‹ L'évolution historique du socialismeChapitre 15 sur 21 · I. — Socialisme corporatif · texte numérisé non relu

I. — Socialisme corporatif

Le représentant le plus remarquable de la tendance socialiste que j'appelle « socialisme corporatif » est Louis Blanc. Parmi les socialistes modernes, elle a pour adeptes Jaurès et Hertzka. Le socialisme centraliste veut concentrer la direction de toute la production sociale dans les mains du pouvoir central. Le socialisme corporatif veut, au contraire, confier la production sociale à des corporations organisées.

Louis Blanc a bien compris le rôle important de l'Etat dans la transformation socialiste de l'économie sociale. Il était loin d'être partisan des expériences sociales en petit. Mais il ne croyait pourtant pas à la possibilité d'une direction immédiate de l'énorme et complexe organisation sociale par l'Etat. Il s'est proposé de concilier les deux antinomies : ingérence de l'Etat et liberté de l'initiative individuelle. Voici les traits essentiels de son plan.

La puissance de l'Etat constitue le levier de la transformation sociale. L'Etat réunit donc entre ses mains toutes les branches de la production qui admettent ou

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même exigent une centralisation; tel est le domaine du crédit, de l'assurance, des chemins de fer, de l'exploitation minière. Il concentre également entre ses mains tout le commerce, de gros et de détail. En possession de ces importants facteurs économiques, il cherche à remplacer peu à peu toutes les entreprises capitalistes privées par des associations ouvrières, des syndicats de production, qui se forment librement mais auxquels il prête son appui.

Or, l'Etat ne prêtera naturellement pas son appui à tous les sj'ndicats de production, mais seulement à ceux qui rempliront certaines conditions. Les syndicats protégés par l'Etat doivent être d'abord purement ouvriers, ils ne doivent être composés que de travailleurs aj^ant des droits égaux; le travail salarié ne doit pas exister, la direction doit en être absolument aux mains des ouvriers eux-mêmes, qui choisissent parmi eux des mandataires. L'Etat ne nomme les administrateurs que pendant la première année qui suit la fondation du syndicat, dont les membres ne se connaissent pas encore suffisamment. La rémunération du travail dans ces syndicats devrait être pendant les premiers temps égale pour tous, bien que Louis Blanc ne voie dans cette égalité qu'une nécessité provisoire, qui, en réalité, n'est pas conforme à l'équité. L'équité parfaite demande que chaque ouvrier travaille suivant ses forces et soit rémunéré suivant ses besoins.

Ces syndicats protégés par l'Etat feront, d'après Louis Blanc, disparaître en très peu de temps les entreprises privées et concentreront entre leurs mains toute la production nationale, en dehors des exploitations qui relèvent de l'Etat. Ce but une fois atteint, on pourra faire un pas de plus dans la voie de l'organisation de la produc-

tion nationale. La réunion des ouvriers en syndicats doit être suivie de la réunion des syndicats de la même branche. Finalement, tous ces syndicats nouveau genre se réuniront pour former une vaste organisation et seront dirigés par un seul pouvoir central. La concurrence disparaîtra alors complètement dans chaque branche du travail et la production nationale se subdivisera en domaines organisés, mais libres dans leurs relations réciproques.

L'organisation de la production nationale n'est pas encore terminée. Les syndicats ainsi groupés л'ег8еп! une partie de leur revenu à l'Etat, qui organise une sorte d'assistance mutuelle entre les différentes branches du travail. Il prélève sur les fonds nationaux des secours qu'il fait parvenir à tous les syndicats qui, par suite de circonstances imprévues, ont subi des pertes et se trouvent dans le besoin.

On sait que le plan de Louis Blanc a été repris plus tard par Lassalle, qui combattait l'organisation séparatiste du travail proposée par Schultze-Delitzsch et demandait pour le réaliser progressivement 100 millions de thalers au trésor public.

