‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 98 sur 247 · VII, 12.3, 421; X · texte numérisé non relu

VII, 12.3, 421; X

b. VII, 116, 194. Pour tous ces cas, cf. les notes de l'éditeur et le Lexique.

Quant aux licences de syntaxe, il suffit de prendre l'étude sur la grammaire de Corneille, en tête du Lexique, pour constater que Corneille n'a qu'un seul usage, en prose aussi bien qu'en vers ', et que ce n'est pas du tout pour éviter un hiatus, ou supprimer un pied gênant, qu'il met :

Commencez d'espérer (II, 440, 12 ij,

Voilà le désespoir où l'a réduit sa flamme (IV, 498, 1624),

au lieu de « commencez à espérer » — « voilà le désespoir auquel Ta réduit », etc.

Il en est de même pour les ligures de grammaire, en particulier pour l'ellipse, qui donne souvent tant de force et de concision au discours :

J'irai du fond d'enfer dégager les Titans. (I, 226, 1401.)

Ou rends-moi plus barbare, ou mon tyran plus doux. (Vit, 167, 1452.)

De votre personne Pacorus sera maître, ou plutôt sa couronne. (VII, 325, 1537.)

Pour écrire la même pensée en prose banale, on voit combien le style deviendrait traînant : ou plutôt ce sera sa couronne gui sera maîtresse de votre personne ^ Ce n'est pas une licence poétique : c'est un modèle de style pour la prose.

C'est bien là l'heureuse licence, telle que nous l'avons définie pour Malherbe, celle qu'on doit surtout appeler une sage et féconde liberté. Mais, comme pour Malherbe aussi, nous devons constater que Corneille ne se tient pas toujours à pareille hauteur, et qu'il y a chez lui de véritables licences, ou, si l'on préfère, de vraies défaillances.

Je ne sais en effet comment l'on pourrait justifier : le mot coup au pluriel écrit coups dans le corps d'un vers, et cous à la rime (II, 31/i, 95); /ïu.T dans l'intérieur du vers, et reflus à la fin, pour rimer a,\ec pius (VI, 515, 1060); jalous rimant avec vous (II, 322, 312) et jaloux avec foux (II, /|62, 568).

Chose plus grave. Corneille prend la même liberté avec un nom

1. Sauf de rares exceptions, par exemple XI, lxi. — Cf. XI, xxvm-xxix.

2. Le style de notre poète ne vise pas toujours à cette concision qui deviendrait fatigante à la longue. Malherbe relèverait dans Corneille plus d'une expression « numérale », comme cent, mille, un million : cf. VIII, 39, 140-147; 40, no, etc.

propre : dans un sonnet adressé à maître Adam Billault, il écrit tont uniment :

Elle entra dans le corps de maître Adam Billot '.

Certaines ellipses aussi paraissent des gaucheries de foi'me, dues aux nécessités du vers, plutôt ({ue des efforts pour écrire d'une façon <:oncise :

Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. (IV, 184, 808. j Pour voir une maîtresse en faveur de la nuit. (IV, 361, 1388.)

Le pléonasme est plus désagréable encore. Corneille dit que César attend le nom

De prince ou cVun usurpateur. (111, 395, 252.)

Voltaire, indulgent par exception et hors de propos, remarque qu" u il faut d'usurpateur dans la règle.... Mais gênons la poésie le moins que nous pourrons- ». C'est plus ([ue de lindulgence : c'est de la faiblesse ; car, à ne pas se gêner, le poète court risque de manquer son but : la poésie se doit à elle-même d'être supérieure à la prose; sinon, mieux vaudrait écrire en belle et bonne prose correcte, plutôt que de gâcher la syntaxe en vers. 11 ne faut pas faire pour nos classiques ce que, dès 1637, Corneille écrivait des anciens : « Nous couvrons leurs fautes du nom de licences poétiques ». (II, 117.)

Dans ce chapitre des licences, l'inversion mérite une place à part ; car, si elle constitue quelquefois une faute en pratique, en théorie elle est, pour les gens du xvii" siècle, une beauté, et non une facilité. Corneille, comme tous les grands poètes de son temps, recherche l'inversion,

... Pour rien, pour le plaisir.

