‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 67 sur 247 · Ménage, p · texte numérisé non relu

Ménage, p

LE LYRISME. lOo

Si l'oQ osait lui appliquer une comparaison qu'il affectionnait, on (lirait de quatre-vingt-dix de ses vers sur cent : c'est du vin qui véritablement n'est pas gâté, mais qui n'est qu'à huit deniers le pot *. Quant aux belles choses, leur rareté même ajoute à leur prix. Sans doute nous ne comptons pas toujours parmi les beautés supérieures de son œuvre celles que lui-même préférait. Les artistes sont en général d'assez mauvais critiques pour leur propre compte, et Malherbe n'échappe pas à la règle générale -. De plus, un lecteur ne peut que 1res diflicilement, aujourd'hui, pour juger un poète du xvu- siècle, dépouiller complètement les préjugés que lui a donnés la fréquentation des poètes modernes. Pourtant il est un point sur lequel nous pensons comme les contemporains de Malherbe : nous demandons à la poésie les beautés indéllnissables, le « je ne sais quoi » que Godeau attribue trop facilement à tout Malherbe, et que nous trouvons en effet quelquefois chez lui ^ Pour ne pas nous perdre dans la métaphysique, citons des exemples :

L'air est plein d'une haleine de roses. (I, 226, 5.) Et couchés sur des fleurs comme étoiles semées. (I, .")8, 4.) Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin. (I, 40, 150.)

Ce furent de beaux lis, qui

S'en allèrent fleurir au printemps éternel. (I, 11-12.)

La moisson de nos champs lassera les faucilles

Et les fruits passeront les promesses des fleurs. (I, 73, 83.)

1. Lellre de Balzac, dans la Correspondance de Chapelain, I, 395, noie 2. — Pour caractériser la médiocrilé, il avait trouvé une autre image aussi dédaigneuse, au témoignage de Racan, rapporté par Conrart : « Les vers qui n'étaient ni bons ni mauvais lui déplaisaient extrêmement, et il les appelait des pois piles ». (Arnould, Anecdotes, p. 44.) — Peut-être Malherbe s'était-il réglé sur de méchants modèles : « Malherbe préférait Stace à tous les autres poètes latins, comme nous l'apprenons des mémoires de M. de Racan. J'ai oui dire la même chose à M. Guyot ». (Ménage, p. 389-390).

2. On connaît son assez faible Récit d'un berger au Ballet de Madame (I, 229) : « J'ai ouï dire à M. de Racan que Malherbe sur la fin de ses jours préférait cette pièce à toutes les autres ». (Ménage, p. 529.) — « J'ai appris de M. de Racan que cette stance (I, 136) et celle qui commence par :

Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure (I, 160, 55) étaient les deux de toutes les poésies de Malherbe que Malherbe estimait davantage. Je ne suis pas en cela de l'avis de notre auteur; et, selon moi, il y a dans ses poésies plus de cinquante stances préférables à ces deux qu'il préférait à toutes les autres. » (Ménage, p. 463.)

3. •' Toutes les oreilles qui ne sont point barbares sont charmées par la douceur de ses vers. Ce je ne sais quoi qui se trouve sur le visage des belles femmes, que l'on voit et que l'on ne peut exprimer, se rencontre dans toutes ses périodes, que les Muses ont, ce semble, elles-mêmes mesurées. » (Dans Malherbe, éd. de 1723, t. II. p. m.)

Quelques strophes sont imprégnées de ce parfum poétique ^ Enfin n'y a-t-il pas toute la légèreté de l'oiseau à l'essor dans ces vers :

La nuit assiégea ses prunelles.

Et son àme, étendant les ailes,

Fut toute prèle à s'envoler? (I, 154-155.)

Mais ces beautés sont exceptionnelles, et l'anthologie que l'on pourrait glaner dans cette œuvre si restreinte serait bien mince. Il n'y a pas une seule pièce de Malherbe qui soit entièrement belle : il n'a même pas écrit une seule strophe qui soit un pur chef-d'œuvre ^

Comment donc expliquer et sa renommée qui, en lin de compte, n'est pas complètement usurpée, et son incontestable maîtrise sur la poésie du xvii'^ siècle? Je le répète : la seule explication de son triomphe prolongé, c'est la parfaite probité de sa langue, c'est son effort persistant et en somme couronné de succès pour chasser de son vocabulaire, de sa syntaxe et de son vers tout ce qui n'est pas parfaitement clair , net et pur. Son vers n'est pas un diamant où viennent se refléter toutes les nuances du prisme, et ce n'est pas non plus un simple morceau de verre taillé à facéties : c'est du cristal de roche ^

Sans croire travailler à la gloire de Malherbe, Théophile Gautier, dans la dernière pièce de ses Émaux et Camées, donnait sa forme délinitive à la caractéristique du talent, du génie de Malherbe :

Oui, l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail

Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.

Fi du rythme commode, Comme un soulier trop grand,

Du mode Que tout pied quitte et prend!

Page 1