‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 225 sur 247 · VII · texte numérisé non relu

VII

3. « Vous voyez que je ne vous dis rien sur la versification : je n'ai voulu m'attacher qu'au principal. » (VII, 348.)

•i. « Vous avez une facilité étonnante à tourner des vers; il n'y a rien que vous ne veniez à bout de dire, et toujours noblement; il semble même que la sécheresse et l'aridilé des sujets échauffent votre veine et vous tiennent lieu pour ainsi dire d'Apollon. » (VII, 350.)

est conventionnel dans le vers? Que la rime fasse presque seule sentir la fin du vers, la chose est encore assez naturelle, parce que la rime porte généralement sur un mot important ou sonore, que le talent du poète a patiemment cherché ou trouvé de génie, mais que la passion du personnage a toujours l'air d'improviser. La passion peut encore faire sentir les césures que nous indiquerons plus loin, parce que ces coupes du vers sont surlout des arrêts ou des suspensions de la pensée, qu'elles sont marquées par le sens. Mais l'hémistiche? Pourquoi le faire artiticiellement sentir, si le sens ne l'indique pas, ne l'impose pas naturellement? Au fond, du reste, c'est la plus pure doctrine classique que je présente là : quand Boileau dit :

Que toujours dans vos vers le sens, coupant les mots, Suspende fhémisliche, en marque le repos,

ne s'en suit-il pas logiquement que si le sens ne sépare pas les mots en deux parties égales, l'hémistiche disparaît forcément, et ne doit plus être marqué par le débit de l'acteur ou du lecteur? Si l'on trouve ce distinguo un peu jésuitique, et si Boileau ne peut être invoqué comme un docteur probable en pareille matière, cantonnonsnous sur le terrain que L. Racine a choisi : il est impossible de se figurer Hermione suivant non pas les impulsions de sa colère, mais les battements d'une sorte de métronome intérieur qui couperait tous ses élans par une impitoyable mesure à deux temps :

Va cours mais crains encor, D"y trouver Hermione.

Il y aurait quelque chose de commun, de vulgaire, dans cette harmonie trop sensible de l'hémistiche *. Sans doute ce serait la plus accessible à tous, mais ce serait aussi la plus banale. Elle ressemblerait à ces mouvements de valse qui, apparaissant dans une suite d'orchestre, font aussitôt osciller et dodeliner toutes les têtes des pseudo-musiciens, sourds jusque-là à une mesure plus cachée, mais plus musicale.

Avant d'aborder l'élude détaillée des césures chez Racine, il est

1. Ce serait rapprocher les vers de Racine de ceux de Scudéry qui dans son Arminius les coupe en deux à l'hémisticlie par une virgule, en dépit du sens :

Quoi! lu veux renverser, l'appui de la province?... El qu'un injuste fer, te tombe de la main, etc.

(Acte V, se. 5.)

bon d'apporter à l'appui des généralités que je viens d'avancer quelques faits qui démontrent que nous sommes dans notre droit lorsque nous disons que notre poète n'était pas le partisan de l'hémistiche quand même :

Quoi qu'il en soit, souffrez que je lui parle encore. (I, 537, 270.)

Ce vers semble bien prouver que Racine ne tient guère à la richesse de l'hémistiche; sinon il aurait mis :

Soufîrez, quoi qu'il en soit, que je lui parle encore.

Quelquefois, en corrigeant un vers, il supprime l'hémistiche jusque-là très sensible : jusqu'en 1687 il met :

Si pourtant on peut l'être | avecque tant d'ennuis. A ce moment il modifie la coupe du vers :

Si toutefois on peut l'être | avec tant d'ennuis. (I, 43t, 590.) Eu 1672 il écrit :

Plus l'elTet de vos soins, || plus ma gloire, | étaient proches. En 1697, il améliore ainsi son alexandrin :

Plus l'effet de vos soins et ma gloire | étaient proche.'?. (II, 530, 1517.)

Je crois fermement que Racine ne s'est pas astreint à soumettre tous ses vers à la loi de l'hémistiche. Je serai moins aflirmatif dans le détail de cette étude sur sa césure : je suis loin de prétendre que j'ai retrouvé précisément ses coupes, celles qu'il marquait en déclamant. Mais je ne crois pas aller à l'inverse de sa méthode. L'évolution rythmique en effet s'est faite surtout après lui, grâce à Chénier et aux romantiques. Mais ne peut-on la trouver déjà chez lui? Peutêtre sa grande ombre, comme dirait Musset, pourrait s'étonner des intentions que je lui prête. Mais un génie contient des beautés dont il n'avait pas lui-même la perception : on peut appliquer surtout à Racine ce que V. Hugo disait de Quinet : « Ce qui caractérise les vrais penseurs, c'est un mélange de mystère et de clarté. Ce don profond de la pensée entrevue. Racine l'avait. On sent qu'il pense pour ainsi dire au delà même de la pensée. Tels sont les écrivains de la grande race *. »

1. V. Hugo, Actes et Paroles, III, 342. Il faudrait en effet faire une philosophie de l'inconscient chez les vraiment grands poètes, étudier ce qu'ils croient être, ce qu'ils sont sans le savoir, enfin ce qu'ils seront.

Nous avons déjà, à propos de chacun des poètes précédents, émis un certain nombre de théories sur l'hémistiche et les coupes secondaires. Il est bon de revenir pourtant sur ces généralités, soit pour les rappeler, au moment où nous allons en avoir encore besoin, soit pour les préciser.

La césure, nous l'avons vu, est indiquée par le sens, et quelquefois aussi par les syllabes accentuées dans les mots de valeur '. Ces mots de valeur sont indiqués eux-mêmes, le plus souvent, par l'importance qu'ils ont dans le sens de la phrase, quelquefois aussi par leur sonorité, et leur sonorité dépend beaucoup de celle des mots qui les précèdent ^ Lorsqu'on lit tout haut des vers, on peut faire sentir la césure par deux procédés : le plus ou moins d'emphase dans la prononciation de la syllabe accentuée du mot de valeur, et cette nuance est en rapport avec la sonorité et l'importance du mot; le plus ou moins long intervalle qui doit détacher cette syllabe du mot suivant, et cet intervalle dépend beaucoup des exigences de la grammaire, de la clarté du sens :

Que ton amour || n'eût rien | à donner || que ton âme '.

1. On sait que la syllabe accentuée est la dernière dans les mots à terminaison masculine, l'avant-demière dans les mots terminés par un e muet. Pourtant, « au théâtre, il est des acteurs et des actrices qui peuvent déplacer l'accent. Ainsi Mlle Rachel, en déclamant ce vers du rôle d'Hermione :

Ne m'importune point de tes raisons forcées,

insistait énergiquement sur la syllabe or d'importune et de forcées. » (Ttiurot, II, 741.) On peut critiquer un pareil procédé, contraire à la logique et aux habitudes de la langue. D'après Pierson, ces syllabes accentuées seraient un vieux reste des poésies populaires latines (p. 222, 233), ainsi que l'hémistiche (p. 225).

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