Chapitre u, article
l'évol. du vers fr. 28
Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue.
Créon et les Thébains par l'ordre de leur roi. (I, 430, 565.)
Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée;
Qu'heureux dans son malheur le fils de tant de rois. (II, 88, 9.35.)
Ou bien encore, lorsque les deux vers alexandrins forment un distique, mais se terminent par des syllabes masculines, la rime léonine n'est pas très sensible, c'est-à-dire qu'elle ne fait pas éprouver de doute sur la véritable fin du vers :
Et lorsque son courroux demeure suspendu.
Princes, contentez-vous de l'avoir attendu. (1, 544, 464.)
Je ne vois que des pleurs et je n'entends parler
Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler. (II, 442, 1474.)
Attendre en combattant Tetret de votre foi
Et vous donner le temps de venir jusqu'à moi. (FI, 509, 635.)
Allez, et soutenant l'honneur de vos aïeux,
Dans cet embrassement recevez mes adieux. (III, 65, 957.)
Le vers léonin en pareil cas ne cause quelque désordre dans l'alexandrin, c'est-à-dire n'inquiète l'oreille sur la vraie rime que si les deux assonances léonines sont plus sonores que les rimes véritables :
J'aille chercher un sort si digne de pitié,
Et dont mes pleurs encor vous taisent la moitié. (III, 195, 891.)
Accusez et Calchas, et le camp tout entier,
Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier. (III, 218, 1360.)
Aux malices du sort enfin dérobez-vous.
Nos plus riches trésors marcheront devant nous. (III, 519, 899.)
Enfin l'oreille n'entend plus des distiques de douze pieds, mais de véritables quatrains de six pieds, lorsque les assonances léonines figurent dans des vers se terminant par des rimes féminines :
Voulez-vous que mon cœur flatté de ces chimères
Laisse un usurpateur au trône de mes pères? (I, 462, 1151.)
Coutât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre,
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre. (11,55,286.)
Ta haine a pris plaisir à former ma misère;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère. (II, 123, 1617.)
Cette pourpre, cet or que rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire. (II, 387, 307.)
Pour vous, pour votre honneur vous en craignez les suites,
Et je le crois, Seigneur, puisque vous me le dites. (II, 502, 502.)
Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,
Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée. (III, 26, 64.)
Et bravant du démon l'impuissant artifice
De la religion soutient tout l'édifice. (III, 462,40.)
Ces rencontres causent si peu de répugnance à Racine qu'on trouve quelquefois chez lui un certain nombre de vers léonins à la file :
Sur la foi d'un amant infidèle et parjure,
Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui,
Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui. (I, 337, 275.)
Il était temps encor : que ne me quittiez-vous?
Mille raisons alors consolaient ma misère :
Je pouvais de ma mort accuser votre père. (II, 423, 1075.)
Une mère m'attend, une mère intrépide,
Qui défendra son sang contre un père homicide.
Je verrai mes soldats moins barbares que moi
Respecter dans ses bras la fille de leur roi. (III, 222, liiO.)
Voilà un certain nombre de faits incontestables : mais il ne suffit pas de constater des faits : il faut encore voir si nous ne pouvons pas en tirer quelque idée générale sur les principes de Racine en matière de versification. Il faut d'abord reconnaître qu'en écrivant et en laissant subsister ces vers, Racine commet sciemment une faute non contre la poésie, mais contre la versification courante, puisque son Port-Royal les condamne expressément *. Et l'on ne peut même pas supposer qu'il les laisse subsister dans la crainte de gâter, en les supprimant ou en les modifiant, l'idée qui a pris cette forme; car dans un très grand nombre de cas il suffirait de la plus légère inversion pour les faire disparaître :
Pourquoi trop jeune encor, ne pûtes-vous a/ors. (III, 341, 047.) Trop jeune encor, pourquoi ne pûtes-vous alors. Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue. Créon et les Thé6ams, par l'ordre de leur roi. (I, 430, 563.)
On est aux mains. Seigneur
De l'honneur ottowa^i ses successeurs jaloux
Ont daigné rare??ie?i< prendre le nom d'époux. (II, 500, 460.)
Ont rarement daigné
■1. « C'est d'ordinaire une faute lorsque le premier héniistique d'un grand vers ou d'un vers commun rime avec le dernier : comme qui dirait :
J'olTrirai sur l'autel du monarque immortel.
