II. — Socialisme et Communisme fédératifs
Le socialisme fédératif est nettement distinct du socialisme centraliste, de même que du socialisme corporatif. Le socialisme centraliste veut une organisation de l'ensemble de l'économie nationale dans le cadre de l'Etat — son idéal est même une organisation mondiale — sous forme de tout harmonieux, dont les parties concordent parfaitement entre elles. Sans doute, il peut se concilier avec une certaine liberté des organisations économiques locales, mais cette liberté ne doit pas dépasser certaines bornes: il est nécessaire de reconnaître la suprématie absolue du pouvoir central.
Le socialisme fédératif nie au contraire, par son principe même, la nécessité d'une réunion des divers groupes socialistes en un tout complet. C'est ce qui le distingue nettement du socialisme centraliste. Mais il diffère aussi du socialisme corporatif. Celui-ci groupe les membres de la société d'après leur profession, d'après leur genre de travail productif. Le socialisme fédératif, au contraire, s'efforce de réunir les représentants des différentes professions en une même collectivité économique. Le groupe dans le socialisme fédératif, c'est la commune
socialiste, qui englobe autant que possible tous les genres de traAUUx et produit par ses propres moyens la majeure partie des objets que consomment ses membres.
Le socialisme corporatif a ceci de commun avec le socialisme centraliste, qu'il suppose une division extrême du travail social et un étroit contact entre tous les groupements professionnels, chaque groupe n'étant pas en mesure de satisfaire ses besoins sans l'aide des autres. Le socialisme fédératif, au contraire, qui émiette la société en une foule de communes faiblement reliées entre elles, est un pas vers l'anarchisme. Un socialisme fédératif poussé jusqu'à ses conséquences extrêmes équivaut l)resque à l'anarchisme.
Parmi les représentants du socialisme fédératif il faut citer Owen, Thompson et Fourier; parmi les modernes, Diihring et Oppenheimer. Owen peut être considéré comme l'avocat typique du communisme fédératif, Fourier comme le défenseur du socialisme fédératif.
Par son énergie pratique admirable, Owen occupe une grande place dans l'histoire du socialisme. Il a créé différentes œuvres d'ordre pratique, dont quelquesunes, par exemple les sociétés de consommation, ont été le point de départ d'un grand mouvement social et ont acquis une grande importance historique. Les organisations pratiques projetées ou réalisées par Owen sont de nature très diverse et on ne peut les fondre en un seul système.
Mais ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les mesures pratiques proposées et expérimentées en partie par celui qu'on appelle à juste titre le père du socialisme anglais; ce qui nous préoccupe, c'est plutôt son idéal social, dont voici les principaux traits:
La séparation actuelle entre ville et campagne, entre
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industrie et agriculture doit disparaître. La commune de l'avenir doit embrasser à la fois le travail agricole et le travail industriel. Les travaux économiques seront faits pour le compte de la commune, à laquelle appartiendront tous les produits obtenus. Il n'y aura donc aucune propriété privée, ni en ce qui concerne les moyens de production, ni pour ce qui est des objets de consommation, dont les particuliers ne pourront disposer que pour les consommer. Nous sommes ainsi en présence du communisme absolu, qui supprime complètement la catégorie du revenu. A quoi bon le revenu, puisque personne n'a besoin de rien acheter? Chacun choisit le travail qui lui plaît et auquel il est apte, et tout le monde travaille ensemble; la commune fait tout ce qu'elle peut pour rendre le travail agréable et attrayant. Pour exécuter les travaux répugnants, malsains ou pénibles on emploie autant que possible les machines.
Pour qu'on ait tous les avantages non seulement de la grande production, mais encore de la consommation en grand, tout le monde habite dans le bâtiment central de la commune, qui est un superbe palais. Dans ce palais, chaque famille a son logement, mais les enfants sont, dès leur bas âge, élevés en commun, suivant une méthode qui favorise le plein épanouissement de la personnalité humaine. C'est en cette éducation raisonnable, qui doit transformer l'homme et faire de lui un être nouveau, n'ayant ni les vices ni les défauts de notre époque, qu'Owen met son plus grand espoir. Dans tous ses écrits, la question de l'éducation occupe la plus large place.
