Il poursuivit à outrance les Spirituels-célestins
4. Une caractéristique que je ne fais que signaler ici, mais qu'on pourrait peut-être invoquer, comme critérium, pour affirmer que certaines légendes antoniennes de basse époque sont, particulièrement et directement, issues de l'imagination du vulgaire illettré et ignorant, c'est leur puérilité et même l'opposition, plus ou moins marquée, qu'elles présentent avec les principes d'une foi éclairée et d'une piété intelligente. Je citerai seulement, à titre d'exemples et sans commentaires, ces traits : Saint Antoine changeant un crapaud en cliapon (Leg-. ms. Florence, î° 10; ap. S. Ant. vitse duœ, p. 246. — Barth. DE PiSE, f» LXVIII) et mangeant du poulet un vendredi, parce que des mécréants lui ont cité le texte de l'évangile : Mandu-
Enfin il y a lieu, ce me semble, de reconnaître en hagiographie une dernière catégorie de récits légendaires : ceux dans lesquels il n'est pas impossible de retrouver, comme substvata, des narrations orales, semi-contemporaines du saint auquel elles s'appliquent, narrations que des hagiographes quelque peu postérieurs ont, plus ou moins, recueillies et fixées ^ Ce sont, si l'on aime mieux, des récits sous la trame desquels apparaissent des traces de traditions ou de quasi traditions.
Certains représentants d'un « conservatisme » à
cate quse apponuntar vobis (Wadding, An. Min., an. 1225, n° 20. — Ang. de Vigence, cap. XV) ; le même saint s'abstenant d'assister à l'office du chœur avec ses frères, joarce qu'on y lisait le martyrologe d'Usuard, trop réservé au sujet de l'Assomption (Azevedo, XVIIP siècle, Vita del taum. portoghese, lib. I, cap. XII. — R. P. Léopold de Chérancé, 5. Ant. de Padone, ch. IX) ; la version de l'épisode du cœur de l'avare qui nous montre Antoine, au mépris de la charité et contrairement à l'espi'it de l'Eglise, déclarant, formellement et publiquement, qu'un défunt, dont on célèbre les funérailles, est damné (Lég. ms. Florence, f° 10, ap. S. Ant. vitss duec, p. 246. — Ang. de Vigence, lib. II, cap. IL — R. P. Léopold de Chérancé, ch. XVIII) ; le saint, à deux ou trois reprises, opérant des miracles de bilocalion, parce qu'il a oublié de se faire remplacer, dans son couvent, pour la simple lecture d'une leçon ou le chant d'un verset, que n'importe quel frère pouvait, sans le moindre inconvénient, dire à sa place {Lég. Benignitas, mirab. n" 3-7, ap. S. Ant. vitss dux, p. 224. — Liber miraculorum, n"' 7 et 8. — Barth. de Pjse, f° LXVII), etc. De ces traits on peut rapprocher certaines légendes étranges, répandues dans le vulgaire, au moyen âge, et parfois même assez peu soucieuses du dogme, celle, par exemple, de Trajan délivré de l'enfer par les prières de saint Grégoire. Il est curieux et pénible, à la fois, de voir les efforts de certains bons esprits d'alors pour expliquer, d'une façon orthodoxe, ce conte, dont un peu.de critique eût suffi à leur montrer l'inanité.
1. Voir ce que dit Paul Sabatier de certains récits des Aclus B. Francisci (Sabatier, Aclus B. Francisa et sociorum ejas, introd, Paris, Fischbacher, 1902, et Floretum sancli Francisci, préface. Paris, Fischbacher, 1902).
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outrance reprochent amèrement à la critique de mépriser et de détruire, de parti pris, les traditions. Il faut s'expliquer.
Si par tradition on entend une suite de souvenirs ininterrompus, dont on peut établir l'existence continue et prouver, par des indices indéniables, la marche permanente et persistante, en remontant jusqu'à une époque très rapprochée des faits que ces souvenirs concernent, la critique n'a rien à objecter, positis ponendls ; c'est-à-dire à condition qu'on ne cherche pas à faire dire à la tradition plus qu'elle ne peut dire, qu'on l'interroge seulement sur le fond des choses, non sur les circonstances et les détails^i qu'on tienne compte soigneusement de ce qu'elle renferme toujours d'imprécis, de nuageux, d'exagéré, qu'on évite, non moins soigneusement, enfin, de jamais perdre de vue les défigurations, les transformations même, que tant de causes diverses ont pu et ont dû, dans la suite des temps, faire subir à des' récits de cette espèce i. Dans ces conditions et avec ces restrictions, on peut raisonnablement avoir égard aux traditions dont l'existence est véritablement établie ~.
Je dis véritablement établie ; car la critique, la logique et le bon sens le proclament : il ne suffit nullement qu'un écrivain, même réputé sérieux, ait, au cours des siècles, émis, dans ses ouvrages, une assertion sans preuves et sans références, répétée ensuite par des copistes confiants, pour que cette assertion doive être estimée, par nous modernes, parole d'Evangile et tradition l'espectable. S'il y a lacune dans la chaîne de transmission, s'il y a surtout, comme il arrive le plus
1 . R. P. Delehaye, Les légendes hagiographiques, ch. III, parag. II, p. 82-86.
