I, 3, 27. Cf. Allais, p. 73 et note
Dans les pièces de la vieillesse, je ne relève que les fautes suivantes :
Car l'ûme qui lui est commise. (I, 287, 62.) Montrent le soin que tu as pris. (I, 285, 2.) D'où à peine un Dieu serait digne. (I, 296, 39.)
Malherbe a d'aulant plus de mérite à s'imposer cette gêne, qu'il n'en devait point sentir instinctivement le besoin. On peut se demander en effet s'il avait vraiment une oreille de poète. Ménage lui accorde cette qualité, mais pour une question de pure technique : « Malherbe, qui avait l'oreille bonne, ce qui n'est pas une des moindres parties du poète, a toujours fait fuir de deux syllabes », etc. (p. 338.) Cela prouve que Malherbe était bon métricien. Reste à savoir s'il était vraiment poète. Chez lui, l'harmonie poétique, au lieu d'être un don, ne serait-elle pas une conquête? Ne serait-elle pas voulue, raisonnée, plutôt que spontanée? Une particularité bien connue semblerait le prouver. Il est, avec Corneille, un de ces rares poètes qui ne savent pas dire leurs vers. Au témoignage de Balzac, c'est le plus mauvais lecteur de son temps. On l'appelle même à cause de cela, en l'opposant à un comédien qui savait bien dire, VAnti-Mondory. C'est à peine si on le comprend, à cause d'un défaut de langue : il est bègue; sa voix est sourde. Il mange la moitié de ses vers *.
Sans vouloir tirer de ces renseignements une conclusion trop hardie, il est permis de penser que Malherbe, si mal habile à faire sentir l'harmonie de ses vers, la sentait peut-être lui-même moins qu'un Boileau ou qu'un Racine, excellents lecteurs de leurs vers et même de ceux des autres. Dans ce cas il n'aurait que plus de mérite à introduire dans ses vers une harmonie cherchée, voulue ^ Si je puis lui appliquer l'image de V. Hugo, notre poète n'a pas une âme
1. Ajoutons un dernier défaut, très désagréable : il crachote en déclamant, « pour le moins six fois en récitant une stance de quatre vers », dit Balzac (xxxvn« entretien, cité dans Malherbe, éd. de 1723, t. I, p. 53-34; cf. Vie de MaUierbe, éd. Lalanne, I, lxxix). " Le cavalier Marin, qui était la fécondité même, disait de Malherbe que c'était un homme fort humide (il crachait sans cesse) et un poète fort sec. » (Ménage, p. 314.) — « 11 a dit de lui-même qu'il était de HaUntt en Balbutie. » (Tallemant des Réaux, éd. Monmerqué, Techener, 1854, I, 287.)
2. « Il n'avait pas beaucoup de génie : la méditation et l'art l'ont fait poète. • (Tallemant des Réaux, I, 272.)
de cristal; et pourtant il parvient à faire entendre des sons purs et doux par plusieurs procédés, dont voici d'abord le plus matériel. Pour faire des vers assez harmonieux, la première condition est de n'y pas laisser apparaître la cacophonie. On doit donc se garder d'employer à la suite plusieurs syllabes commençant par la même consonne. A ce titre, Malherbe note un certain nombre de vers de Desportes : il met en marge les syllabes soulignées, et arrive ainsi à des effets assez comiques :
Et pour faire savoir qu'un Cupidon. cim eu (t. IV, p. 417). Comme amour m'affolait, ma mour ma (p. 261). De même, en mes douleurs, mes men mxs (p. 260).
Puisque le ciel, trop ferme en mes malheurs, men mé ma (p. 263). Si la foi plus certaine en une âme non feinte, ncn nu na (p. 231). Que supporte mon cœur dévot à ton service, ta ton (p. 235). Laissant à ton départ mon âme désolée, ta ton (p. 257). La volupté mignarde en chantant t'environne, tan tcn (p. 263).
Qu'une beauté t'ait Jamais pu forcer, té té (p. 304). En moi toute autre ardeur désormais soit éteinte, té tein te (p. 262). Mon cœur, nouveau captif, en est tout étonné, ton té ton (p. 291). Fuyant tout entretien, je pense à mon martyre, tou ten tre tien (p. 236).
Remarquons que dans quelques-uns de ces rapprochements malicieux, Malherbe ne semble pas poursuivre seulement la cacophonie, mais encore souligner les syllabes qui peuvent fournir une équivoque. Sans cela, pour le vers :
En moi toute autre ardeur désormais soit éteinte,
n'aurait-il pas dû, s'il s'était préoccupé uniquement de l'harmonie, souligner plutôt le début : tou tau trar'l Ce n'est pas du reste faire un procès de tendance à Malherbe, en soupçonnant chez lui cette intention, car, une fois tout au moins, on ne peut nier qu'il n'ait fait ainsi une sorte de calembour; pour ce vers de Desportes :
Mais vous, belle tyranne, aux Nérons comparable,
Malherbe écrit en marge tira îios nez, et observe que ces paroles sont mal rangées (p. 252).
