‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 51 sur 247 · Arnoiild. Anecdotes inédiles, p · texte numérisé non relu

Arnoiild. Anecdotes inédiles, p

posée, monument de vanité sèche, où l'éloge de celle qui n'est plus tourne à la glorification de celui qui reste : « Veux-tu savoir que fit mon père au confiit de cette maladie? tout jusqu'à la témérité. Sa piété fut inexpugnable aux conseils que ses amis lui donnèrent de me quitter. Il me vit abandonnée de tout le monde et demeura seul auprès de moi. Je ne pris ni viande ni remède d'autre main que de la sienne. Je fus portée entre ses bras partout où le chagrin me fit désirer d'aller. » (I, 361-36^2.)

Pour son fils, assassiné dans une rixe plutôt que tué en duel, le ressentiment du vieillard est tel qu'il néglige la dureté de l'hiver pour aller solliciter la punition du coupable, qu'il oublie son âge pour vouloir venger lui-même son enfant. Mais ce sentiment, respectable à son début, prend vile dans le cœur de Malherbe, par idiosyncrasie, la forme d'une haine aveugle, qui lui fait embrasser toute une race dans son animadversion, sous prétexte que le meurtrier était juif. (IV, 7/i, 131.)

Que ses sentiments de père se changent en haine et en vanité, ou qu'ils restent de l'amour, ils pourraient donner naissance à quelque mouvement lyrique, si les passions altruistes dans le cœur de Malherbe étaient assez fortes pour créer. Mais ici encore nous éprouvons une déception totale. Sans avoir le droit de demander au poète les merveilleuses effusions que Victor Hugo a su tirer de son âme de père, nous devons constater une véritable banqueroute, si nous essayons d'établir, pour le parti poétique qu'il a voulu tirer de ses affections de famille, le bilan du bon et du mauvais : dans un méchant sonnet sur la mort de son fils, on trouve cette pauvreté d'esprit et de cœ^ur : l'antisémitisme violent et borné. (I, 276.) Dans son chef-d'œuvre, la mort de Rosette, on lit ces deux stances impardonnables :

De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre

Je me suis vu perclus, Et deux t'ois la raison m'a si bien fait résoudre,

Qu'il ne m'en souvient plus.

Non qu'il ne me soit grief que la terre possède

Ce qui me fut si chier; Mais en un accident qui n'a point de remède,

11 n'en faut point chercher*.

1. I, 42-43. M. Allais, quoique très favorable à son auteur, le condamne sévèrement sur ce point, p. 356-35".

Cette sécheresse de cœur suflirait presque à elle seule à expliquer la froideur glaciale de l'œuvre de Malherbe : nous en avons pourtant une meilleure raison encore. C'est que, de tous les poètes qui ont vécu à la cour de France, Malherbe a été le plus courtisan. Un bon chartreux, qui était presque son contemporain, lui en faisait un singulier mérite, en toute naïveté : « Malherbe élait né avec un génie heureux pour la poésie, principalement pour la poésie lyrique. Il avait de l'élévation dans l'esprit, de la noblesse dans les pensées, et de la force dans l'expression. En un mol, Malherbe savait louer, ce qui est tout dire en ce genre de poésie '. » Malherbe est en effet le plus parfait des courtisans, ainsi qu'il appert de cette lettre à Louis XllI : « Sire, les bons sujets sont à l'endroit de leur prince comme les bons serviteurs à l'endroit de leurs maîtresses. Ils aiment ce qu'il aime, veulent ce qu'il veut, sentent ses douleurs et ses joies, et généralement accommodent tous les mouvements de leur esprit à ceux de sa profession. Pour témoigner à Votre Majesté que je suis de ce nombre, etc. » (IV, 116.) Sa conviction sur ce point ressemble à de la foi, et c'est aussi, tout au moins en apparence, sur la religion qu'il fonde sa théorie; après le roi de droit divin, voici le courtisan par devoir religieux : les rois « sont les lieutenants d'un maître qui leur fait telle part de son pouvoir absolu sur les choses de la terre, qu'il faut avoir une stupidité fort approchante de celle des bêtes pour mépriser d'être en leurs bonnes grâces, et ne craindre pas de tomber en leur indignation » (I, 391). Naturellement leurs ministres, émanation de leur toute-puissance, participent à la piété de Malherbe, qui leur voue un culte de dulie : s'agit-il de célébrer Richelieu? « Je suis vieil, écrit-il à Peiresc, et par conséquent contemptible aux Muses qui sont femmes; mais en son nom, je crois que je ne leur demanderai rien qu'elles ne m'accordent. » (III, 572.)

On a déjà remarqué que jamais homme ne réalisa mieux que lui l'idéal du poète officiel -. H est fâcheux, en effet, qu'il ne soit pas né sous Napoléon, qui cherchait partout des faiseurs patentés. Il eût été à merveille le poète de commande, qui écrit ses vers au verso d'une feuille d'émargement, et qui puise ses inspirations dans le budget. Il a fait pis encore : il s'est constitué l'écrivain public

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