Le socialisme corporatif voit donc l'économie sociale de l'avenir organisée de la façon suivante. Chaque branche de la production est aux mains d'ouл'riers organisés, qui disposent presque sans contrôle des moyens de production dont ils ont la propriété. La terre appartient aux agriculteurs, les filatures aux fileurs, les ateliers aux mécaniciens, etc. Les produits obtenus sont échangés, c'està-dire vendus et achetés. Chaque branche du travail organisé apparaît sur le marché comme une entreprise autonome et distribue à ses membres tout son boni, déduction faite de la part de l'Etat.

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Quels que soient les avantages de cette organisation de l'économie sociale, il est facile de voir qu'elle ne réalise pas l'idéal socialiste, puisqu'elle n'assure pas l'égalité économique de tous les membres de la société. Avec le socialisme corporatif, les moyens de production n'appartiendraient pas à la société entière, au peuple entier, mais seulement à des groupements différents. Les ouvriers dont la branche de travail se trouverait dans une situation plus favorable pourraient utiliser leurs avantages économiques au détriment du reste de la société et exploiter celui-ci.

Cette organisation ne supprime pas lie conflit des intérêts économiques, qui s'exerce entre des groupes sociaux organisés au lieu de s'exercer entre des entreprises privées, et qui peut même ainsi augmenter d'acuité.

Le socialisme corporatif laisse subsister le manque d'organisation et de plan dans l'ensemble de la production nationale. Chaque groupe d'ouvriers dirige la production d'une façon autonome, sans se préoccuper des besoins et des désirs des autres groupes. A cet égard, les groupements organisés des ouvriers correspondraient aux associations patronales modernes, à cette différence près qu'ils n'auraient pas de caractère capitaliste. Mais, de même que les cartels ne sont pas en mesure de prévenir les crises industrielles et les conflits économiques, qui, sous le règne du capitalisme, entravent l'accroissement de la richesse nationale, de même les syndicats ouvriers de production ne seraient pas en mesure d'organiser l'économie nationale.

D'après le plan de Louis Blanc, les sj^ndicats dirigent leur production d'une façon autonome, mais si un syndicat tombe dans le besoin, il est secouru par l'Etat. Ainsi les syndicats peuvent librement disposer des ressources

sociales, mais ils sont déliés de toute responsabilité en cas de mauvaise administration. Il est impossible que cette organisation contribue aux progrès économiques de la société.

On pourrait adresser au socialisme corporatif une foule d'autres objections d'ordre pratique. Mais ce n'est pas même nécessaire, puisqu'au seul point de vue des principes, il est impossible d'y voir le suprême idéal économique. L'idéal socialiste n'admet pas que les droits de la société soient restreints par les droits d'exception de certains groupes sociaux. Les moyens de production, qui sont en même temps des moyens de subsistance, doivent être la propriété de toute la nation; c'est donc la nation, et non point un groupe professionnel, qui doit en avoir la disposition.

Le socialisme corporatif peut être très important comme mesure transitoire, en attendant des formes plus parfaites du socialisme. A cet égai^d, les syndicats ouvriers de production peuvent être la forme nécessaire des entreprises économiques pendant la période de transition du capitalisme au socialisme. Il est vrai que le socialisme corporatif offre certains dangers, en ce qu'il favorise l'égoïsme professionnel dans la classe ouvrière et détruit l'unité de celle-ci. La social-démocratie allemande combat sans relâche le particularisme étroit des associations ouvrières et oppose l'intérêt de tout le prolétariat aux intérêts des divers groupements professionnels. Et tout socialiste qui pense doit reconnaître qu'en agissant ainsi les chefs de la social-démocratie allemande sont guidés par le vrai idéal socialiste, par une compréhension juste du but dernier du socialisme.

Considérés du point de vue de ma classification, les plans de réorganisation sociale que nous avons discu-

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tés ressortissent au socialisme corporatif, car ils supposent la catégorie du revenu. Quant au communisme corporatif, il ne peut être réalisé que dans un groupe déterminé de la production ; entre groupes distincts une fois organisés on ne peut établir de relation basée sur les principes communistes, puisque l'échange se fait entre eux au moyen de produits nécessairement sujets à évaluation, ce qui donne une organisation économique fondée sur la concurrence.

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