2. Cf. R. P. DE Smedt, Jésuite, Principes de la critique historique, ch. X et XL Liège et Paris, libr. de la Société bibliographique, 1883.
souvent, un abîme d'années entre celui qui affirme et l'événement affirmé, il n'y a plus, il n'y a pas de tradition i.
Quelques-uns se rabattent, dans ce cas, sur ce qu'ils appellent, assez hizarremeni, la. possession. T>ei^ms un certain temps, disent-ils, on croit, sans preuves, il est vrai, à tel ou tel fait qui se perd dans la nuit des âges ; jusqu'à démonstration de fausseté, ce fait doit être estimé vrai. Raisonner ainsi, c'est commettre un étrange sophisme ; comme si l'erreur nlavait pas, dans les masses, l'éclosion aussi facile et la vie aussi persistante, bien souvent, que la vérité. Non, ce n'est pas en histoire que possession vaut titre ! A-t-on donc oublié d'ailleurs le vieil axiome de la scolastique : Quod gratis asseritur, gratis negatur ^ ? La charge de faire la preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent
1. Cf. R. P. Lapôtre, Jésuite, La critique, dans Un siècle: mouvement du monde de 1800 à 1900, p. 364-366. Paris, H. Oudin éd., 1901.
2. Bien des controverses seraient dirimées, bien des erreurs évitées, bien des légendes hagiograpliiques appréciées à leur juste valeur, si les hagiograplies voulaient, une fois pour toutes, se résoudre à avoir présentes à l'esprit et à appliquer les règles de la logique, touchant le témoignage humain... Ceux qui les premiers relatent les actes de tel ou tel saint sont-ils en nombre suffisant et assez immédiatement contemporains ? N'ont-ils pas pu se tromper, par suite de défaut de constatation et d'examen, par manque d'informations exactes et sûres, par préoccupation de crédulité a priori, par amour aveugle de l'extraordinaire, etc. ? S'ils n'ont pas pu se tromper de la sorte, ne peuvent-ils pas être soupçonnés d'avoir voulu, par intérêt, par vanité, par esprit de parti, par dévotion mal entendue, tromper, plus ou moins, ceux qui liraient leurs écrits? Par ailleurs, sous quelle forme, dans quelle intégrité ou avec quels remaniements, quels em,bellisseménts, quelles adultérations, leurs témoigiiages et leurs narrations sont-ils parvenus jusqu'à nous ? Pas n'est besoin d'en ctiercher davantage; mais il faut se demander tout cela. Malheureusement, — pourquoi ne pas le dire franchement? — • de ces règles de la logique, de ces questions primoi'diales, que tout hagiographe consciencieux devrait avant tout se poser et résoudre, (car elles sont l'A. B.C. de l'exactitude et de la. probité historiques), beaucoup, même de. nos jours, ne paraissent avoir ni souvenir, ni, tout au moins, souci.
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lin fait et, pour être en droit notamment d'affirmer l'existence d'un épisode historique, eût-elle été longtemps acceptée par un certain nombre de" gens, il faut pouvoir apporter les raisons, — probantes, — qu'on a eues de croire à sa réalité.
Quant à ceux enfin qui confondent, par une bien singulière ignorance, la. tradition apostolique, — règle de foi, pour les catholiques, dans le domaine dogmatique, — avec la tradition purement historique ou légendaire, ceux-là, suivant l'expression du R. P. Delehaye, « doivent être renvoyés à la classe de théologie », afin d'y apprendre que ce sont deux choses absolument distinctes et reposant sur des pifincipes complètement différents ^.
Pour en revenir à la légende antonienne, dans les vitœ de la fin du XllP siècle et du commencement tout à fait du XIV* siècle, quelques récits semblent participer, au moins pour leur noyau constitutif, à ce caractère de traditions d'abord orales, puis postérieurement recueillies, plus ou moins fidèlement, par écrit.
Je citerai :
L'enseignement d'Antoine, au sein de l'ordre, comme lecteur de théologie ; ce fait est déjà consigné, plus ou moins comme traditionnel, vers 1293, dans la Legenda altéra de Padoue : Primus in ordine doctoris scolastici exercuit offlcium ^ ;
Les reproches qu'il adressa publiquement à l'archevêque de Bourges ; Jean Rigauld, à la fin du XllP siècle, affirme en avoir été instruit par des frères dignes de foi : Fideli quorumdam fratrum relatione didici^ ;
1. R. P. Delehaye, Les lég. hagiogr., chap. VII, p. 247.— Cf. R. P. DE Smedt, Jésuite, Principes de la critique historique, ch. X et XL Paris, 1883. '
2. Leg. altéra du ms. 74 de Padoue, éd. Josa, p. 91. Padoue 1883.