Le nombre des membres de ces communes coopératives peut osciller entre 500 et 3.000. L'administration d'une commue de plus de 3.000 habitants serait difficile; moins de 500 habitants ne serait pas assez.
Chaque commune doit pouvoir disposer de terres : au début, il ne faut pas plus de 1 à 2 acres par habitant, mais, plus tard, quand les champs seront cultiA'és comme le sont les jardins, la moitié ou même le tiers d'un acre suffira.
La commune retirera de l'organisation sociale de la production et de la consommation de tels avantages qu'il lui sera possible d'assurer à tous ses membres non seulement l'aisance, mais même la richesse, dont tout le monde jouira au même titre.
L'Etat moderne disparaîtra; les différentes communes seront complètement indépendantes les unes des. autres et elles se coaliseront pour exécuter les travaux dépassant les forces d'une seule.
Ces alliances seront entièrement libres et éviteront même l'apparence de la contrainte.
Owen espère que, peu à peu, ces communes coopératives s'étendront au monde entier et de\iendront la seule forme de communauté humaine. Notre planète aura alors un autre aspect. Les villes modernes, ces énormes entassements de population sur quelques points, auront disparu; partout on apercevra, de loin en loin, à distance égale, les palais des communes, entourés de champs et de jardins luxuriants.
Les diverses communes entretiendront de nombreuses relations les unes avec les autres; on pourra passer de l'une à l'autre s'il y a de la place. Ainsi, elles sentiront le lien étroit qui les relie et, en même temps, chacune sera pleinement autonome.
L'organisation de la production et l'administration de chaque commune seront réglées comme il suit. La population sera répartie en groupes d'après l'âge. A partir de 12 ans, on apprendra aux enfants les travaux d'ordre
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économique, et, à 20 ans, leur instruction théorique sera terminée.
Le travail économique incombera surtout aux jeunes gens des deux sexes âgés de 20 à 25 ans. De 25 à 30 ans. ce travail n'aura plus qu'une durée quotidienne de deux heures et, après 30 ans, on en sera complètement dispensé.
Tous les membres âgés de 30 à 40 ans auront le soin des affaires intérieures de la commune, tous les membres âgés de 40 à 60 ans le soin des affaires extérieures. Ce curieux système d'administration par des groupes de gens du même âge est choisi par Owen pour qu'on n'ait pas d'élections, car « les élections, dit Owen, ont une influence pernicieuse sur les électeurs et sur les élus et font le plus grand tort à la société ».
Ainsi disparaît la nécessité de gouvernants élus et l'égalité est parfaite, non seulement au point de vue économique, mais encore au point de vue politique. Toute puissance de l'homme sur l'homme devient superflue. Chacun sait qu'à un certain âge, il participera à l'administration de sa commune, comme tous les autres.
Les plans d'Owen trouvèrent un ardent défenseur dans son disciple, Thompson. Il est très intéressant de voir les modifications apportées par celui-ci aux plans de son maître. Il n'a pas échappé à Thompson que l'égalité entre membres d'une commune est loin d'assurer l'égalité de tous; au contraire, certaines communes doivent se trouver nécessairement dans une meilleure situation économique que les autres, ne serait-ce que par suite des différences de situation géographique. Or, Thompson était un partisan d'une égalité aussi rigoureuse que son maître. Il se \it donc obligé, pour rétablir l'égalité, de rétablir également l'Etat qu'avait proscrit Owen. Il pro-
posa le prélèvement par l'Etat d'un impôt spécial proportionnel à la fécondité du sol et aux autres avantages naturels dont jouirait chaque commune. De cette façon, les différences naturelles seraient neutralisées par un impôt spécial. Les recettes ainsi obtenues seraient employées à subvenir aux besoins communs et à exécuter les entreprises qui dépassent le cadre d'une commune.
Le développement du même principe d'égalité, qui avait servi de point de départ à Owen, a donc amené Thompson à reconnaître la nécessité d'une organisation socio-économique centrale qui soit supérieure à la commune, en d'autres termes, à la négation du socialisme purement fédératif. C'est un résultat de grande importance, qui montre l'antinomie du socialisme fédératif et de l'idée d'égalité, laquelle n'est autre chose que la pensée fondamentale du socialisme.