Il ne faut pas aussi que ce premier héniistique rime avec le précédent, ou avec le suivant, comme qui dirait :
Le monarque immortel recevra la victime
Que la foi d'un cœur humble offre sur son autel,
ni que les deux hémisliques de deux vers consécutifs riment ensemble comme seraient ces deux-ci :
Le monarque immortel recevra la victime
Qu'offre sur son autel la foi d'un cfeur sans crime. » (Chapitre n, article 4.)
Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance :
Il faut la voir, Pau/m, et rompre le silence. (II, 395, 484.)
Pau///î, il faut la voir, etc.
Si donc Racine n'a pas fait lui-même ces très légères corrections,. c'est que le poète, artiste par excellence en matière de prosodie, ne voyait pas là une faute. Au contraire, il introduit après coup de nouveaux vers léonins dans ses anciennes tragédies, par des corrections très réfléchies : pendant (jualorze ans il avait laissé subsister ceci :
Comment m"ofrririez-io</.s l'entrée et la couronne D'un pays que la juerre et leur camp environne;
en 1687 il corrige le dernier vers, et v introduit une i4me léonine : D'un pays que pd.rtout leur armée environne. (III, 34, 280.)
Que devons-nous en conclure? D'abord, et surtout. Racine ne croit pas qu'il suffise de l'autorité de Malherbe pour transformer une simple singularité en faute de lèse-versiUcation. Ensuite, et cette hypothèse, invraisemblable peut-être au premier abord, paraîtra bien naturelle à qui voudra suivre ces déductions, on peut supposer que la rime léonine, qui constituerait une faute assez sérieuse chez un versificateur dévot à la religion de l'hémistiche, n'est qu'un fait insignifiant chez un poète qui ne serait pas esclave de la règle transmise par Malherbe à Boileau. Il y a une rime léonine très sensible, partant une faute dans ces deux vers scandés régulièrement :
Crois-tu qu'ils me suivraient \ encore avec plaisir.
Et qu'ils reconnaitraient \ la voix de leur visir. (Il, 483, 52.)
Il n'y a plus l'ombre d'une faiblesse, si on les coupe à la moderne :;
Crois-^» 1 qu'ils me suivraient encor | avec plaisir, Et qu'ils reconnaît litient \ la voix de leur visir?
Reste à savoir si nous faisons un anachronisme en coupant certains; vers de Racine à la moderne, ou si nous ne restaurons pas une vérité trop longtemps méconnue, si nous ne rétablissons pas dans toute sa beauté le vers racinien, en montrant que la loi de l'hémistiche, pour être sa règle générale, n'est pas sa loi absolue; qu'elle souffre tant d'exceptions chez lui, qu'on pourrait la formuler ainsi : la grande majorité des vers de Racine est conforme pour la césure à l'ordonnance de Malherbe : mais une imposante minorité est cou-
forme à la liberté roman liqiie. En un mot, il faudrait, pour résumer la pratique de Racine, modifier un peu l'adage de Boileau, et dire,
Que souvent, dans ses vers, le sens coupant les mots, Suspendait l'hémistiche, en marquait le repos.
La Césure.
Pour résoudre ce difficile problème de la césure dans les vers de Racine, il serait bon de savoir comment le poète lisait lui-même ses vers. Or nous savons surtout qu'il était excellent lecteur, trop bon lecteur même, puisqu'il charmait ses auditeurs, et que ceux-ci ne pouvaient reprendre leur liberté d'esprit que quand le magicien ne les tenait plus sous le charme de sa voix '. Lui-même semble faire une allusion ironique aux prestiges de sa lecture, dans une lettre au père Bouhours, et repousser un éloge perfide, quand il dit : « J'ai bien peur que vous ne trouviez sur le papier bien des fautes que ma prononciation vous avait déguisées : mais j'espère que vous les excuserez un peu, et que l'amitié que vous avez pour moi aidera peut-être autant à vous éblouir que ma déclamation l'a pu faire » (VI, 527). Quoi qu'il en soit, on peut tirer de ce texte une conclusion indéniable ; c'est que Racine n'ignorait aucun secret de l'art de la lecture. Ne pouvons-nous pas, jusqu'à un certain point, déduire de là que Racine ne devait pas lire ses vers en les coupant régulièrement et impitoyablement au milieu? Avec la coupe classique, ou pour mieux dire avec la coupe qu'on prête aux classiques, il n'y a plus de talent de lecteur possible. Cette éternelle mesure à deux temps, débitant chaque vers en deux parties égales, ne laisse pour ainsi dire plus de place à une lecture intelligente et émouvante. Le pire lecteur différera peu du meilleur récitant, si tous deux sont astreints à s'arrêter toutes les six syllabes.
