‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 233 sur 247 · III · texte numérisé non relu

III

J'en passe, non pas des meilleurs, car j'ai pris les plus intéressants, mais de très incontestables. Il reste à conclure.

Quoiqu'il y ait, on le voit, dans Racine beaucoup plus d'enjambements qu'on ne le suppose en général, le nombre est encore très peu considérable, relativement à la proportion qu'on en pourrait trouver chez les grands romantiques, (^e petit nombre tient probablement au parti que Racine en voulait tirer. Comme le remarque justement M. de Gramont, l'effet ([ue Ton veut obtenir ainsi sera d'autant plus puissant qu'il sera plus rare '. La surprise qu'excite

1. « L'enjambemenl, dans les vers français, comme le rejet dans les vers latins, met à la disposition du poète de nouveaux elTets harnioni([ues, sans

celte forme insolile éveille plus vivement ratlention sur la pensée qui y est contenue. El c'est ainsi que, dans quelques-uns des cas cités, nous voyons Racine mettre de cette façon en vive lumière, en plein relief, une pensée qu'il veut rehausser.

Pour le plus grand nombre des enjambements, pour ceux en particulier que nous n'avons pas cités comme moins intéressants, et en englobant pour cette explication tous les cas analogues, depuis le rejet douteux jusqu'à l'enjambement certain, je dirai que Racine a voulu ainsi, en l'occasion, donner à ce vers que l'on présente comme irop régulièrement solennel, un certain naturel, j'oserai même dire une certaine familiarité, puisqu'il considère, nous l'avons vu, comme une élégance l'apparence de l'improvisation (VI, 199). « Du moment, écrivait Victor Hugo à ïennint, où le naturel s'est fait jour dans le langage théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler '. >- Comme le naturel apparaît plus rarement chez Racine que chez nos modernes, ou, pour mieux dire, comme la grandeur est chez notre poète la loi générale, el que la pensée ne descend que par exception jusqu'aux proportions humaines, l'enjambement, qui ramène la solennité de l'alexandrin au laisser-aller du vers romantique, se montre, lui aussi, très rarement. On en a fait, depuis Racine, un usage plus fréquent, sans aller toujours jusqu'à l'abus. Mais, pour apprécier à sa juste valeur le courage, l'audace même que Racine a dû déployer, il faut le comparer non pas à ses successeurs très lointains, mais à ses contemporains immédiats : alors que presque tout le monde, à la fin du xvii'= siècle, s'incline, bon gré mal gré, devant l'autorité de Malherbe restaurée par Boileau, Racine montre une fois de plus, après La Fontaine et Molière, que le génie a ses raisons qu'un talent raisonnable ne connaît pas. Il ne s'insurge pas en théorie, parce que l'insurrection ne convient plus à son tempérament assagi par l'àgc. Mais doucement, poliment, et obstinément, il n'en fait qu'à sa tête.

nuire le moins ilu monde à ceux qui résultent de la mesure et de la rime.... En somme, l'enjambement, pour conserver toute sa portée, doit, ce semble, rester dans les vers à l'état d'exception » (p. 60}. 1. Lettre-préface à XVilhelm Tennint, Prosodie de l'École romantique.

VU

Licences. Inversions. Chevilles.

Parmi les licences poétiques qu'on attribue à Racine, beaucoup peuvent s'expliquer, en dehors de l'utilité apparente qu'elles présentent pour faciliter le vers, par l'évolution de l'orthographe, de la prononciation et de la syntaxe, depuis le xvii" siècle jusqu'à nous. Dans un plus petit nombre de ces licences, on constate des dilïérences entre la pratique de Racine et celle de son temps, parce que l'usage courant change plus vite que l'usage de la poésie, où l'autorité des maîtres maintient chez leurs successeurs des formes déjà vieillies. Enfin on ne trouve qu'à l'état de raretés les véritables licences, c'est-à-dire les cas où le poète écrit en vers autrement qu'il n'écrirait en prose, uniquement pour se faciliter la rime, ou pour arriver plus facilement au chiffre de syllabes qu'il doit atteindre. On trouve chez Racine ces trois sortes de licences pour l'orthographe.

Ne semble-t-il pas en effet qu'il y ait une impardonnable licence dans ce vers :

l*olynice, Etéocle, locuste, Antigone. (I, 483, to09.)

Et pourtant le poète ne fait que profiter de l'ancienne confusion entre l'ietle J, ou même de l'orthographe antique. On serait encore tenté de se récrier devant ces rimes :

Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé; Que je le hais; enfin, Seigneur, que je Vaimè ^? Vaincu, ctiargé de fers, de regrets consumé. Brûlé de plus de feux que je n'en allumé -.

Louis Racine trouve ces rimes fautives. D'Olivet au contraire prend le parti du poète qui n'a pas imaginé là une orthographe fantaisiste pour les besoins de son vers, mais qui a simplement utilisé un vieil usage ^ Si Racine écrit conte pour compte, c'est parce

1. II, 100, H92. « Ce mot est écrit «(?«e dans l'édition de 1697. » Note de M. Mesnard.

■2. II, 56, 320 : « 11 y a allii?«e au lieu de aIlu?H«2 dans les diverses éditions publiées du temps de Racine » (note de l'Éditeur).

3. L. Racine, I, 138. — » M. Racine le fils s'étant imaginé que ces rimes co7isitmé, allumé pouvaient être critiquée?, il ne sera pas inutile qu'on sache que

qu'au temps de Vaugelas on hésite encore entre les deux orthographes, et que par conséquent le poète a le droit d'opter entre ces deux formes. S'il écrit :

De tous leurs sentiments venez me rendre conte; Je vous rendrai moi-même une réponse pronle ',

comme il rimerait tout aussi exactement avec l'orthographe actuelle, c'est donc simplement que cette graphie lui paraît meilleure pour rendre la vraie prononciation. Lorsque Racine semhic modillcr l'orthographe d'un mot, il suit une règle générale, et ne crée pas une exception : quand il fait rimer menasse avec pressé, c'est qu'il écrit partout et toujours -menasser, une menasse '.

Les suppressions de lettres également ne sont qu'apparentes ; c'est-à-dire, nous croyons qu'il supprime une lettre pour la régularité de sa rime, alors qu'il se contente de suivre un autre usage que le nôtre. Ainsi il met :

Et sans sortir du joug où leur loi la condane, Il faut qu'un fils naissant la déclare Sultane,

parce que, dans le corps d'un vers, il écrit :

Je condannai ses pleurs ■'.

Il suffit de connaître un peu l'hisloire de la langue pour savoir qu'il n'y a pas la moindre licence dans ces vers :

Visir, songez à vous, je vous en aver/<;

Et, sans compter sur moi, prenez votre parti. (II, oOG, ;j79.)

Même dans l'exemple suivant, (pii i)araîl plus hizarre,

Au tumulte pompeux dWthène et de la cour (III, 'M~, :{-').

il n'y a ]tas d'anomalie, car, en 1685, Mourgues écrit : « Athènes et Athènc. Quelqu'un a avancé que le dernier est plus poétique. Mais je remarque que le premier est plus usité parmi nos poêles.... On dit de même Tlièbcs ou T/ièbe \ »

de faire rimer aux yeux un participe avec un prétérit, ce n'est pas une invention moderne, car il s'en trouve de fréquents exemples dans nos vieux poètes, ol. sans aller plus loin, dans le Plularque d'Amyot. » (D'Olivet. p. 341, 342.)

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