Une esquisse de la société future analogue à beaucoup d'égards à celle que nous venons de reproduire a été donnée par Fourier. Pour Fourier comme pour Owen^ toute la question sociale se résume en celle-ci : comment la commune peut-elle être organisée de la façon la plus parfaite ?
Même dans la société moderne, la commune constitue le principal élément social; mais elle n'est pas organisée et voilà pourquoi l'économie sociale marche si mal. Les communes sont les pierres dont doit être construit l'édifice social. Si ces pierres ne sont pas taillées et ne s'adaptent pas les unes aux autres, il faut pour les maintenir beaucoup de ciment; au contraire, si elles sont bien taillées, inutile d'employer beaucoup de ciment, elles tiennent par leur propre poids. Avec une organisation mauvaise ou défectueuse des communes, il faut de nombreux fonctionnaires, un gouvernement fort, une administra-
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tion compliquée, pour que le mécanisme social fonctionne bien; tandis que le rôle du gouvernement est très minime, si les communes sont bien organisées. Ce n'est pas le gouvernement, ce sont les communes qui créent la richesse; aussi les réformateurs sociaux doivent-ils s'attacher avant tout à réorganiser la commune. Les révolutions politiques sont stériles quand elles veulent changer la forme de gouvernement et négligent le plus important élément social, la commune.
La tâche principale de toute organisation sociale, c'est de créer la prospérité et la richesse, qui sont la condition matérielle de tout progrès. Quand nous considérons l'organisation de la production dans la société moderne, nous y distinguons deux genres d'exploitations : la grande production par des ouvriers salariés et la petite production par le travail du propriétaire lui-même. Les deux modes ont leurs inconvénients et leurs avantages. La grande production est supérieure au point de vue technique, mais 1'оил'г1ег n'y est pas intéressé au résultat de son travail et il travaille mal. La petite production n'est pas à un niveau technique aussi élevé, mais, par contre, l'individu y travaille pour lui-même.
Tout le problème consiste à réunir les avantages de la grande production et ceux de la petite. Une commune modèle doit donc satisfaire aux conditions suivantes : 1° la propriété ne doit pas y être morcelée; 2° toutes les branches industrielles et toutes les terres communales doivent être exploitées d'après un plan d'ensemble; 3° le système du travail salarié, dans lequel l'ouvrier n'est pas intéressé au résultat de son travail, doit être remplacé par un système où chacun ait sa part de la production commune, proportionnelle à la part qu'il a prise dans le travail de la production.
Il faut créer une association de quelques centaines de familles (Fourier prend 300 familles) qui aient une économie commune. Pour cela, il n'est pas le moins du monde nécessaire de dépouiller une seule personne de sa propriété. Le propriétaire ne perd pas ce qu'il possède en le donnant à l'association, car il reçoit, en échange, des actions, et le revenu que, d'après les calculs de Fourier, il retirera de ses actions, sera bien plus élevé que s'il avait conservé sa propriété par devers lui.
Une commune ainsi organisée est appelée par Fourier une phalange et le palais oîi habitent les membres de la commune est dénommé le phalanstère.
L'organisation économique de la phalange n'aura pas de caractère communiste. Le communisme aspire à l'égalité complète, il nie les droits du capital et du talent et ne reconnaît que le droit du travail. Le communisme veut réaliser le bien-être de tous non point par le développement harmonieux de toutes les qualités humaines, mais par la suppression de quelques-unes de ces qualités, et de celles qui contribuent le plus au progrès matériel et intellectuel : l'aspiration à la supériorité, l'ambition, le désir d'être riche, etc.
La pensée fondamentale du communisme n'est qu'une moitié de l'idée sociale, le principe du collectivisme, de l'association, et encore sous sa forme la plus rudiraentaire; le principe sur lequel repose l'ordre moderne, celui de l'initiative privée, en constitue l'autre moitié. La réunion harmonieuse de ces deux facteurs, dans sa réalisation la plus haute et la plus complexe, doit être l'idée fondamentale de l'association de l'avenir, de la phalange.