Pour décider la question, il serait bon de savoir comment on déclamait les tragédies de Racine à l'Hôtel de Bourgogne. Nous ne connaissons malheureusement presque rien sur la déclamation au xvii" siècle. Du Bos, qui nous donne quelques renseignements précis,
1. « Comme il récite mieux qu'aucun comédien, il a séduit les gens les plus capables de bien juger de ces sortes de pièces. ■> Recueil Maurepas, cité III, 560. » Quand il la récitait devant ses amis, il les charmait, ce qu'on attribuait à son grand talent pour la déclamation. » (L. Racine, [iemarr/ues, II, 241-248.)
regrette qu'on n'ait pas trouvé le moyen de noter le débit des vers, qu'on ait perdu celui que Molière avait découvert '. Il est assez rapproché de l'époque de Racine pour que toute trace de l'ancienne déclamation n'ait pas encore disparu ^ Mais ce qu'il nous en dit ne nous satisfait qu'à moitié : nous apprenons que la déclamation tenait une sorte de juste milieu entre le chant et la conversation ^.
L'important du reste pour nous serait de savoir comment Racine faisait débiter leurs rôles à ses interprètes. Très bon lecteur, Racine était un excellent professeur. Il formait à lui tout seul un Conservatoire très pratique pour ses acteurs, leur expliquant leurs effets, et même notant, paraît-il, sur les rôles qu'il leur distribuait, les tons qu'ils devaient prendre : malheureusement ces rôles sont perdus ^. On suppose que la déclamation qu'il leur enseignait n'était pas ampoulée, et ne se rapprochait pas trop près de la mélopée musicale ".
Son meilleur élève avait été la Champmeslé. 11 lui avait seriné vers par vers le personnage de Phèdre ^ Il faisait de même pour tous ses rôles, et, à force d'art, finissait par lui faire atteindre le naturel '. Malheureusement encore, la déclamation de la Champmeslé
1. « La plupart des gens du métier se soulèvent contre Tusage de composer et d'écrire en notes la déclamation, sur la première exposition de cet usage. Je répondrai en premier lieu que plusieurs personnes dignes de foi m'ont assuré que iMolière, guidé par la force de son génie, et sans avoir su apparemment tout ce qui vient d'être exposé concernant la musique des anciens, faisait quelque chose d'approchant de ce que faisaient les anciens, et ([u'il avait imaginé des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en déclamant les rôles, qu'il récitait toujours de la même manière. J'ai encore ouï dire que Beaubourg et quelques autres acteurs de notre théâtre en- avaient usé ainsi. » (Du Bos, 3" partie, section 18, III, 346.)
2. « Notre scène a... conservé quelques restes de cette déclamation qu'on aurait pu écrire, si l'on avait eu des caractères propres pour cela. » [Ici., ihid., p. 334.)
3. « On ne saurait mieux décrire notre déclamation, qui tient un milieu entre le chant musical et la prononciation unie des conversations familières, que la décrit Capella sous le nom de ion moyen, etc. » (3<= partie, scct. 4; III, 76.)
4. « Si les comédiens de Paris avaient conservé dans leurs archives les rôles de ses pièces, tels qu'ils les avaient reçus de lui, on aurait quelques éclaircissements : mais on m'a assuré qu'ils n'existaient plus. Comment donc pourraiton retrouver ces rôles qu'il donnait notés, à ce qu'on dit? >■ (L. Racine, Remarques, I, 5.)
0. « Tout le monde sait le talent que mon père avait pour la déclamation, dont il donna le vrai goût aux comédiens capables de le prendre. Ceux qui s'imaginent que la déclamation qu'il avait introduite sur le théâtre était enflée et chantante, sont, je crois, dans l'erreur. >■ (L. Racine, Mémoires, I, 256.)
