‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 242 sur 247 · Racine et Victor Hugo, p · texte numérisé non relu

Racine et Victor Hugo, p

LE LYRISME. 48 o

Or Racine a fait un très fréquent usage du vers libre, un peu partout, et en particulier dans cette idylle sur la Paix que d'Aguesseau trouvait supérieure à tout ce que l'antiquité pouvait offrir d'analogue. Les chœurs d'Est/ie?' se composent de quelques stances, qui sont cnlrainées et comme noyées dans un courant de vers libres. Dans les chœurs ù'Athaiie, plus souples et plus dramatiques, le souffle lyrique emporte la pensée d'une façon puissante et continue, sans que l'on puisse noter au passage ces repos bien marqués qu'aime l'ode arlificielle : à peine peut-on remarquer par endroits quelque ralentissement du mouvement, comme dans ces vagues de l'air qui se suivent, séparées par une accalmie. Enfin, c'est en vers libres qu'est écrite la prophétie de Joad, le chef-d'œuvre du lyrisme racinien et, on peut bien le dire, de la poésie chrétienne.

Est-il maintenant nécessaire de prouver par des exemples que Racine s'est élevé à une hauteur lyrique qui n'avait jamais été atteinte jusqu'à lui? Que, sobre d'images violentes, modéré dans son mouvement, son lyrisme consiste surtout dans l'asservissement de notre esprit et de notre cœnu' à la pensée de ce maîlre, de ce magicien : possession telle que, pendant les quelques instants oi^i nous lisons ses vers, nous ne nous appartenons plus; et le profane se demande i jamais la Bible a pu produire sur un croyant beaucoup plus d'enthousiasme que ce poète religieux n'en éveille un instant même dans une âme sceptique. Quelquefois le mérite n'en appartient pas exclusivement à Racine : ou bien il met en œuvre un passage des Livres Saints, ou bien encore il excite chez le lecteur moderne des souvenirs qui ajoutent au charme propre du vers racinien. Si nous nous récrions, par exemple, sur la grandeur saisissante du vers qui termine ce mouvement :

J'ai vu l'impie adoré sur la terre.

Pareil au cèdre il cachait dans les cieux Son front audacieux.

Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,

Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.

Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus (III, 537j,

une note nous apprend que c'est une simple traduction, fort heureuse du reste, du Psalmiste. Si nous trouvons que ce seul A'ers,

Retirez-vous, dénions qui volez dans la nuit (IV, 127, 4),

/•veille en nous tant d'idées, tant d'images, et suffit pour illustrer toute la page où il étincelle, comme si nous regardions quelque dessin de Doré dans l'Enfer de Dante, ce n'est ni à Racine ni à notre imagination, que nous sommes redevables de ce plaisir : c'est aux Djinns de Victor Hugo.

Mais souvent, seul, sans s'appuyer sur une poésie précédente, sans éveiller en nous, par une heureuse coïncidence, des souvenii's d'autres poètes lyriques, Racine nous amène à cette extase qui commence par un frémissement dans tout l'être, et que seuls connaissent ceux qui aiment réellement les vers. Dante a-t-il jamais plongé son lecteur, même celui qui peut lire le texte italien, dans un état d'âme comparable à celui où nous laissent ces quelques vers :

Souvent notre âme ciiniinelle Sur sa fausse vertu téméraire s'endort; Ilàle-toi d'éclairer, ô lumière éternelle. , Des malheureux assis dans l'ombre de la mort! (l\\ 117.)

La Fontaine avait donc raison de dire que Poliphile et Acanle penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence que La Fonlaine-Poliphile avait quelque chose de plus fleuri, Acante-Racine, que'jpie chose de plus touchant.

Mais que nous voilà loin de Malherbe!

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