je, dangereux d'employer une méthode négative, c'est-à-dire de supposer que Malherbe admet tout ce qu'il ne souligne pas '. Provisoirement c'est la méthode positive qui seule peut nous permettre de nous servir sûrement du texte de la Collection des Grands Écrivains : il faut ne considérer comme documents que les observations indiquées comme faites par Malherbe. Cette méthode, que nous suivrons dans toutes les autres questions, nous permet de conclure dès maintenant, pour la quantité, que Malherbe, en proclamant ses règles, rompait avec les vieilles habitudes de la prosodie française, avec ces facilités dont on trouve tant d'exemples dans la poésie savante jusqu'à lui, dans la poésie populaire depuis ses origines jusqu'à nos jours -.

Sa pratique est le plus souvent conforme aux principes que nous avons tirés du Commentaire. Malherbe suit le plus généralement la prononciation de son temps. Souvent c'est encore la nôtre. Ainsi le poète fait fao?i d'une seule syllabe, parce qu'on prononçait fan de son temps aussi bien que du nôtre ^; de même pour taon, parce

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