La propriété privée n'est pas supprimée dans la phalange; elle prend seulement une forme nouvelle, elle
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apparaît comme participation au revenu commun et non plus comme droit de jouissance exclusive d'un instrument de production. Ce droit disparaît naturellement, car, dans la phalange, la production est l'œuvre de la communauté. D'ailleurs, la liberté individuelle ne subit aucune restriction. Chacun vit comme il veut. On peut, si on veut, manger dans son coin et ne pas prendre part aux repas en commun, bien que chacun ait intérêt à participer à l'organisation sociale de la consommation, qui n'offre pas moins d'avantages que celle de la production. Ce sont ces avantages qui ont fait adopter l'organisation sociale de la production et de la consommation dans le phalanstère. Mais personne n'aura rien pour rien. Tout devra être payé à la phalange, qui aura la charge de régler l'ensemble des relations économiques.
Fourier décrit par le détail toutes les économies qui peuvent être faites, si l'on remplace des centaines de petites cuisines par une grande cuisine dans le phalanstère, si l'on réunit des centaines de buanderies, d'offices, de caves, en un grand ensemble. Les économistes considèrent souvent avec dédain l'organisation de l'économie domestique; elle leur semble trop mesquine, trop insignifiante. Mais, en réalité, il est difficile de se faire une idée de l'énormité du capital et du travail gaspillés par suite du morcellement de la consommation.
Les avantages de la production sociale, telle qu'elle est organisée dans la phalange, sont très considérables On sait que si la petite production est évincée par la grande, c'est parce que la productivité du travail est plus grande dans celle-ci. Mais la phalange aura un grand avantage sur la grande production moderne; elle aura intérêt à adopter les machines et les procédés de production que l'industrie moderne n'utilise pas, par
suite de la modicité des salaires, qui fait que le travail à la main revient à meilleur compte que le travail à la machine, et parce qu'elle se heurte à la résistance des ouvriers. La machine cessera d'être l'ennemie de l'homme, comme elle l'est dans notre ordre social imparfait; elle sera son auxiliaire et sa servante.
L'agriculture sera également transformée d'une façon analogue. La réunion de l'agriculture et de l'industrie dans le phalanstère permettra en outre d'éviter un autre grand défaut de notre ordre social civilisé, l'oisiveté forcée du cultivateur pendant l'hiver.
Dans le domaine commercial, les avantages de la phalange ne sont pas moins manifestes. Les achats par petites quantités, à des intervalles rapprochés, qui entraînent une grande perte de temps, sont remplacés par une organisation régulière de l'achat et de la vente.
Toutes ces économies énormes, dans un ordre social harmonieux, rendront possible une très grande richesse, que nous n'osons même pas rêver. Au lieu des chaumières d'aujourd'hui, des palais surgiront. Fourier décrit avec un amour surtout grand le palais social de l'avenir, le phalanstère.
C'est un superbe édifice, dont Fourier trace le plan jusque dans les moindres détails. Il est entouré de jardins; près de lui, les usines et les bâtiments agricoles sont groupés avec un grand souci artistique. Le phalanstère lui-même est relié à tous ces bâtiments par une galerie couverte, qui est comme l'artère de la vie sociale. Cette galerie est large et spacieuse, claire et bien aérée, ornée de plantes exotiques ; c'est là qu'ont lieu les réunions publiques, les expositions, les bals, les concerts.
Chacun se choisit dans le phalanstère une demeure à son goût, qu'il peut meubler avec ses propres meubles ou
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que, moyennant une redevance, la phalange lui fournit toute meublée.
Comment dans la phalange le travail doit-il être organisé ? C'est le grand problème du système de Fourier et il est résolu avec la plus grande originalité. Fourier ne connaît ni passions ni inclinations nuisibles. L'homme est ainsi fait que toutes ses passions forment naturellement une ligne harmonieuse. Les instincts et les qualités sont innés et immuables, les formes sociales sont changeantes et éphémères. Ce ne sont donc pas les qualités qui doivent se conformer à l'ordre social; au contraire, l'ordre social doit être organisé de façon à ne pas contrecarrer, mais à favoriser, les dispositions et les passions de la société. C'est conformément à ce principe — liberté de toutes les dispositions et inclinations humaines — que le travail doit être ordonné dans la phalange. Chaque membre doit avoir le libre choix de son occupation. Le talent inné, la sympathie, l'habitude, les connaissances doivent décider de ce choix.
