Liber miraculorum, ap. Act. SS., n
2. C'est l'attitude du religieux franciscain faisant la coalpe. Le bon moine, qui a imaginé cette scène, l'a décrite naïvement d'après ce qu'il voyait journellement dans son couvent.
3. Lég. Benignitas, mirabilia n"» 45 et 46, ap. S. Ant. vitse dux, p. 231. — Voir aussi Additions du ms. de Lucerne à la Leg. prima, add. II, n-» 18-22. Ibid., p. 121 et 122.
Malheureusement — ou plutôt heureusement pour la vérité historique, — nous avons le récit authentique de la démarche de saint Antoine auprès d'Ezzelino. Il nous est donné par un contemporain, par un témoin de premier ordre, Rolandino de Padoue. Rolandino était un véritable lettré, un professeur fort instruit pour l'époque, fils d'un père qui lui-même avait amassé des notes d'histoire. Né vers 1200, il remplit les fonctions de notaire à Padoue, en 1227 ; il commença sa rédiger sa chronique vers 1260, put la lire devant une académie, en 1262, et mourut le 2 février 1276 ^ 11 avait donc , environ trente ans quand saint Antoine, qu'il connut et qu'il entendit, tenta sa démarche.
Or, de son témoignage il résulte ceci.
En 1230, les Guelfes de Lombardie, c'est-à-dire les partisans de l'indépendance italienne, ayant à leur tête Richard de San Bonifacio, avaient été vaincus par les Gibelins que protégeait Ezzelino, préfet de Vérone. Plusieurs d'entre eux avaient été faits prisonniers et une expédition des Padouans pour les délivrer par les armes avait échoué. Ce fut alors que saint Antoine vint d'Assise à Padoue, où il était particulièrement aimé. La misère provoquée par la guerre et l'état déplorable du pays le touchèrent : il partit sans hésiter pour Vérone, afin de demander à Ezzelino la mise en liberté des prisonniers guelfes. Ezzelino respecta sa personne ; mais, bien loin de s'humilier devant lui, il refusa obstinément d'accéder à sa demande ; pas un seul des prisonniers ne fut relâché. Ce ne fut qu'après la mort du saint, en 1232, et grâce au nouveau podestat de Padoue, Wiffredo de Lucino, qu'ils recouvrèrent leur liberté 2.
1. MuRATORi, In Rolandini clironicon prsefatio, ap. Reram ital. script., t. VIII, p. 155.
2. Rolandino, De factis in Marchia Tarvisina, lib. III, cap. V, ap. MuRATORi, t. VIII, col. 202.
l'évolution du merveilleux 227
La démarclie de l'apôtre franciscain aboutit donc à un échec complet :
Sive quocl spercwit hic sanctus homo in Deiim, nous dit Rolsinàmo, sive quod motus fuerit ah amicis comitis Saiicti Boiiifacii et rogatus, ivit Veronam et fuclit preces plurimas reclorïbus Lomhardiss, potestati et domino Eccelino suisque consiliariis de Verona *, ut comitem et amicos ejus, quos teuehant captos in Lombardia, de carceribus relaxarent. Sed nihil preces, etiam si suit j'ustse, fructificant ubi nullus est ramunculus caritatis. In nullo namque penitus exauditus, regressus Paduam,.. iniloco quasi deserto voluit ducere vitam suam ~.
Une autre chronique de la même époque, la Vita Ricciardi comitis Sancti Bonifacii, confirme Rolandino : Summas pro Ricciardi libertate preces ingessit (Fr. Antonius) ; idque et ipse incassum ^.
En se développant avec le temps, la légende, on le comprend, ne devait pas aisément se contenter d'un épisode si naturel et si humain, mais si peu merveilleux: un thaumaturge, un saint illustre par tant de prodiges stupéfiants, échouer misérablement de la sorte et se voir repoussé, vaincu, par un mécréant endurci, étaitce possible ? Pour la foule crédule, qui n'avait plus qu'un vague souvenir des faits, pour l'hagiographe ignorant et enthousiaste, qui instinctivement prêtait l'oreille à toutes les exagérations du vulgaire, l'admettre eut été presque un scandale et un non-sens. De là le tour miraculeux et les circonstances triomphales
1. On voit par là que le saint n'échoua pas seulement auprès d'Ezzelino, mais dans toutes les démarches qu'il tenta alors près des chefs du parti gibelin.
2. RoLANDiNO, De factis in Marcliia Tarvisina, lib. III, cap. V, ap. MuRATORi, t. VIII, col. 202 et 203.
3. Ricciardi comitis Sancti Bonifacii vita, ap. Muratori, t. VIII, col. 126.
donnés, bon gré mal gré, à l'entrevue d'Antoine avec l,e tyran, de là V entorse énorme infligée à la réalité déjà lointaine.
Veut-on, dans d'autres récits, constater également ce procédé de surnaturalisation ?
La Legenda prima nous rapporte que, lorsque le futur thaumaturge quitta le monastère de Coïmbre pour passer chez les Frères Mineurs, l'un des Chanoines réguliers, qu'il abandonnait, lui dit ironiquement : « Allez, allez ! Vous deviendrez peut-être un saint ! — Vade, vade; quia forsitan sanctus erisl » Et Antoine de lui répondre : « Quand il vous arrivera d'apprendre que je serai saint, à coup sûr vous en louerez Dieu. — Quiim me sanctum fore audieris, Deum utique collaudahis. » ^
La réponse n'a vraiment rien de bien extraordinaire ; c'est la repartie, demi sérieuse, demi plaisante, qui se serait présentée sur les lèvres de n'importe qui, en pareille circonstance. Toutefois, il était trop facile, avec un peu d'imagination, de la transformer en prophétie pour qu'on ne l'ait pas fait promptement. Dès le temps, de Jean Rigauld la chose était accomplie et l'hagiographe limousin s'exprime ainsi : Cui vir Dei^ ut erat columhina simpUcitate et jam afflari incipiens spiriUi propheticoveritati's, sic respondit : Qiium jne sanctum audieris, Deum utique collaudahis ^.
L'un des faits, par ailleurs, les mieux établis de la vie d'Antoine, c'est à coup sûr son apostrophe fameuse à l'archevêque de Bourges, Simon de Sully ; Jean Rigauld relate le fait d'après des' témoins 3. Prêchant dans un synode, en présence de ce prélat, le saint, avec
1. Legenda prima, h, W' 9 et 10, ap. S. Ant. vilas cluse, p. 31.