CHAPITRE Л I Socialisme et Communisme anarchiques
L'anarchisme est l'antipode du socialisme centraliste.
Pour les anarchistes, l'ordre social idéal ne sera réalisé que lorsque toute puissance de l'homme sur l'homme en aura été chassée, lorsque tous les hommes seront également libres et ne connaîtront pas de maîtres. Ils considèrent la puissance de la majorité sur la minorité comme un acte de violence exercé sur la personnalité humaine, au même titre que la puissance de la minorité sur la majorité. La libre volonté de l'homme doit être l'unique loi de la société anarchique; chacun doit être libre de faire ce qui lui semble bon, et ce n'est que sur l'union volontaire des individus, se groupant dans un but commun, que peuvent être fondées leur vie sociale et leur activité commune.
On peut voir le premier apôtre de l'anarchisme moderne dans Godwin.
Ce remarquable penseur, après avoir soumis l'ordre capitaliste, qui n'est conforme ni à l'égalité ni à la justice, à une implacable critique, était devenu en même temps l'adversaire de la communauté obligatoire de la production et de la consommation, « Pourquoi des repas en commun? demande-t-il. Suis-je donc obligé d'avoir faim en même temps que toi? Dois-je quitter le musée où je
travaille, le coin retiré où je réfléchis, l'observatoire où je considère les merveilles de la nature, à une heure déterminée, pour me rendre dans un réfectoire? »
Personne ne doit être contraint à travailler avec d'autres, car chacun a ses incHnations et son goût, et l'homme n'est pas une machine qui doive obéir à une volonté étrangère. D'ailleurs, le travail en commun a ses inconvénients. « On devrait le restreindre autant que possible... La nature même des choses exigera-t-elle toujours une part d'action commune? C'est une question à laquelle nous ne sommes guère en mesure de répondre. Aujourd'hui, il faut de nombreuses personnes pour abattre un arbre, pour creuser un canal ou fréter un navire. En serat-il toujours ainsi? Jetons un regard sur les ingénieuses machines qu'a inventées l'esprit humain..., ne sommesnous pas étonnés de l'énormité du travail qu'elles produisent? Qui peut dire où s'arrêtera le progrès? Il n'est pas du tout impossible qu'un seul homme puisse exécuter les plus grands travaux, ou, pour prendre un exemple très prochain, que la charrue n'ait plus besoin d'être retournée et qu'elle puisse accomplir son travail sans aucune surveillance. C'est en ce sens qu'il faut entendre la célèbre parole de Franklin: « Un jour ^dendra où « l'esprit humain aura conquis la toute-puissance sur la « matière. »
Jadis les travaux pénibles étaient exécutés par des esclaves. Un jour, les machines s'en chargeront. Alors, le bien-être général sera réalisé, sans restriction aucune de la liberté individuelle. Dans la société future, il n'y aura ni lois ni défenses. Il n'y aura aucune propriété privée, non en A'ertu d'une loi, mais parce que personne n'aura le désir de s'approprier pour son usage exclusif ce dont les autres pourraient avoir besoin. « Je puis à
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juste titre appeler mien ce que je possède si cela m'est nécessaire pour la satisfaction de mes besoins; mais, si j'ai quelque chose qui me soit inutile, ce serait une prétention injuste que de vouloir me l'approprier, quand bien même ce serait le fruit de mon travail. »
L'habitation sera, en un certain sens, aussi inviolable qu'aujourd'hui: personne n'aura l'idée de venir s'installer chez moi, si chacun peut avoir sa propre habitation. Mais « on ne cormaitrait ni serrures ni verrous. Chacun pourrait librement user de mes biens, pourvu qu'il ne m'empêchât pas d'en faire moi-même usage. N'étant pas habitués à cet ordre de choses, nous pensons immédiatement à mille querelles qui se produiraient dans ces conditions. Mais, en réalité, jamais il n'y aurait de querelles, car elles ne pourraient être le fruit que d'un égoïsmc outré et laid. Tu as besoin de ma table? Fais-en une! Ou bien, si je suis plus habile que toi à ce travail, je vais t'en faire une. Tu en as besoin tout de suite, voyons si ce sont mes besoins ou les tiens qui sont les plus pressants, et la justice décidera. »
La division du travail ne disparaîtra sans doute pas dans la société future. Chacun choisira l'occupation qui lui plaira le plus. Comme les goûts humains sont différents, différents objets seront produits. Mais on ne les échangera pas comme aujourd'hui. Chacun prendra librebrement chez l'autre ce dont il aura besoin, pourvu que cet autre n'ait pas lui-même besoin du fruit de son travail. La base de l'échange ne sera pas l'égoïsme, mais l'amour du prochain. Chacun travaillera volontiers pour autrui et pourra, par suite, profiter en toute latitude du travail d'autrui.