Il mettra par exemple :

Ainsi détruit le temps les biens les plus solides (IV, 339, 970),

I.a tlamme Que venaient vos bontés d'allumer dans mon àme ilV, 226, 1570),

\. X, lui. Gilles Boileau écrit à Corneille : » Que ne dira-t-on point quand on lira votre sonnet pour maître Adam Billot? » (X. 47().) L'éditeur ajoute en note : « La manière dont le nom de Billanlt est imprimé ici montre que Corneille n'était pas le seul à employer cette forme ». C'est, je crois, une erreur. G. Boilenu relève simplement la faute d'orthographe.

2. I, 211. Remarquons que. chose curieuse, de 1643 à 1656, Corneille écrit, bien plus correctement :

César, celui de prince, ou bien d'usurpateur. (III, .^9">, note 3.)

sans ({u'on puisse trouver, pour de pareilles inversions, d'autre raison que celle-ci : l'ordre logique de la prose lui semble moins heureux (jue celte transposition du verbe et du sujet.

Je ne pourrais guère citer d'exemple où la pensée de Corneille gagne beaucoup à l'inversion. En revanche, on pourrait relever bien des gaucheries de formes, comme celles-ci :

Pour de ce grand dessein assurer le succès. (IV, 70, 1176.)

Cette vieille haine Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir. (IV, 30?, 1713.) Commandez que le cœur à vos yeux je m'arrache. (1, lo2, 1055.) Il renonce du siècle aux honneurs périssables '.

Ce qui est plus grave, c'est que ces inversions nuisent quehpiefois même à la clarté. Dès le début, on le lui reproche, par exemple à propos de ce passage :

Les autres au signal de nos vaisseaux répondent;

l'Académie dit : « Ce vers est si mal rangé qu'on ne sait si c'est le signal des vaisseaux ou si des vaisseaux on répond au signal » (XIÏ, Zi96). Corneille aurait eu beau jeu à répondre que l'Académie citait mal, qu'il n'y avait pas les autres au signal, mais :

Les nôtres^ au signal, de nos vaisseaux répondent,

que l'amphibologie critiquée n'était donc pas aussi forte qu'on le prétendait. Pourtant il trouve la correction juste, et met :

Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent.

Il aurait pu, sans attendre de nouvelles critiques, corriger luimême un grand nombre d'inversions fâcheuses pour la clarté du sens :

ce foudre ridicule Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule. (III, a20, 714.) D'assurance un mépris l'oblige à se piquer. (I, 208, 1083.) Si vous voyiez du crime où doit aller le fruit. (VI, 641, I WO.)

une civilité Qu'ici de général voulait l'autorité. (Vil, 73, 1609.)

Il y a pis. Les nécessités de la rime ont amené au moins une fois Corneille à commettre non seulement une inversion de mots, mais

1. IX, ÎJ80. •'). — Cf. toutes les citations du Lexique, XI, lxxix-lxxx.

une transposition complète de la pensée, à faire manquer une de ses héroïnes, et la plus vertueuse, aux lois de la vertu cornélienne. Lorsque Pauline dit à Polyeucte :

Quel sujet si pressant à sortir vous convie?

Y va-t-il de l'honneur? Y va-t-il de la vie?

Corneille lui fait faire à la rime une concession coupable ; car Pauline, en véritable fille de Corneille, n'admet que celte gradation-ci :

Y va-t-il de la vie? Y va-t-il de l'honneur?

Malherbe qui aurait relevé, s'il l'avait pu, une pareille méconnaissance de la meilleure de ses règles, ajouterait : « Et ne faut point ici alléguer uo-xepov -rpoTspov, car c'est une sottise, et non pas une figure ».

Vin

Les Chevilles.

Ce chapitre serait très long, s'il contenait la simple reproduction de toutes les chevilles de Corneille, même uniquement celles que Voltaire a relevées; et pourtant elles sont proportionnellement peu nombreuses si l'on songe à l'énorme quantité de vers qui n'en renferment pas.

J'ai déjà dit, dans le chapitre correspondant de Malherbe, ce qu'il fallait penser des théories de Banville sur la nécessité et l'excellence des chevilles. Je dois reconnaître pourtant qji'un passage de Corneille leur donnerait presque raison, si l'on poussait jusqu'au bout l'art de solliciter les textes. 11 faut, dit Corneille, en parlant de vers que lui a demandés une dame.

Qu'ils n'aient point de fausses chevilles, (X, 158, 14.)

Cette épithète elle-même est-elle une cheville? ou faut-il y deviner une théorie peu explicitement indiquée? Corneille croit-il au fond ce que Th. de Banville dira clairement plus tard, qu'il y a de vraies^ c'est-à-dire de bonnes chevilles? Comme la pièce qui contient ce document est une plaisanterie rimée, je n'ose conclure.

