‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 226 sur 247 · Prenons ce vers · texte numérisé non relu

Prenons ce vers

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide (III, loO, G).

On pourrait scander ainsi le premier hémistiche :

Vus yeux seuls et lés miens.

La syllabe accentuée miens parait pour ainsi dire plus longue que seuls parce que la voix file en quelque sorte sur et les et s'arrête au contraire sur yeux. La valeur de la syllabe accentuée dépend donc beaucoup de ce qui la précède : la voix s'arrêtera plus facilement sur cette syllabe, si elle glisse sans elTort sur les syllabes antérieures : celles-ci sont comme un tremplin que la voix franchit en deux bonds pour retomber sur la syllabe de valeur : et les miens. Au contraire dans vus yeux seuls, cette alacrité n'est plus possible : la voix patauge, si j'ose m'exprimer ainsi, sur la seconde syllabe et ne peut prendre son élan.

3. il, 403, 660. — On s'embrouille facilement et gratuitement, si l'on essaye de discerner les temps forts des temps faibles en français, comme Becq de Fouquières (p. "S, 83) et PcUissier (p. ■13). On ne bal pas la mesure par « arsis • et " thesis » dans les vers français, même en traduisant ces mots par lève et

Très souvent le vers, coupé à l'hémisliche, présente d'autres césures :

Fuyons | tous deux, | fuyons || un spectacle | funeste. (II, 407, 747.) Qu'un jour | Claude | h son fils || dut préférer | son gendre '.

Souvent aussi le vers, quoique coupé à riiémistiche, présente une autre césure plus forte, plus importante :

Pour couronner ma tète | et ma flamme || en ce jour. (I, 479, 1427.) Et vous ne pourrez plus ] mourir || pour m'éviter. (I, 482, 1492.) Quoi qu'on fasse, || lui seul | en ravit | tout l'éclat. (I, 529, 107.) Vous marchez || sans compter | les forces d'Ale.xandre. (I, 532, 034.) Présenterait d'abord | Pylade || au.x yeux d'Oreste. (II, 41, 6.) Il excelle | à conduire | un char || dans la carrière. (II, 325, li-72.) Vous pouvez tout : || aimez, | cessez d'être amoureux. (II, 390, 349.) Mais il ne s"agit plus | de vivre, || il faut régner. (II, 423, 1102.) Je veux partir. || Pourquoi | vous montrer à ma vue"? (II, 435, 1304.) Ce jour même, j] des jours | le plus infortuné. (II, 553, 1599.)

Quelquefois même il y a deux césures plus fortes que l'hémistiche :

Tous vos moments || sont-ils | dévoués || à l'empire? (II, 399, 579.) Demeure || plus terrible | et plus fier || que jamais. (I, 477, 1384.) Seigneur, || sans se montrer | lâche || ni téméraire. (I, 532, 185.) Plus il approche || et plus | il me semble 1| odieux. (I, 449, 933.) 11 faut me perdre || ou bien | sauver || votre ennemi. (I, 458, 1090.)

Les toniques sont souvent plus accentuées à ces césures qu'à l'hémistiche :

Je meurs plus tard : Il voilà [ tout le fruit | de ma feinte. (II, 511,670.)

On rencontre encore des vers curieux, où deux toniques ne sont pas à une césure, comme dans celui-ci :

Plus de pitié, | Calchas || seul règne, j seul commande ^.

baisse comme M. Clair Tisseur (p. 7). On prête l'oreille en écoutant des vers, mais on n'éprouve aucun secret besoin de battre la mesure, comme à une audition musicale. En effet, dans un concert, lorsque le gros public perçoit tout à coup une mesure à quatre et surtout à trois temps, il bat la mesure, tandis qu'on n'a jamais vu personne, au Français, percevant tout à coup dans une tirade en vers brisés une phrase en alexandrins quaternaires, 3-3-3-3, battre une leute mesure à quatre temps. C'est un épanouissement pour l'oreille, mais on n'éprouve aucune propension à scander le vers de la main, du pied ou de la tête.

1. Je m'arrête après ces deux exemples : il est inutile de refaire le travail bien fait de Becq de Fouquières (p. 88-97).

