‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 50 sur 247 · IV, vi-vii; III · texte numérisé non relu

IV, vi-vii; III

2. 11 suffit, pour s'en convaincre, de relire les Larmes de saint Pierre, la Prière pour le roi, les Stances spirituelles, et surtout les Paraphrases de psaumes.

3. Il écrit à sa sœur : « Il se faut résoudre à souffrir ce qui ne laissera pas d'être quand nous ferons tout ce que nous pourrons pour l'empêcher. Quelque habit que l'on porte en ce monde, et par quelque chemin que l'on y marche, on arrive toujours en même lieu. Celte vie est une pure sottise. Nous l'estimons trop, et de là vient cette folle coutume d'approuver et condamner les choses avec trop de passion. L'indifférence est un grand garant contre les bizarreries de la fortune. » (IV, 79.)

n'y pense jamais que je ne remercie la nature de les avoir faites, et mon ascendant de m'avoir donné les fortes inclinations que j'ai à les adorer.... Il le faut être (amoureux) ou renoncer à tout ce qu'il y a de doux en la vie. » (IV, 29.) Il résume toute sa doctrine dans un mot qu'il répète « en toutes les bonnes compagnies de la cour », qu'il cite même à la reine mère, ce qui la fait rire : « qu'il n'y avait que deux belles choses au monde, les roses et les femmes, et deux bons morceaux, les femmes et les melons » (IV, 52).

Mais son amour du melon ne lui dictera jamais les effusions lyriques que Saint-Amand a su trouver. Il en est de même pour l'amour de la femme. L'amour chez lui n'est ni la dévotion chevaleresque pour la dame de ses pensées, comme au bon vieux temps, ni la passion romanesque et cérébrale des romantiques pour leur maîtresse, ni le dévouement entier et journalier du mari pour sa femme : c'est l'énergie du mâle bien portant, mettant son orgueil physique à prolonger plus avant que la moyenne la saison de l'activité sexuelle *, et sa vanité à repousser celle qui ne l'accueille pas asse? vite : « Je ne saurais nier, écrit-il à Racan, que lorsque j'étais jeune,, je n'aie eu les chaleurs de foie qu'ont les jeunes gens; mais ce n'a jamais été jusques à pouvoir aimer une femme qui ne me rendît pasla pareille. Quand quelqu'une m'avait donné dans la vue, je m'en allais à elle. Si elle m'attendait, à la bonne heure. Si elle se reculait, je la suivais cinq ou six pas, et quelquefois dix ou douze, selon l'opinion que j'avais de son mérite. Si elle continuait de fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissais aller; et tout aussitôt le dépit prenant chez moi la place que l'amour y avait tenue, ce que j'avais trouvé en elle de plus louable, c'était où je trouvais le plus à redire. » (IV, 31.) Sa jalousie est aussi brutale. Il raconte à Mme de Rambouillet que, se croyant trahi pour un confrère par la vicomtesse d'Auchy, il a profité d'un moment où elle était seule pour lui prendre les deux mains dans l'une des siennes, et de l'autre la souffleter jusqu'à la faire crier'; lorsqu'on arrive au secours de la pauvre

1. Ce qui le navre surloul dans la vieillesse, c'est le dessèchement qu'amènent les années : << Je suis avec un cœur aussi vert que le reste est sec, votre très humble et très alTectionné serviteur ». (IV, 189.) — Cf. sur ce point la théorie de (juyau dans les Problèmes de Vesthétique conlemporaine, p. 22-23.

2. Je ne sais s'il faut expliquer cette anecdote comme le fait M. Dcjob pour tout ce qui pourrait faire prendre Malherbe pour« un valet d'écurie.... Malherbe jouait la comédie de l'impolitesse, de l'insensibilité, du sans-gêne » (p. 446). M. Dejob

femme, il s'assied comme si de rien n'était, dit Tallemant. Après, il demande son pardon en termes hyperboliques, et l'obtient : « S'il est vrai que la miséricorde de Dieu puisse être tellement offensée, qu'il se trouve des péchés dont elle ne donne jamais de grâce, et que néanmoins ceux qui en parlent nous la figurent infinie..., je ne sais, madame, quelle assez digne qualité je puis attribuer à la vôtre, après avoir obtenu la rémission d'un acte le plus lâche, le plus déloyal, et pour dire en un mot, le plus irrémissible, etc. ' . » Ce qui pourrait lui valoir en partie notre indulgence, c'est la jolie forme qu'il a su donner à son épicurismc voluptueux : mon souhait, dit-il, « ne s'arrête point à la privation de la douleur, il va aux délices, et non pas à toutes (car je ne confonds point l'or avec le cuiATe), mais à celles que nous font goûter les femmes en la douceur incomparable de leur communication. Toutes choses à la vérité sont admirables en elles; et Dieu qui s'est repenti d'avoir fait l'homme, ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme. » (IV, 96.) C'est bien tourné : mais ce bonheur d'expression lui vient de la tête et non du cœur. En de pareilles conditions rien d'étonnant à ce que ses poésies amoureuses soient froides, impersonnelles \ Rien de surprenant surtout à ce que d'aussi libres théories lui aient fait émettre le singulier paradoxe que voici sur la vertu des femmes :

Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères,

Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères. (I, 29, 33.)

donne comme raison de cette attitude le désir de se singulariser qu'avaient les poètes de celte époque. Mais c'est oublier que iMalherbe, s'il n'est pas « honnête homme », est gentilhomme, qu'il a fait la guerre, qu'il est d'abord homme d'épée, puis poète.

1. IV, 173. Peut-on appeler cela, avec M. Allais, « une certaine douceur d'émotion qu'on aime à trouver chez un vieillard » (p. SI)?

2. A propos des plaintes d'Alcandre (1, IGO, 43-60), Ménage dit : « Cet endroit, je veux dire cette stance avec celle qui la précède, est presque le seul de toutes les poésies de notre auteur qui soit tendre et passionné. Malherbe était sans doute un grand poète, et de qui l'on peut dire comme Quintilien a dit de Stésichore qu'il soutenait avec sa lyre le poids de la poésie épique; mais il n'était ni tendre ni passionné ■■ (p. 496). Pourtant pour les stances du tome I, page 171 et suivantes, il remarque que Malherbe « fit ces stances pour lui-même. Elles sont fort belles, et même assez passionnées » (p. 498). De même pour la pièce sur la guérison de Chrysanthe (I, 297) : « Ces stances sont aussi fort belles; et elles sont même assez passionnées » (p. 302). A coup sur, ses poésies amoureuses sont bien peu personnelles : pour la pièce « Dure contrainte de partir •■, Ménage dit : «J'ai appris de M. de l\acan que Malherbe fit ces stances pour la vicomtesse d'Auchi, mais qu'elles servirent à M. de Bellegarde pour la princesse de Conty » (p. 486).

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Si l'amour proprement dit n'a pas su se transformer en hyperesthésie lyrique chez Malherbe, notre poète a-t-il su du moins puiser de beaux vers à une source plus pure, les affections de la famille? Là encore nous constatons à regret une sorte de faillite morale chez Malherbe. 11 n'a pas su parler avec convenance même de la mort de sa mère. A cinquante-huit ans, son amour filial est si atrophié qu'il lui laisse assez de liberté d'esprit pour discuter s'il faut prendre le deuil : « Je suis, dit-il, en propos de n'en rien faire, car regardez le gentil orphelin que je ferai ' ». Veut-on savoir comment la piété filiale l'a inspiré? Voici dans quelles circonstances il compose le sizain déjà connu, la triste boutade dont on ne connaissait pas, jusqu'à ces derniers temps, la genèse : il perd un de ses oncles, frère de sa mère, M. d'Is, lieutenant criminel à Caen : « Comme c'était, dit Racan, un homme de réputation dans la ville, et fort considéré dans sa famille, la mère de M. de Malherbe l'avait pressé plusieurs fois de faire des vers sur sa mort; de sorte que pour se délivrer de celte importunité, il fil enfin ce sizain, comme par dépit :

Icy dessous gît Monsieur d'Is, • Plût or à Dieu qu'ils fussent dix,

Mes trois Sœurs, mon Père et ma Mère, Le grand Éléazar mon Frère, Mes trois Tantes, et Monsieur d'Is; Vous les nommé-je pas tous dix "-? »

Fils peu sensible, il ne se montre pas père très tendre. La bosse de la paternité n'est guère développée en lui. Ce qu'il appréhende le plus pour un de ses amis qui se marie, c'est le grand nombre d'enfants, parce que « les autres incommodités ont leurs remèdes, celle-ci n'en a du tout point » (IV, 52). Sans doute il aime ses propres enfants, il s'en vante même : à la mort de Jourdaine, il écrit à la mère : « J'ai aimé uniquement ma fille; j'en veux aimer le regret uniquement. Le mal qui me l'a ôtée ne m'ôlera point le contentement que j'ai de m'en affliger. » (IV, 2.) L'auteur apparaît là presque autant que le père : une douleur qui a su trouver de tels balancements de la pensée est plus qu'à moitié calmée, et c'est bien tôt. La consolation apparaît complète dans l'épitaphe qu'il a com-

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