Il blâme également la répétition d'une voyelle :
Vous ne croyez, madame, à mon pâle visage, ma da ma (p. 314). Que l'unique beauté qui notre âme a ravie, tra ma ra (p. 269). Quelle manie est égale à ma rage, ga la ma ra (p. 313).
11 crilique eiilin les rencontres de syllabes dures, comme dans ce vei"s :
Et qui ne suive point le trac accoiatumé. tm ca cou (p. 26tj).
Que l'on réunisse tous les exemples où il paraît souligner une équivoque, ceux où il critique simplement la répétition d'une consonne, d'une voyelle, ou enlin la rencontre de sons désagréables, on constate chez lui un véritable éloignement pour tout ce qui rend le vers dur. Cette critique est celle qui se reproduit le plus fréquemment dans le Commentaire : sur les deux cents pages qui le composent, il y en a une centaine qui renferment des remarques de ce genre, et plusieurs à la page. Il faut encore attribuer à sa haine pour la cacophonie la condamnation du sigmatisme :
Médor qui tenait seul sa pensée asservie,
dit Desportes : Sigmalismus, prononce Malherbe (p. hVX). Sa sévérité est telle qu'il condamne la répétition de l'r, même quand elle est plus sensible à l'œil qu'à l'oreille :
Un trait de ses regards me transforme en rocher (p. 311).
" Sept rr ». ajoute en marge le critique, l'hypercrilique même, qui découvre à la fois un hiatus et une cacophonie, par la rencontre des deux mêmes voyelles, dans ces mots : la partie immortelle, Ti im, met-il en note (p. 350).
Au lieu d'arriver au son pur et doux de prime abord, d'écrire des vers harmonieux parce qu'il a l'âme harmonieuse, Malherbe procède par tâtonnements, en supprimant laborieusement tout ce qui peut altérer la mélodie du vers. 11 essaye de mettre en formules nettes, d'une précision algébrique, une qualité indéfinissable, insaisissable, qui est une affaire de don et non d'effort. Il n'est jamais plus content que lorsqu'il peut ajouter à sa Poétique un axiome bien tranchant. L'anecdote racontée par Pellisson le prouve bien. Un jour, se promenant avec Gombaud, Malherbe parle d'un vers de Mlle de Rohan :
Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque....
Quelque chose, répète-t-il, lui déplaît dans ce passage, sans qu'il puisse en trouver la raison. Gombaud cherche l'explication, et la
trouve immédiatement : les adjectifs terminés en é ne devraient jamais être mis avant le substantif, mais après : ceux qui finissent par un e muet au contraire peuvent être placés indifféremment. Par exemple on peut dire : ce redoutable monarque ou ce monarque redoutable', au contraire, il ne faut jamais dire : ce redouté monarque, mais bien ce monarque redouté. — C'était généraliser trop vite un cas particulier; en Texaminant bien, on ne trouverait qu'une seule remarque à faire : c'est que la première alternative est en effet indifférente, le nombre des pieds restant le même dans les deux cas, tandis que, ce redouté monarque formant un hémistiche et ce monarque redouté un A^ers de sept pieds, celte dernière forme a plus d'allure, et convient mieux à la poésie lyrique. Mais n'importe, un instinct d'harmonie plus ou moins obscur, plus ou moins discutable, vient de se transformer en une formule tranchante qui a l'air très claire. Malherbe l'adopte avec enthousiasme, aussi aise, ditPellisson, que s'il eût trouvé un trésor (ce qui n'est pas peu dire, étant donné l'amour du poète pour l'argent), et il en fait une règle générale ^
L'a-t-il toujours observée lui-même? Presque toujours, peut-on dire, car on ne peut relever qu'infiniment peu de manquements à cette loi dans toute son œuvre. En lui appliquant son système de critique, je signalerai :
Quelque excuse toujours, kcl kex ku. (I, 36, 10.) Voyez en quel état est aujourd'hui la France, ta té to. (l, 218, 7.)
T'ont ôtée à nos yeux, ton to té. (Gasté, p. 37.) Enlin cette beauté m'a la place rendue -. ma la pla. Mais que de deux marauds la surprise infidèle. çtieiuZeudeu. (1,276, o.)
Si trop haut m'élevant. tro o. (I, 21, 5.)
L'art, la nature exprimant, lar la na. (I, 25, 1.)
1. Pellisson, Histoire de V Académie, éd. Livet, I, 124-125. Sa part d'invention dans celte loi serait encore plus faible, s'il fallait en croire Ménage : « M. de Gombaud m'a aussi souvent conté cet entretien qu'il eut avec Malherbe, mais non pas tout à fait de la sorte que M. Pellisson l'a rapporté : car il m'a toujours dit que ce fut lui qui s'aperçut que redouté monarque ne valait rien. » {Observations, etc., éd. Barbin, p. 274.) Ménage ajoute justement : « Quoi qu'il en soit, cette règle ou de Malherbe ou de Gombaud est absolument fausse ».
