‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 244 sur 247 · Cours familier de littérature · texte numérisé non relu

Cours familier de littérature

2. « La musique des vers de Racine, a dit Vinet, ajoute aux idées une seconde expression. J'ose aller plus loin et soutenir que cette seconde expression l'emporte souvent sur la première, en richesse et en profondeur, de toute la supériorité qu'a le langage de la musique, par le fait même de sa puissante obscurité, sur le langage trop précis et trop clair du plus immatériel des arts :

Phèdre meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache,

dit la nourrice de Phèdre, Œnone, dans un vers sans muscles pour ainsi dire, humide et amolli comme un sanglot, où l'allitération de la consonne vi quatre fois répétée a une valeur musicale bien sensible pour toute oreille un peu délicate.... » Et plus loin, à propos de Phèdre : « Sa voix s'élève, et sa plainte retentit, aiguë, prolongée et perçante, sur une note gémissante en i :

Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire. »

(Slapfer, Racine et Victor Hugo, i'- édition, p. 127-129.)

3. Ariane, ma sœur, de quel amour blessée. Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

• On y sent instinctivement je ne sais quel accord intime et profond entre les sons et les sentiments : des deux parts, c'est la même tristesse voilée et pénétrante. Ce rapport, toute secrète que la loi puisse en être, ne paraît pas contestable; mais il faut se garder d'attribuer au poète l'intention préméditée d'une harmonie imitative : nous n'avons pas affaire, dans de pareils cas, à des recettes appliquées de parti pris. Ces effets imitalifs sont et doivent être inconscients; si l'art du poète s'y montre, je n'y vois plus que de misérables procédés.»(Pellissier, p. 96, 97.)En effet, que n'a-t-on pas dit sur ce fameux vers :

Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Or Sainte-Beuve trouve délicieux ce vers si semblable de Lamartine :

Le pampre s'y recourbe en replis tortueux. Cf. Chateaubriand et son groupe littéraire, 1861 (1, 235).

4. Souza, p. 72, 73. — Cf. Jules Lemaitre, Impressions de théâtre : « Vous goûterez d'une àme tranquille la beauté un peu refroidie de la forme.... Que de vers rpii semblent éclos sans effort, d'une poussée presque involontaire, comme de grandes fleurs merveilleuses, — comme des lis! » (T" série, 7° édition, p. 81 et 101). « La plupart des vers de Racine n'ont pas une ride, et ne « datent» point. Etant nus, ils échappent aux caducités de la mode; et, comme ils sont faits d'une matière incorruptible, leur nudité ne se fane pas. » (2*^ série, o= édition, p. 3.) — « Quant à la versification, on y admire une souplesse qui n'a jamais été dépassée : aucun mouvement, aucune coupe, aucun enjambement p'est mis au hasard; il n'en est pas un qui ne signifie quelque chose, qui ne concoure à exprimer le sentiment. » E. Deschanel, le Romantisme des Classiques. Racine (I, 136). — Cf. l, 149 sijq.

La conclusion de tout cela devrait être logiquement celle-ci : Racine, étant presque universellement reconnu comme le premier de nos poètes classiques, étant salué par tous comme le Maître de l'alexandrin, devrait avoir fait école. Et pourtant nous ne découvrons pas un seul vrai disciple de Racine dans toute la série de ses successeurs qui se réclament de lui. Pour trouver la véritable suite de son système il faut arriver jusqu'à ces descendants ingrats et qui renient leur ancêtre, Chénier et les romantiques. Racine devrait être le roi légitime de notre versification, comme il est le poète-roi. Or nous sommes bien ol)ligés de constater qu'il est, pendant tout le dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième, dépossédé par un usurpateur, Malherbe, et par son premier ministre, Roileau.

Il suffit en effet de relever, par ordre chronologique, un certain nombre de témoignages, pour constater que la réputation de Malherbe grandit, que son autorité s'accroît, qu'il finit par passer pour le premier de nos lyriques, et le meilleur professeur de versification. En effet, à la fin du xvii" siècle, de quel côté s'oriente la poésie française? vers le principe de liberlé, représenté par Corneille, La Fontaine, Molière et Racine, ou vers le principe d'autorité personnifié dans Malherbe et Roileau? Vers ce dernier, sans nul doute, puisque la versification devient une affaire de scrupule quintessencic; puisque des gens, qui ne sont pas du reste des poètes de profession, et qui nous donnent d'autant mieux la note courante, se piquent de n'admettre que les rimes de l'exactitude la plus raffinée, la plus conforme aux doctrines restrictives de l'École Malherbe \ L'abbé du Ros, tout en reconnaissant que Malherbe a plutôt du talent que du génie, ajoute que le poète a une adresse merveilleuse pour la partie mécanique du vers, « pour l'arrangement harmonieux des mots ». Il ose oublier Racine, et avancer celte hérésie : « Je ne crois pas même qu'aucun poète moderne, de ceux qui ont composé dans les langues qui se sont polies depuis trois siècles, ait mis plus de cadence et de mélodie que Malherbe en a mis dans les siennes -. » Il y a pis : dans un excès de

1. Fléchier écrit, le 8 janvier 1693, à Mlle des Houlières, à propos d'une pièce de sa mère : « Tout ce psaume est fort beau. Il n'y a que les cinq premiers de la cinquième strophe dont les rimes d^e/froi et de 7noi seraient bonnes à changer, à cause de la consonnance de Joie, envoie, proie; mais c'est une délicatesse sur laquelle vous déciderez. » (Abbé Fabrc, De la correspondance de Fléchier avec Mme des Houlières, p. 2(35, 266.)

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