6. « Racine avait enseigné à la Champmeslé la déclamation du rôle de Phèdre vers par vers. • (Du Bos, 3* partie, secl. IS; III, 334.)
7. « Il avait formé la Champmeslé.... Il lui faisait d'abord comprendre les vers qu'elle avait à dire, lui montrait les gestes et lui dictait les tons, que
LA CESURE. 439
est perdue pour nous. Nous ne possédons qu'un seul spécimen de ces rôles où Racine notait toutes les intentions, toutes les intonations : l'intérêt que présente cet exemple nous permet d'apprécier tout ce que nous avons perdu. Brossette a entendu Despréaux reproduire un effet que Racine avait enseigné à son actrice : « M. Despréaux a déclamé lui-même quelques endroits avec toute la force possible. Il a commencé par cet endroit du Mitfiridate de Racine :
Nous nous aimions.... Seigneur, vous changez de visage.
Il a jeté une telle véhémence dans ces derniers mots que j'en ai été ému.... Il nous a dit que c'était ainsi que M. Racine, qui récitait aussi merveilleusement, le faisait dire à la Champmeslé \ » Du Bos précise la façon dont l'actrice devait prononcer ce passage, à la méthode antique : les grands acteurs romains « élevaient, rabaissaient à dessein, variaient avec art la récitation. Un endroit devait quelquefois se prononcer suivant la note, plus bas que le sens ne paraissait le demander; mais c'était afin que le ton élevé, où l'acteur devait sauter à deux vers de là, frappât davantage. C'est ainsi qu'en usait l'actrice à qui Bacine avait enseigné lui-même à jouer le rôle de Monime dans Mitfiridate . Racine, aussi grand déclamateur que grand poète, lui avait appris à baisser la voix en prononçant les vers suivants, et cela encore plus que le sens ne semble le demander :
Si le sort ne m'eût donnée à vous, Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage. Nous nous aimions,
afin qu'elle pût prendre facilement un ton à l'octave au-dessus de celui sur lequel elle avait dit ces paroles :
jSous nouii aimions,
pour prononcer à l'octave,
Seigneur, vous changez de visage.
Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation était excellent pour marquer le désordre d'esprit où Monime doit être dans l'instant
même il notait. L'écolière, fidèle à ses leçons, quoique actrice par art, sur le théâtre paraissait inspirée parla nature. » (L. Racine, Mémoires, I, 257-258.) 1. Correspondance, p. 521.
qu'elle aperçoit que sa facilité à croire Mithridale, qui ne cherchait qu'à tirer son secret, vient de jeter elle et son amant dans un péril extrême \ »
On remarquera que dans ce passage rhémisliche disparaît à cause de cet artitice de diction. C'est une observation que l'Académie a faite plus dune fois sur les vers de Racine ■. Elle voit là des fautes isolées, au lieu d'en tirer une règle générale ; elle constate des manquements à la loi de l'hémistiche, sans songer à se demander si Racine accepte cette loi, s'il n'a pas une façon à lui de couper les vers, qui n'est ni celle de Malherbe, ni celle de Roileau. Allons plus loin que l'Académie, et demandons-nous si Racine s'incline humblement devant la nécessité d'une césure à l'hémistiche.
Longtemps cette pensée m'a poursuivi : le vers de Racine est-il rigide comme celui de Malherbe, ou souple comme celui de Hugo? Et malgré toutes les raisons qui me semblaient convaincantes en faveur de cette seconde hypothèse, les habitudes prises, les enseignements reçus, la crainte de paraître viser au paradoxe, alors que je cherchais la vérité, me faisaient hésiter à affirmer que l'alexandrin de Racine était, dans ses coupes, infiniment plus varié que ne l'avait prétendu Becq de Fouquières : si audacieux qu'il fût dans sa réforme, il ne trouvait guère, dans tout Racine, que soixante-douze vers qui pussent être coupés autre part qu'à l'hémistiche, et être rangés dans le système ternaire ^ Pour moi, il me semblait qu'on en pouvait trouver un grand nombre d'autres. Je l'avais soutenu dans ma thèse*, et je me rappelle que l'un de mes juges me l'avait reproché : il me blâmait de prêter à Racine des intentions qu'il n'avait pu avoir, s'appuyant sur ce fait que l'importance des syllabes accentuées en français n'avait été découverte qu'en 1811 par l'abbé Scoppa % et