2. I, 28, 1. <. M. des Yveleaux se moquait de ce vers, à cause de ce m'a la pla : ce qui ayant été rapporté à Malherbe, Malherbe dit plaisamment que c'était bien à M. des Yveteaux à trouver ce m'a la pla mauvais, lui qui avait dit parablamafla. M. des Yveteaux avait fait des vers, où il y avait comparable à ma flamme. » (Ménage, p. 455.) — Tallemant, en rapportant celle anecdote, la met sous forme de dialogue entre Malherbe et Des Yveleaux, I, 273-276. — Cf. Arnould, p. 53.
Ou par armes, ou par amour, par ar, pa ra. ([, 49, d04.) L'infaillible refuge, et l'assuré secours '.
Je cite ces cacophonies de différentes espèces, pour insister surtout sur leur rareté. 11 aurait été imprudent du reste, du vivant de Malherbe, de les lui reprocher, ou de s'en autoriser pour en faire autant : car, à Racan, s'cxcusant d'avoir employé un mot, sous prétexte que son maître en avait usé avant lui, Malherbe répondit avec sa brutalité ordinaire : « Eh bien, mort Dieu! si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre? » (I, lxxiii.)
En dépouillant l'argument, qui est bon, de l'image, qui est douteuse, on trouve une idée assez plausible : Malherbe recommande à ses disciples de faire comme lui, de viser à la perfection, et surtout de ne pas prendre pour modèle ses insuccès, ses erreurs. Il aurait contresigné certainement la théorie de Molière :
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler, Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, Racan, que de tousser et de cracher comme elle.
Il voulait surtout indiquer par quelle méthode on pouvait atteindre la perfection ; et il ne croyait pas qu'il y eut, en particulier pour l'harmonie, de procédé trop minutieux. C'est ainsi qu'il condamne les vers monosyllabiques comme celui-ci :
J'ai tant et tant de maux que plus je ne dois craindre. (IV, 319.)
Il reprend même, dans l'excès de son rigorisme , les vers qui ne sont pas entièrement composés de monosyllabes : c'est ainsi qu'il critique, à cause des huit derniers mots, ce vers :
Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois. (IV, 267.)
C'était recommander aux poètes un scrupule inutile, et même impossible à satisfaire : ce qui le prouve bien, c'est le nombre des vers monosyllabiques même dans ses chefs-d'œuvre; car si l'on peut négliger ces deux-ci, qui figurent dans les pièces de la fin :
Tu sais bien que je suis de ceux. (I, 286, 13.) Et tout ce que je vois n'est qu'un point à mes yeux. (I, 296, 30.).
1. I, "3, 99. On voit ici quelle est la faute : conformément à la règle de Gombaud, il ne devait mellie que : le secours assuré.
il faut relever, au cœur même de son œuvre, ces trois vers, qui lui paraîtraient blâmables chez Desportes :
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. (I, 138, 14.) 0 loi qui d'un clin d'œil sur la terre et sur l'onde. (I, 218, 1.) Roi, le plus grand des rois, et qui m'es le plus cher '.
Sur ce point, comme sur tant d'autres, on peut constater d'imperceptibles divergences entre la théorie et la pratique de Malherbe; elles servent surtout à constater l'identité fondamentale de l'une et de l'autre. Qu'il prêche d'exemple, ou qu'il énonce des principes, Malherbe enseigne toujours. Sans doute des poètes d'inspiration n'ont pas besoin de semblables conseils, et ne gagneraient probablement rien à regarder leurs vers à la loupe. Mais Malherbe ne tient pas école de génie. Il enseigne ce qu'il sait; il emploie son talent à développer, à guider le talent : aussi a-t-il été surtout bien compris par celui qu'on peut appeler le poète de talent par excellence. Quand on essaye de résumer, par un mot final, l'enseignement à la fois théorique et pratique de Malherbe sur la précision du français et sur son harmonie, on ne trouve rien de mieux que les deux vers de Boileau :
Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
La Rime.
L'hommage rendu par Boileau à Malherbe est parfaitement mérité, car la doctrine de notre poète telle que nous l'avons étudiée jusqu'ici, a eu une influence profonde et immédiate sur ses contemporains. Pour la rime, ses principes ont eu un retentissement plus prolongé encore. Le théoricien qui voulait, dès le début du xvii'' siècle, que la poésie fût un art de ciselure, une recherche curieuse des difficultés de la forme, que l'on compliquât la rime, que l'on s'enchaînât plus ou moins utilement à des minuties d'orthographe, à des scrupules
1. I, 280, 66. « II n'y a guère de poêles français qui n'aienl fail, sans y penser, des vers de mots d'une syllabe. Kl ces vers ne sonl pas désagréables en noire langue, à cause de l'e féminin. » (Ménage, p. 46G.)