Mais comme tous les travaux sont exécutés en commun, il se forme naturellement des groupes de travailleurs vaquant à telle ou telle occupation. Pour expliquer la formation de ces groupes, Fourier montre l'exemple des enfants. Prenons, par exemple, une école ou un pensionnat. Quel est l'aspect d'une cour de récréation ? Les élèves ne se dispersent pas chacun de son côté, mais ils forment d'eux-mêmes différents groupes. Il y a des enfants qui jouent, d'autres qui font ceci ou cela. Chaque écolier entre dans le groupe dont l'occupation lui plaît le mieux.
Il en sera de même des adultes quand ils pourront suivre librement leurs inclinations, quand aucune contrainte extérieure ne pèsera sur eux pour les en empê-
cher. L'organisation moderne du travail rend impossible ce groupement naturel des ouvriers et il n'est pas besoin d'autre preuve pour dire qu'elle est mauvaise. Elle engendre ce dégoût du travail qui est un trait si caractéristique de notre temps. La phalange sera, à cet égard, l'antipode de l'ordre moderne. Chacun choisira son occupation à son gré, s'adjoindra au groupe qui lui plaira le plus.
On croit généralement qu'il y a des genres de travaux qui sont essentiellement désagréables. Mais cette conception est fausse. Si le travail des Danaïdes ne peut pas être agréable, ce n'est pas parce qu'il est pénible, c'est parce que le tonneau n'a pas de fond. La fin dernière de l'organisation sociale — qui est le plein et harmonieux développement de toutes les facultés humaines — ne peut être réalisée que si on trouve le moyen de rendre tous les travaux attrayants. C'est ce qu'on ne pourra voir ailleurs que dans la phalange. Un groupe de producteurs ne doit pas travailler plus de deux heures consécutives. Aussitôt que le travail devient fatigant et ennuyeux, on l'abandonne et on se joint à un autre groupe pour entreprendre une tâche nouvelle avec une vigueur nouvelle.
Ce qu'on appelle paresse n'est en réalité pas autre chose que le dégoût du travail monotone. Ce sentiment ne diminuera pas dans le phalanstère l'énergie du travail, il ne fera que l'accroître, au même titre que l'ambition, le besoin de supériorité et l'émulation entre ouvriers. Les forces qui, dans la société née de la civilisation, ont une action destructive serviront dans la phalange le bien public.
Comment s'effectuera la distribution des produits ? — Ils seront divisés en trois parts inégales : 5/12" iront au travail, 4/12* au capital et 3/12' au talent. Bien que
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tous les travaux soient exécutés en commun, il n'y aura pas dans le phalanstère d'égalité dans la rémunération. Chacun sera payé d'après sa participation à la production. Et, bien que, comparativement à l'ordre actuel, le revenu du travail doive augmenter bien plus que celui du capital, les capitalistes ne perdront pourtant rien. Le revenu du travail sera de six à huit fois plus grand, celui des capitalistes sera triplé ou quadruplé. Le talent lui aussi sera bien mieux rémunéré.
Bien que Fourier admette l'intérêt du capital, la formation d'une classe de capitalistes oisifs sera impossible dans le phalanstère. D'abord, tous les ouvriers du phalanstère seront capitalistes, car leur revenu sera si considérable qu'il ne leur sera pas difficile d'en mettre une partie de côté. D'autre part, tous les capitalistes travailleront, le travail n'étant pas une corvée mais un plaisir. En général., Fourier n'attachait pas grande importance à la question du système de répartition, la phalange devant à ses yeux déployer une telle puissance productive que les besoins de tous ses membres pourraient toujours être suffisamment satisfaits.
Je ne m'arrête pas à décrire toutes les splendeurs de la vie dans le phalanstère, qui transportaient Fourier lui-même et ses disciples. Notre utopiste nous représente cette vie comme une fête perpétuelle, qu'aucune ombre n'assombrit, dont aucune souffrance, aucune dissonance ne trouble l'harmonie. Et comment arrive-t-on à ce beau résultat ? Par l'organisation de la production et de la consommation sur une large échelle, organisation qui, jointe à une plus grande énergie dans le travail — provenant elle-même du plus grand attrait de celui-ci — apportera à l'humanité une telle abondance de biens qu'on n'aura plus besoin de subir aucune privation !
