REGLE V
Corneille en effet se donne si bien du large, à propos de la règle générale de Malherbe et de ses subdivisions, que l'on pourrait
résumer ainsi sa pratique : il agit comme si Maliierbc n'avait jamais formulé de code sur ce point, ou même semble prendre plaisir à violer tous ses préceptes. C'est de l'illégalité de parti pris, presque de l'anarchie.
Les longues riment avec les brèves à chaque instant : âge avec avantage (VII, /i02, 533); avec Carthage (VI, A75, 39); avec courage (VI, 196, 1461); avec partage (VI, 380, A09); avec suffrage {m, 620, 16/j5);
Ame avec femme (VI, 48, 671, etc.); avec Madame (I, 429, 587, etc.); flamme avec dame (I, 531, 427); avec Madame (VII, 483, 474, etc.); infâme avec femme (VI, 32, 279, etc.); Pâme avec Madame (I, 457, 1139).
Grâce, ou disgrâce, avec audace (II, 264, 770, etc.); avec Crasse (IV, 69, 1004); avec Curiace (III, 313, 712); avec efface (III, 434, 117); avec efficace (VIII, 667, 1824); avec espace (IX, 470, 17); avec face (VIII, 624, 951); avec fasse (V, 94, 1732); avec glaces (I, 152, 174); ^y^z menace (III, 563, 1647); diYQç, passe (II, 454, 401); ^^'QQ, place {W\ 506, 1815); a.Ycc populace (III, 537, 1079); avec /'«(^e (V, 386, 1547); avec trace (VI, 264,217).
Pour le son <^, il y a actuellement une tendance à ne pas insister sur la différence entre les longues et les brèves. Les contemporains de notre auteur étaient plus scrupuleux : « Je doute fort, dit l'abbé d'Aubignac, que nos poètes rigoureux approuvent que M. Corneille ait rimé assiège à privilège, mais il est certain que la prononciation n'a rien de conforme, au moins à Paris; je ne sais pas comment on prononce ces mots en Normandie. Les modernes ont condamné ces rimes d'écriture dans Ronsard et dans ceux de son temps; mais le nom de M. Corneille est en possession de faire passer pour bonnes les choses qui ne le sont pas. » (XII, 513-514.) Corneille aurait admis volontiers ces nuances de prononciation, lui qui avait imaginé trois ^ différentes pour écrire ?'este, estes et tempeste (I, 8). Pourtant il fait rimer diadème avec même (IV, 469, 995); avec suprême (V, 91, 1675); abîme et légitime (VIII, 370, 2267); chôme ai somme (X, 174, 3); pôle avec désole (IX, 143, 39); avec parole (IX, 141, 3, etc.); rôle m qc parole (I, 176, 575, etc.); trône et Ildione (VIII, 151, 1057, etc.) ; dà et perdu (VII, 417, 907) ; sûre et murmure (VII, 482, 461).
La différence du reste n'est pas toujours très perceptible : car si certaines de ces longues sont très sensiblement différentes des brèves correspondantes, par exemple grosse et rosse, d'autres sont si rapprochées que la différence est presque insaisissable. Ajoutons à cela que nous ne sommes pas toujours certains que les longues et les brèves actuelles correspondent très exactement à la prononciation du xvii^ siècle.
Nous pouvons être plus affirmatifs pour tous les cas où le nombre des syllabes du vers nous indique que, malgré la défense de Malherbe, une diphtongue, où la synérèse a lieu, rime avec une autre diphtongue, que la diérèse coupe en deux.
C'est ainsi que J us ti/i-é rime Si\ecpi-tié (IX, 275, 5); meurtri-er Sivec héri-tie?' (V, 165, 22/i); pri-ère âxec al-tière (11,366, 509); avec en-tière (VI, 170, 837); avec lu-mière (III, 5^6, 126/i); avec singulière '\}\, 3/i9, 181); anci-ens avec siens (IX, 538, 6); avec tiens (X, 188, 5/i); li-ens avec biens (III, Zi/»9, 1M7); avec chrétiens (IIÏ, 569, 1781); avec miens (III, 111, lOZi, etc.); avec f<iens (VIT, 258, lS9h)', patriri-e?ine dixec tnienne (V, 191, 80/i); audaci-eux avec lieux (V, 76, 133Zi); contagi-eux avec yeux (II, Zil2, lZi63); r uri-eux a^yec yeux (IV, 339, 968); furi-eux avec yeux (II, 361, Zill); glori-eux avec yeux (V, 372, 1229); odi-eux avec Dieux (II, 38Zi, 879); avec mieux (VI, 138, 91); avec yeux (V, 27, 178, etc.); offici-eux avec yeux (II, 382, 847); préci-eux avec deux (VIII, l/i7, 2117); avec Dieux (VI, 174, 952); dsezmieux (VII, 251, 1210); avec yeux{\\\, 162, 120, etc.).
Ce genre de fautes, si toutefois on peut appeler cela une faute, n'est guère sensible qu'à la réflexion, lorsqu'on a le texte sous les yeux. 11 n'en est pas de même pour les rimes de Chartres, très sonores, et très désagréables.
Sans doute il ne faut pas ranger tout à fait dans ce cas la rime de mur, écrit meur, avec humeur, puisque, comme le remarque M. Marty-Laveaux, Corneille écrit toujours ainsi ce mot, aussi bien dans l'intérieur du vers qu'à la fin, et qu'il avait le droit, devant les hésitations de l'usage entre meur et mur, de le prononcer comme il le voulait '. Pour un autre cas. Corneille modifie l'orthographe et la prononciation de sur, parce que, pendant sa longue carrière, il