‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 220 sur 247 · Depuis l'exil, p · texte numérisé non relu

Depuis l'exil, p

3. Certes il ne faut pas exagérer la valeur artistique de la rime riche. D'abord, comme l'a démontré Guyau dans son EsthiUique du vers moderne {Revue Philosophique, mars lS8i), elle conduit forcément aux calembours perpétuels. J'en trouve un exemple amusant dans le Figaro Aix'j juin 1892 :

Enfin elle est doue ajournée

La journée Oii nul autant que saint Médard

Ne met d'art A nous faire tomber à verse

Une averse, etc.

De plus, si on la considère comme destinée à remplacer toutes les césures de l'alexandrin, à donner toute seule l'indispensable notion de la fin du vers, c'est encore un procédé bien peu artistique. Que dirait-on d'un musicien qui supprimerait toute mesure dans une symphonie, et la remplacerait par des coups de cymbale placés de distance en distance?

4. « Les deux tiers des rimes masculines employées par Racine sont des

La plus graA^c infraction au système de Malherbe est l'emploi fréquent qu'il fait du vers léonin, ou, pour mieux dire, l'indifférence avec laquelle il laisse subsister les vers léonins qui se sont présentés d'abord à sa pensée. On ne pourrait citer en effet qu'un très petit nombre de variantes où. manifestement, Racine ait voulu supprimer une rime léonine :

El je vois bien qu'apîts tous les pas que j"ai fails.

devient :

Me dit qu'après l'éclat et les pas que j"ai faits. (II, 439, 1397.)

Il avait mis d'abord :

De vos nobles desseins, Seigneur, qu'il vous souvienne. Voici le temps. Hé bien, voyons Ici. Qu'elle vienne.

Il se corrige ainsi

De vos nobles projets, etc. (II, 398, 5;j.o.)

D'après une anecdote que j'ai déjà citée. Racine aurait considéré le vers léonin comme une véritable faute, même dans une boutade rimée, et proposé, pour l'effacer, une correction un peu froide, un peu guindée : Molière aurait protesté; j'ai donné la version de Brossette : voici celle de Louis Racine, qui s'en rapproche beaucoup : « Molière décida qu'il fallait conserver la première façon : « elle est, leur dit-il, plus naturelle; et il faut sacrifier toute régularité à la justesse de l'expression; c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art ' ». Il faut croire que la théorie de Molière ne lit pas une moins vive impression sur Racine que sur Boileau, car nous trouvons une inflnilé de vers léonins dans les œuvres de notre poète, sans qu'on y puisse découvrir une intention, sauf une fois ou deux :

rimes en er ou en c; toujours ce son creux et sourd revient; chaque fin de vers semble tomber dans un trou. » Wilhelm Tennint, Prosodie de Vécole romantique {i8i3), p. 110.

d. L. Racine, Mémoires, I. 227. Pour que cette anecdote eût toute sa valeur, et permît de voir à partir de quel moment .Molière a pu modifier ainsi les idées de Racine, il faudrait en savoir la date. Ni Brossette ni Louis Racine ne la donnent. On ne sait donc qu'une chose, c'est qu'elle est antérieure à la mort de Chapelain, c'est-à-dire à 1674, et postérieure à la publication de la Pucelle, c'est-à-dire à 16oC. C'est aux environs de celte dernière date que le fait doit avoir eu lieu. Il aurait donc pu avoir une réelle influence sur Racine, puisqu'il ne débute qu'en 1604.

Comment? c'est un exploit que ma fille lisoit ' ! Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux. J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux -.

Dans tous les autres exemples, et Dieu sait s'ils sont nombreux, on ne voit pas que Racine ait cherché dans ce redoublement de la rime un effet d'assonance monotone. Il se contente de violer la règle de Malherbe, pour la commodité de sa pensée.

Je n'en dresserai pas une liste complète, ce qui serait interminable et fastidieux. Mais il est bon d'en donner un certain nombre, en ayant soin de ne prendre que ceux qui sont conformes à une très juste observation de Port-Royal : « Si ces deux rimes ne seraient pas assez bonnes pour finir le vers, ce n'est pas une faute de les mettre aux hémistiques :

Comme on voit un rocher dont l'orgiieilleuse tête Ne peut plus résister aux coups de la tempête ^. »

On peut même négliger tous ceux qui riment en i% même plus richement que dans l'exemple de Port-Royal , ce son étant assez étouffé pour que l'assonance léonine à l'hémistiche soit encore moins sensible que la rime véritable. En ne tenant compte que des sons sonores, on trouve un grand nombre d'alexandrins où l'hémistiche rime avec la fin du vers comme ceux-ci :

Vous pouvez en cédant un peu de votre rang. (I, i39, 721.)

Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur. (II, 321, 1381.)

Sa haine va toujours plus loin que son amour. (III, 38, 354.)

Ou bien encore l'hémistiche rime avec la fin de l'autre vers :

Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites loi?,

Doit s'imposer un roi digne du diadème? (III, 676, 1277.)

Le vers léonin est moins remarquable lorsque ce sont les deux hémistiches qui riment dans un ensemble de deux vers qui ne forment pas un distique :

Vous êtes son tyran avant qu'être son roi.

Dieux! si devenant grand souvent on devient pire. (I, 455, 1047.)

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