2. m, 233, 1625. Je ne partage pas l'opinion, très intéressante du reste, de

Mais ce dernier genre de vers est très rare chez Racine : c'est presque une exception : nous ne devons retenir que cette remarque générale : très souvent, pour des raisons de sens ou de sonorité, l'hémistiche n'est pas beaucoup plus sensible, ou même est moins sensible que les autres césures.

Enfin l'hémistiche disparaît quelquefois complètement par suite des exigences du sens, soit dans des vers coupés,

Il le faut. — j Ouoi? ] Ce prince aimable... | qui vous aime (II,

[1200], Mais I — (Juoi donc"? | Qu'avez-vous résolu? | — D'obéir. (II, 534,

soit dans des vers entiers :

Croiront-ils | mes périls et vos larmes | sincères? (II, 502, 486.) Héros, I avec qui, | même en terminant ma vie. (III, 90, 153o.)

Les inversions surtout forcent souvent à supprimer l'hémistiche, sans quoi le sens s'obscurcirait :

Mais enfin, jj contre moi sa vaillance irritée. (I, 558, 745.)

Toute sa conduite Marque || dans son devoir une àme trop instruite. (II, 256, 24.) Devant Troie | en sa fleur doit être moissonné. (III, 162, 226.)

C'est en vertu de toutes ces observations que, négligeant les très nombreux alexandrins quaternaires, où aucune césure ne se trouve

à Thémistiche, comme dans le vers suivant,

[1574), Venez, | madame; || il faut les en croire, ] et me suivre (III, 230,

je ne m'occuperai que des alexandrins ternaires, ceux qui annoncent le mieux la réforme d'André Chénier et des romantiques. Il suffit d'en dresser une liste, sinon complète, ce qui serait interminable, du moins imposante, et de les livrer à la discussion.

M. Faguet sur la diiïérence qu'il y a, au point de vue de ces césures, entre le premier et le second hémistiche : « On sait très bien que Racine a une grande souplesse dans le maniement des coupes. A-t-on remarqué que quand il introduit une coupe irréguliére, c'est ordinairement dans la première partie du vers qu'il la place"? Cela donne une singulière vivacité au vers.... Mais cela ne l'allonge pas. Cela est excellent pour mettre en relief une saillie de la pensée ou un ressaut du dialogue; cela ne produit ni un eiïetde grandeur, ni une impression d'alanguissement. C'est la coupe irrégulière après le sixième pied qui donne ces eiïets et allonge le vers pour l'oreille. C'est celle-ci dont Hugo est presque l'inventeur. » (Faguet, XIX" siècle, 18D3, p. 242.)

L'alexandrin ternaire pur, /j — 4 ^ /j, est le plus fréquent :

Que tardez- vous? Il Allez-vous perdre | et me venger. (I, 404, 1182.) Mais puisqu'un roi, || flattant la main | qui vous menace. (1, 546, 509. j Ouvrez vos yeux : || songez qu'Oreste | est devant vous. (II, 60, 531.) Et je faisais î claquer mon fouet | tout comme un autre. (Il, 145, 8.) L'âme et le dos | six fois plus durs j que ce matin. (II, 171, 318.) Que lui dit-il? Il II est charmé | de son esprit. (II, 185, 502.) Toujours punir, || toujours trembler | dans vos projets. (II, 320, 1353.) Si votre cœur | était moins plein | de son amour. (II, 514, 756.) Et le sultan | l'avait chargé | secrètement. (II, 558, 1079.) Et ce vainqueur, j] suivant de près | sa renommée. (III, 157, 109.) Et Mardochée || est-il aussi j de ce festin? (III, 520, 910.) Jérusalem, || longtemps en proie | à ses fureurs. (III, 704, 1810.)

4 — 0 — 2 Mourir en reine, || ainsi que tu mourus | en roi. (1, 569, 1004.)

4 — 5 — 3 Aime la guerre || autant que la paix j vous est chère. (I, 535, 234.) Ne vois-je pas | le Scythe et le Perse j abattus? (I, 574, 1111.) Ses intérêts || sont-ils plus sacrés | que les nôtres? (il, 425, 1152.) Vous le craignez. || Osez l'accuser | la première. (III, 355, 886.)

t — 3 — .j Okosias | restait seul | avec ses enfants. (III, 614, 150.) Si toutefois | on peut l'être | avec tant d'ennuis. (I, 431, 590.)