Tel était l'idéal social de Godwin, un idéal tout imprégné de communisme anarchique. Notre utopiste ne sup-
posait pas seulement la transformation radicale de la nature humaine, d'où l'amour du prochain devait chasser à jamais les instincts égoïstes, mais encore une transformation non moins complète de la technique, qui permettrait à chaque individu d'exécuter à lui seul les travaux les plus difficiles. Ce n'est qu'une fois ces deux conditions réalisées que, selon Godwin, le règne de la justice, qui assurera l'entière liberté et supprimera toute violence de l'homme contre l'homme, pourra s'inaugurer.
L'idéal anarchique de Godwin ne trouva pas accueil chez les contemporains et il n'a pas provoqué de mouvement social. L'anarchie, en tant que mouvement social, dérive d'un penseur venu longtemps après, de Proudhon. De même que Godwin, Proudhon considère la libre association des indi^âdus comme la seule forme admissible de collaboration sociale. Aussi rejette-t-il sans exception toutes les formes historiques de l'Etat, tous les modes de gouvernement. La démocratie, le règne de la majorité, est, pour Proudhon, le règne de la force, tout comme la monarchie. Un gouvernement et, en général, l'emploi de la force ne sont nécessaires dans la société que parce que ses ressources économiques ne sont pas organisées, ne sont pas en harmonie. Mais lorsque, par des conventions volontaires, on aura établi l'accord entre les différents genres du travail social, la nécessité aura disparu de toute ingérence d'un pouvoir public, de tout gouvernement. Il n'y a que deux principes sociaux fondamentaux: le principe de liberté et celui d'autorité. Le gouvernement est fondé sur l'autorité, dont toute forme d'Etat est imprégnée. La société de l'avenir doit abandonner ce principe et s'édifier exclusivement sur celui de la liberté.
Tout gouvernement, quelle que soit sa forme, est nécessairement hostile à la liberté du peuple. Le suffrage
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universel n'est pas en mesure d'assurer cette liberté; au contraire, il n'est qu'une illusion: le peuple croit être maître de son destin quand il met le pouvoir aux mains de ses élus. C'est une erreur. En réalité, les élus du peuple de%iennent immédiatement ses maîtres, comme le montre l'histoire la plus récente.
Ainsi, ce n'est pas vers l'amélioration de la forme de gouvernement, c'est vers la suppression de toute forme de gouvernement que doivent tendre nos efforts. Telle est la voie que nous indique la marche de l'histoire et, seule, la méconnaissance de cette vérité fait que l'humanité dépense inutilement ses forces en révolutions.
L'ordre social anarchique de l'avenir doit donc être fondé exclusivement sur le principe de la libre association. Il sera réalisé par l'adoption des transformations proposées par Proudhon de la situation économique actuelle: adoption du système du crédrt gratuit et organisation de l'échange des produits sans l'intermédiaire de l'argent.
Actuellement, les producteurs souffrent de l'insuffisance des moyens de production, c'est-à-dire du capital, et de la difficulté qu'ils ont à trouver un marché pour les objets produits. Or, s'il est difficile d'écouler les produits, ce n'est pas que personne n'en ait besoin. La grande masse de la population manque du nécessaire; mais elle n'a pas les moyens de faire des achats, elle n'a pas d'argent. Le capital aussi est en quantité suffisante, mais ceux à qui il appartient ne s'en dépossèdent pas sans réclamer un tribut sous forme d'intérêt. Pour remédier à ces vices du système actuel, Proudhon propose l'institution d'une banque d'échange, où les producteurs pourraient recevoir des prêts sans intérêt, des prêts non point en argent, mais en bons d'échange, qu'accepteraient tous
les clients de la banque. Le montant des prêts sera calculé d'après le prix des produits, déterminé lui-même non pas par l'offre et la demande, comme cela a lieu actuellement, mais par le travail de production. Chaque producteur ayant reçu des bons d'échange pourra les transformer en n'importe quelles marchandises produites par les clients de la banque. Ainsi, tous les producteurs pourront, grâce à leurs bons, échanger librement leurs marchandises.