Après avoir ainsi décrit par le menu l'organisation économique de la phalange, cette cellule de la société harmonieuse de l'avenir, Fourier ne pouvait faire autrement qu'en étudier également l'organisation politique. A la tête de la phalange se trouvent des personnes librement élues; le chef de la phalange, l'unarque, est lui aussi élu. Mais, dans la société qu'entrevoit Fourier, il n'y a aucun pouvoir, ni politique, ni autre; la dignité d'unarque est purement honorifique. A quoi bon un pouvoir dans la phalange ? Tous les moyens de coercition seront superflus dans le nouvel ordre social, qui n'aura pas d'ennemis parce qu'il satisfera tous les besoins. La cause principale des crimes dans la société moderne — la pauvreté et la misère — aura disparu. Se trouverat-il quelqu'un pour recourir au vol, quand on aura la possibilité d'acquérir facilement ce dont on aura besoin ? En général, tout ce qui ressemblerait de près ou de loin à un gouvernement ne trouvera pas de place dans la phalange.
L'organisation harmonieuse et charmante de la première phalange existante exercera tant d'attrait sur le reste de la population, que, peu à peu, d'autres se formeront d'elles-mêmes, librement. Elles s'étendront progressivement sur toute la surface de la terre, défricheront le Sahara et peupleront les déserts de la Sibérie. Ce sera le paradis sur terre; l'homme bénira sa destinée; l'expérience lui aura appris que son lot ici-bas c'est le bonheur pur, sans trouble, sans bornes, car le malheur, l'affliction, la souffrance ne dérivent pas de la nature humaine, mais bien des défauts de l'organisation sociale.
Pour ce qui est des rapports entre les diverses phalanges, ils devront être complètement libres et affranchis de tout code. Dans leurs relations mutuelles, les pha-
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langes seront à peu près comme des entrepreneurs indépendants. Elles se vendent leurs produits, font du commerce et sont absolument autonomes dans leur activité économique.
L'idéal social de Fourier est si voisin de l'idéal anarchiste qu'on pourrait se demander si Fourier ne doit pas être considéré comme un représentant de l'anarchisme. Et, en effet, ce qui caractérise le système de ce grand penseur, c'est la répudiation complète de tout pouvoir, de toute contrainte.
Fourier va si loin à cet égard qu'il répudie même l'obligation morale. Il est nettement amoraliste et on peut voir en lui un précurseur de Nietzsche et de l'amoralisme moderne. Le but de son système, c'est de laisser aux passions et aux inclinations humaines une liberté complète, le champ le plus vaste, et de créer entre elles un tel accord, une telle harmonie, que leur libre jeu assure, à tous le plus de bonheur possible. Le devoir a été inventé par les hommes, mais nos passions et nos inclinations dérivent de notre nature. On peut transformer l'ordre social, on ne peut pas modifier notre nature. L'ordre social doit donc se conformer à celle-ci, il doit être tel que toutes nos passions puissent s'exercer librement et contribuer toutes au bien-être général. Alors disparaîtra la nécessité du devoir, qui ne fait que révéler une organisation mauvaise de la société.
Fourier croit avoir réussi à résoudre le problème du plus grand bonheur pour tous en libérant les passions humaines. Il est certain que, si jamais pareil état de choses pouvait être réalisé, la nécessité d'une contrainte externe et interne, — du pouvoir public et de l'obligation morale — n'aurait plus de raison d'être.
Mais pareil état de choses est-il réalisable ? Une société
humaine sans pouvoir public et sans obligation morale est-elle possible ? La critique scientifique n'a pas de peine à renverser le château de cartes de Fourier, dune conception pourtant si géniale et si artistique.