3 — 6 — 3 C'est ma mère, || et je veux ignorer | ses caprices, (il, 272, 360.) Allez donc, || et portez cette joie i à mon frère. (II, 317, 1303.) Pour vous perdre, || il n'est point de ressort | qu'il n'invente. (III,

3 — 5 — 4 Je le plains. Il et vous plains vous-même | autant que lui. (1,548,552.) Aujourd'hui | je promets Junie ] à votre frère. (II, 314, 1211.) U'un amour | qui devait unir ] tous nos moments. (II, 42i, 1106.) Qui sait même j où m'allait porter j ce repentir? (III, 373, 1199.) Pensez-vous | être saint et juste | impunément? (III, 606, 26.)

Je n'ai pas cru pouvoir faire entrer en ligne de compte dans cette énumération les vers où la présence d'un e muet final non élidé cause un certain flottement dans la césure, comme dans les exemples suivants :

Je puis l'aimer, | sans être esclaj^ | de son père. (II, 52, 242.) Vite un flambeau! | j'entends mon père I dans la rue. (II, 150, 68.) Toute autre | se serait rendue | à leurs discours; (II, 315, 1249.) Mais qu'un traître, | qui n'est hardi | qu'à m'offenser. (III, 49, 602.) Et vous cherche, | brûlant d'amour | et de colère. (III, 190, 774 )

[1380.) Qu'ai-je à me plaindre? | Où sont les per^ | que j'ai faites. (III, 219,

l'évol. du vers fr. 29

4o0 RACINE.

Enfin il fanl dire un mot des vers amorphes, inliarmoniqncs, où se trouve une série d'au moins sept syllabes sans césure. Dans Racine on peut en distinguer de deux espèces : les moins prosaïques sont ceux où les toniques relèvent l'inertie d'un long passage (pii n'est pas articulé par des coupes :

Par un hymen j pour moi plus crud que la mort, dli, .'y, 146. i Ce même enfant j toujours tout prêt à nie percer. dlI, {\'.Vt, o22.)

Les moins poétiques sont ceux où l'on ne trouve pas même de tonique dans la partie des vers qui ne présente pas de césure : ils sont infiniment rares chez Racine.

Ma foi. I j'étais un franc portier de comédie. (11, lifi, 12.)

Et prenez la vengeance enfin | qui vous est due. (Il, 'MM. ITifi.i

Ainsi compris, le vers de Racine n'est-il pas un admirable instrument, souple et fort, pouvant traduire toutes les pensées, tous les sentiments, presque tous les tons, infiniment plus varié que l'alexandrin de Malherbe et de Boileau, suffisant pour résoudre toutes les difficultés, et même le problème posé par le romantisme à ses débuts : « un drame ne présentera jamais au peuple que des personnages réunis pour se parler de leurs affaires; ils doivent donc parler. Que l'on fasse pour eux ce récitatif simple et franc, dont Molière est le plus beau modèle dans notre langue; lorsque la passion et le malheur viendront animer leur cœur, élever leurs pensées, que le vers s'élève un moment jusqu'à ces mouvements sublimes de la passion qui semblent un chant, tant ils emportent nos âmes hors de nous-mêmes *. » Molière mérite cet éloge, et Racine aussi. Sans doute on est allé plus loin que notre poète, surtout en ces tempsci. On désarticule davantage ce vers qu'on ne trouve pas assez souple, et, si l'on me passe un mot un [teu trivial, on le désosse. Les grands poètes se contentent d'augmenter dans leurs alexandrins réguliers la proportion des hexamètres ternaires. Pour prendre un

1. Vigny, Tlicdtre coDiplet [1882], 11,8-2. Le versa ryllime tieurté des modernes était nécessaire peut-être pour nous faire mieux coni|trendre la simple et douce harmonie de l'alexandrin racinien. C'est ainsi que le triomphe de la chanson populaire, la restauration de la musique du xvu' siècle, de ropéra-comique, du vaudeville, le succès même de la chanson de café-concert auprès de toutes les fiasses du public, tiennent à labus de la musique allemande et pseudo-allemande, à la satiété où l'on se trouvait des genres ennuyeux.

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