Tout au plus pourrait-on penser que Th. de Banville nous a

peut-être révélé là un des secrets de la genèse poétique, ce mystère que les poètes cachent soigneusement, on ne sait pourquoi. Quoi qu'il en soit, on peut poser ce principe : lorsqu'un mot est inutile à l'harmonie et surtout à la pensée, il ne vaut rien : c'est une cheville, €t une mauvaise cheville.

Scudéry en souligne chez Corneille. Par exemple dans ce passage :

Respecter un amour dont mon àme égarée Voit la perte assurée (III, 123, 333),

l'observateur dit : « Ce mot ^égarée n'est mis que pour rimer, et n'a nulle signification en cet endroit » (Xll, Zi57). Corneille laisse subsister le mot : il trouve donc la critique mal fondée. Ce n'est pas qu'il se reconnaisse impeccable sur ce chapitre. Au contraire il avoue que, tout au moins dans ses œuvres de jeunesse, il a chevillé tout comme un autre :

Par là, je fis, sans autre chose,

Un sot en vers d'un sot en prose.

Et Dieu sait alors si les feux,

Les flammes, les soupirs, les vœux,

Et tout ce menu badinage

Servait de rime et de remplage. (X, 27, 60.)

Mais, plus tard, il semble n'admettre les chevilles que dans les œuvres des gens du monde, dans les pièces à la cavalière :

Et pour un cavalier, c'est bien bourré des vers. (X, 40, 4.)

Y en a-t-il beaucoup chez lui? Il y en a d'énormes, si nous en croyons Castil-Blaze, qui, à sa manière habituelle, les signale avec indignation '. Certainement j'en pourrais citer beaucoup comme celle-ci :

De toxi'i les deux côtés on me donne un mari. (III, 190, 1659.) Lorsqu'aux flancs maternels encor tout enfermé. (VIII, 680, 2076.)

1. « Pour nous donner ce beau vers qu'Arislie adresse à Pompée,

Rendez-le-moi, Seigneur, ce grand nom qu'elle porte,

l'auteur de Sertorius n'a-t-il pas été forcé de le faire précéder par cette cheville immense et ridicule :

Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte.

Les pourcelles seraient-elles par hasard de la sorte des pourceaux? Le poète nous baise affectueusement sur la joue ; mais c'est après qu'il nous a souffletés. » {Molière musicien, II, 480-481.)

d74 CORNEILLE.

Mais je crois qu'il vaut mieux meltie le lecleui- en garde contre la tentation de crier trop vite : à la cheville! Lorsque Corneille, traduisant roffice de la Vierge, rend terra par la machine ronde ', il suftit, pour reconnaître qu'il n'y a pas là une périphrase-cheville, d'ouvrir un Littré : on y trouvera pour cette formule plus d'un exemple en prose.

De plus il est bien diflîcile de discuter sur des exemples séparés du contexte : car, suivant ce qui précède ou ce qui suit, tel mot peut être ou ne pas être une cheville. Lorsque Bérénice dit à Tite. à propos de Domitie, au milieu d'un long développement :

Et pour vous épargner les discours superflus,

Elle est cligne de vous si vous ne m'aimez i)Ius. (VII, 24u, 965.)

Le premier vers est une cheville, et il n'en est pas une dans le Cid, lorsque Don Diègue dit au comte, brièvement :

Enfin, pour épargner les discours superflus.

Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. flll, 116, 211.)

Il faut même reconnaître qu'il y a de fort bonnes chevilles chez Corneille, surtout dans les vers tout entiers, dictés par les nécessités de la rime. On reconnaît le grand poète en de telles occasions. Alors que le versiticateur trouverait une pauvreté pour remplir son vers, le poète découvre une idée de plus. On sait de reste à quel point Voltaire a tort de critiquer la restriction que le vieil Horace apporte à son premier mot :

Que vouliez-vous qu'il fit contre trois. — Qu'il mourût, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. (III, -320-326.;

Car on pourrait tout aussi bien démontrer que le second vers est au moins aussi beau que la fin du premier. Le héros parle d'abord, puis le père : de ces deux exclamations j'aime mieux la seconde : c'est un cri du cœur.

Je laisse au lecteur le soin de discuter avec lui-même si tel vers de Corneille est, comme disait Malherbe, une bourre, ou non. J'insiste sur ce point incontestable : les chevilles sont relativement très rares chez notre poète. Et il s'en rend bien compte. Car, lorsqu'il parle si

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