Quand les opérations de la banque engloberont toute la production nationale, on pourra avec les bons d'échange se procurer tous les produits possibles et, par suite, tout autre numéraire disparaîtra. Tout l'échange social s'effectuera par l'intermédiaire de la banque, au grand avantage de tous les producteurs. Ils auront tons la latitude de produire ce qu'ils A^oudront, et tous pourront écouler leurs marchandises suivant les besoins de la société.
L'ordre social anarchique tient donc étroitement, dans l'esprit de Proudhon, à une certaine organisation de l'échange des produits, dans laquelle la forme actuelle de l'argent est supprimée. Ce n'est pas un communisfne anarchique, comme dans Godwin, mais un socialisme anarchique, puisqu'on conserve la catégorie du гел^епи et celle de l'argent, bien que sous une forme différente. D'ailleurs, Proudhon était hostile au communisme, et son plan d'organisation des rapports sociaux ne contient aucunes traces d'éléments communistes.
Le plus remarquable des anarchistes, à notre époque, a été peut-être Léon Tolstoï. Mais, bien qu'il soit sans aucun doute anarchiste par son idéal social, Tolstoï ne peut être considéré comme un théoricien de l'anarchisme; nous le laisserons donc de côté. Parmi les théo-
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riciens contemporains de l'anarchisme, be plus grand par le talent, par l'étendue de son savoir et par la puissance de son esprit est Kropotkine.
Kropotkine est un des représentants de cette tendance anarchique qu'il appelle lui-même le communisme anarchique. Il se distingue par là de Proudhon, qui, nous venons de le dire, était hostile au communisme et estimait nécessaire d'assurer à l'individu la propriété du fruit de son travail. Kropotkine, au contraire, rejette toute propriété privée et tout droit de l'ouvrier au produit de son travail. A ce droit il oppose le droit de tous à une existence qui soit digne d'un homme. Il tient toute organisation du travail par la contrainte pour absolument inutile. L'opinion contraire n'est à ses yeux, qu'un préjugé enraciné. On croit d'habitude qu'il est impossible d'établir une organisation aussi complexe que celle de la société sans la contrainte. Mais en est-il vraiment ainsi? Ne voyons-nous pas une foule d'exemples d'organisations aussi complexes qui n'existent que grâce à l'accord de tous ceux qui en font partie? Telles sont toutes les organisations qui dépassent les frontières d'un Etat, par exemple l'union postale universelle ou l'organisation des trains internationaux, qui occupent des centaines de mille et des millions de travailleurs et exigent le plus grand accord entre le travail de tous. Elles n'en reposent pas moins entièrement sur l'entente libre; chacun des Etats qui font partie de l'union postale, chaque société de chemins de fer agissent de plein gré, sans subir aucune contrainte. Contrairement à ce que pensent les collectivistes, la force ou la contrainte n'est donc pas une condition nécessaire d'une organisation sociale complexe.
Kropotkine est hostile à toute organisation de l'échange
et à tout système monétaire. Dans la société anarchique, l'échange s'effectuera très simplement : « Que la ville s'applique sur-le-champ à produire ces choses qui manquent aux paysans, au lieu de façonner les colifichets pour l'ornement des bourgeoises. Que les machines à coudre de Paris confectionnent des vêtements de travail et du dimanche pour la campagne, au lieu de faire les trousseaux de noce; que l'usine fabrique des machines agricoles, au lieu d'attendre que les Anglais nous les envoient en échange de notre vin ! Que la ville expédie aux villages, non des commissaires, ceints d'écharpes rouges ou multicolores, signifiant au paysan le décret de porter ses denrées à tel endroit; mais qu'elle les fasse visiter par des amis, des frères, disant: « Apportez-nous vos produits et prenez dans nos magasins toutes les choses manufacturées qui vous plairont ». Et alors les denrées afflueront de toutes parts. Le paysan gardera ce qu'il lui faut pour vivre, mais il enverra le reste aux travailleurs des villes, dans lesquels, — - pour la première fois dans le cours de l'histoire, — il verra des frères et non des exploiteurs. »
C'est de cette façon très simple, sans aucune organisation extérieure, que s'effectuera l'échange des produits. La production sera tout aussi libre que l'échange. Chacun produira ce qu'il voudra et prendra dans la masse des produits ce dont il aura besoin, si ces produits sont en abondance, ou une part égale à celle des autres, s'ils ne sont pas en quantité suffisante pour satisfaire tous les besoins.