Il est évident, par exemple, que la phalange ne réalise pas l'harmonie des passions humaines. Cette harmonie supposerait que les penchants de chaqpie individualité concordent avec les penchants des autres, avec les intérêts de la communauté; mais nous ne voyons pas du tout comment cette concordance est obtenue dans la phalange. Chaque ou\Tier y exécute le travail qui lui plaît le plus. Mais qu'ad\'iendra-t-il si la société n*a pas besoin de ce tгaл'ail et si, pour celui dont elle a besoin, il ne se trouve pas suffisamment d'amateurs. Que fera-t-on dans ce cas ? Fourier semble admettre l'existence d'un accord intime entre le goût des indi\àdus pour tel ou tel travail et les besoins de la société. Or, il est évident que cet accord n'existe pas, car les goûts de Гindiлidu et les besoins de la société appartiennent à deux catégories distinctes de phénomènes, qui dépendent de causes et de conditions différentes. Si un produit est plus demandé, ce n'est pas du tout que la production en soit plus agréable pour l'ouvrier. Les perles sont une parure très estimée, mais il n'y a guère d'agrément à aller les chercher au fond de la mer.
Cette simple considération détruit toute la prétendue harmonie de la phalange. On trouverait sans doute de nombreux amateurs pour l'horticulture et pour d'autres travaux de plein air; mais tous les travaux ne sont pas également agréables. Qui exécutera ceux qui sont ennuyeux, si la loi suprême de la phalange est celle-ci: satisfaction des inclinations humaines? Sans organisation extérieure, c'est-à-dire sans contrainte, le jeu harmo-
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nieux des différents membres du corps économique, condition essentielle de son bon fonctionnement, est impossible.
Fourier n'a donc pas résolu le problème de l'accord entre les intérêts de rindi\àdu et ceux de la société; il l'a tout simplement laissé de côté, en le déclarant résolu. En outre, il a laissé pleinement subsister tous les vices du système de la libre concurrence, puisqu'il n'a pas organisé les relations de phalange à phalange. Il y aura entre les diverses phalanges la même lutte qu'aujourd'hui entre les diverses entreprises capitalistes; elles ne seront nullement égales au point de vue économique, car elles disposeront de terres plus ou moins fertiles, de capitaux plus ou moins grands et que leur composition ne sera pas la même. Il en résultera la même lutte anarchique de tous contre tous, qui est la tare du système économique moderne et qui conduit à l'écrasement des faibles par les forts.
Ainsi, il n'y aura ni dans la vie intérieure des phalanges, ni dans leurs relations entre elles, l'harmonie rêvée par le grand utopiste. Si fécondes que soient certaines critiques et certaines idées positives de Fourier, l'ensemble de son système est inadmissible, de même que le socialisme fédératif en général: l'organisation la plus parfaite de la commune n'est pas une garantie de rapports harmonieux entre les différentes communes. Le socialisme fédératif a une grande importance comme contrepoids à un centralisme excessif. Plus l'organisation de l'économie sociale est centraliste, plus la liberté individuelle est en danger. Le centralisme implique toujours le bureaucralisme, c'est-à-dire le mécanisme social isolé du contact de la vie, ignorant des particularités individuelles. Dès lors, la nécessité de la contrainte, de la vio-
lence, se fait davantage sentir dans la vie sociale. C'est là la tare inévitable de tout centralisme.
La force du centralisme, c'est, d'autre part, l'accord, la proportionnalité des différentes parties du mécanisme social. Sans centralisme, l'organisation méthodique de l'ensemble est impossible, car ce n'est que par la subordination des parties que l'unité de plan peut être obtenue.
Somme toute, les bons côtés du centralisme en surpassent de beaucoup les inconvénients. Mais, comme ces inconvénients existent néanmoins, la société doit chercher à les atténuer et à les neutraliser autant que possible. A cet effet, elle peut introduire dans le système centraliste des éléments fédéralistes. L'organisation centrale ne doit pas empêcher le plein développement de l'administration locale. Le centralisme ne doit s'étendre qu'au strict nécessaire; tout le reste doit être laissé à la libre disposition des organisations économiques plus étroites. La commune socialiste doit être un organisme actif et vivant, la cellule première de tout le corps économique. Mais les diverses cellules ne doivent pas être des unités indépendantes, pleinement autonomes et leur ensemble ne doit pas constituer un agglomérat amorphe : elles doivent être solidement soudées en un tout harmonieux, de façon à réaliser un corps social où règne la subordination et l'accord des divers intérêts.