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souvent de la force de ses vers, n'est-ce pas une faron de dire qu'ils sont pleins de pensée, et purs de toute cheville? Si l'on en peut relever quelques-unes chez lui, cela tient à la faiblesse humaine, toujours courte par quelque endroit, et aussi, [)eut-èlre à la nécessité de couper la pensée en morceaux de douze syllabes, rimant deux par deux. Corneille a-t-il échappé à cette espèce de fatalité dans les vers de mesure inégale et de rimes irrégulières, en un mot dans les vers libres?
Le vers libre.
Les théories de Corneille sur cette question si délicate ne sont pas très nombreuses. Dans son esprit, au début tout an moins, le vers libre ne peut occuper ([u'une place très secondaire dans les œuvres dramatiques. Corneille le trouve bon pour les « chansons » qui, dans notre théâtre, succèdent aux chœurs antiques, sans les remplacer, bien entendu : « Une chanson, dit-il, a quelquefois bonne grâce, et dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour remplir les oreilles de l'auditeur, cependant que les machines descendent » (1, 40). Ces chansons ne sont pas forcément chantées. Composées de couplets irréguliers, n'ayant ni le même nombre de vers, ni le même entrelacement de rimes, elles peuvent être déclamées par les divinités qui apparaissent dans les « vols » (V, 311). Les vers de mesure irrégulière peuvent également servir pour des traductions, et permettent de suivre lldèlement l'original (IX, 16). En 1650, dans l'examen à' Andromède , Corneille prend résolument la défense du vers libre, et en si bons termes, que le mieux est de citer : « La diversité de la mesure et de la croisure des vers que j'y ai mêlés me donne occasion détacher à les justifier. ... Quantité de gens d'esprit et savants au théâtre... disent que, bien qu'on parle en vers sur le théâtre, on est présumé ne parler qu'en prose; qu'il n'y a que cette sorte de vers que nous appelons alexandrins à qui l'usage laisse tenir nature de i)rose. Mais pour quelle raison peut-on dire que les vers alexandrins tiennent nature de prose et que ceux des stances n'en peuvent faire autant? Si nous en croyons Aristote, il faut se servir au théâtre de vers qui sont les moins vers, et qui se mêlent
au langage commun sans y penser, plus souvent (pie les autres.... Les vers de stances sont moins vers que les alexandrins, parce que parmi notre langage commun il se coule plus de ces vers inégaux, les uns courts, les autres longs, avec des rimes croisées et éloignées les unes des autres, que de ceux dont la mesure est toujours égale et les rimes toujours Avariées. » — Mais, disent les adversaires, ce n'est pas l'usage en France : on n'admet, comme langue conventionnelle au théâtre, que l'alexandrin. — « Sur quoi, réplique fièrement Corneille, je ne puis m'empècher de demander qui sont les maîtres de cet usage, et qui peut l'établir sur le théâtre, que ceux qui l'ont occupé avec gloire depuis trente ans. » Sans doute il reconnaît qu'il a quelquefois abusé de la stance, que celles du Cid en particulier ont « trop d'affectation », que c'est « un jeu du poète qui n'a rien de naturel du côté de l'acteur. Pour s'en écarter moins, il serait bon de ne régler point toutes les strophes sur la même mesure, ni sur les mêmes croisures de rimes, ni sur le même nombre de vers. Leur inégalité en ces trois articles approcherait davantage du discours ordinaire et sentirait l'emportement et les élans d'un esprit qui n'a que sa passion pour guide, et non pas la régularité d'un auteur qui les arrondit sur le même tour » (V, 308-311). En somme, pour Corneille, le vers libre est une sorte de stance irrégulière.
Reste à voir quel parti Corneille a tiré du vers libre ainsi compris. Nous suivrons rigoureusement l'ordre chronologique, qui nous permettra de constater si Corneille a fait quelque progrès dans le maniement de cet outil délicat qui a permis à des ouvriers comme La Fontaine, Molière ou Musset, de faire des chefs-d'œuvre.
En 1635, nous trouvons dans la Place royale deux lettres en vers libres, sans grand intérêt '. En 16^0, improvisant, au nom de Jacqueline Pascal absente, un remercîment, au Puy du Palinod de Rouen, Corneille prend la forme la plus favorable à une improvisation et prononce une dizaine de vers qui ne sont guère curieux, sauf un hiatus (X, 81). En 16Zi7, le vers libre apparaît deux fois, dans une tragédie, Héraclius ^ En 1650, nous trouvons pour la première fois un emploi plus considérable de ce vers, dans Atidromède.