Mais, à côté de ce tableau de liberté générale et de chaos, nous trouvons dans Kropotkine un autre plan de l'économie sociale. Il propose, en effet, que tout membre de la société âgé de 20 à 45 ou 50 ans s'astreigne libre-
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ment à un travail quotidien de 5 heures dans une des branches du travail reconnues nécessaires par la société. En échange, la société assure à chacun de ses membres le bien-être et la libre disposition des produits du travail social.
Mais si quelques membres de la société ne veulent pas travailler? En ce cas, la société considère son contrat avec eux comme résilié et les abandonne à eux-mêmes; qu'ils fassent ce qu'ils voudront, la société est déliée de toutes obligations à leur égard.
Tel est l'ordre anarchique selon Kropotkine, 11 est facile de voir que le théoricien de l'anarchisme communiste oscille entre deux points de vue opposés. Anarchiste, il demande la liberté absolue et, par suite, la liberté pour chacun de faire ce qui lui plaît et même de ne rien faire; communiste, il comprend qu'une situation pareille est contraire au principe de l'égalité de tous, puisqu'elle permettrait au fainéant de vivre aux dépens de l'ouvrier consciencieux. C'est pour éviter cette forme d'exploitation du travail, qu'il propose que tous les membres de la société s'engagent volontairement à travailler cinq heures par jour; quiconque ne veut pas prendre cet engagement n'a rien à voir dans la société. Or, comme il n'y a pas de moyen de quitter la société humaine, à moins d'aller dans la tombe, le contrat volontaire de l'individu avec la société n'est pas autre chose que la puissance de la société sur l'individu, que Kropotkine combat avec tant de violence.
Il n'est pas difficile de démontrer que les exemples cités par Kropotkine, pour prouver la possibilité de la collaboration sociale la plus complexe par l'effet d'une libre entente, sont illusoires. Les trains internationaux, tout comme l'union postale universelle, sont établis sur
la force et non sur une libre entente. Sans doute, les diverses compagnies ou les divers Etats concluent librement leurs traités, mais Kropotkine oublie que ce ne sont pas des ouvriers volontaires qui assurent le fonctionnement de l'organisation, mais bien des salariés, et que ceux-ci travaillent non pas de plein gré, mais pour ne pas mourir de faim. Une discipline de fer maintient l'armée d'ouvriers de toutes les compagnies de chemins de fer, et ce n'est que grâce à cette discipline qu'elles parviennent à assurer la régularité du sersdce. On ne comprend pas comment Kropotkine peut voir dans les libres conventions entre les capitalistes, qui commandent par la force à des armées d'ouvriers, une preuve de la possibilité d'organisations économiques complexes sans l'existence d'un pouvoir public.
Certes, si Kropotkine pouvait citer un exemple de collaboration volontaire entre des centaines de mille d'ouvriers sans aucun contrôle social et sans aucune direction qui s'exerce par la contrainte, ce serait un puissant argument en faveur de la possibilité de la société anarchique. Mais cela lui est impossible, car un ordre social absolument anarchique ne peut manifestement pas exister.
L'impossibilité de l'ordre anarchique ne dérive pas seulement de la nature humaine; elle a des racines encore plus profondes. La nature de l'homme n'est pas immuable et on peut admettre que les sentiments égoïstes disparaissent un jour complètement de l'àme humaine et que les hommes mettent l'intérêt de la société audessus de leur intérêt propre, qu'ils soient prêts à consentir librement à tous les sacrifices possibles pour la société. Mais, même en supposant cette transformation, d'ailleurs lointaine, l'ordre économique d'une société
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composée d'hommes complètement altruistes ne pourrait pas être anarchique.
Le nœud de la question est celui-ci: dans l'économie sociale une rigoureuse proportionnalité des différentes parties est nécessaire. La société a besoin d'une quantité déterminée de pain, de viande, de tissus, de fer, de bois, de verre, etc. Si la production de viande ou de fer est supérieure aux besoins, le surplus est inutile — au moins relativement. Actuellement, dans l'économie capitaliste, cette proportionnalité de la production s'obtient d'une façon très compliquée, par le marché, par les fluctuations des prix; quand l'ordre capitaliste sera supprimé, elle devra être obtenue par une répartition méthodique du travail social. Cette proportionnalité est indispensable à toute économie sociale et elle ne peut être réalisée que par une organisation.
Quand chacun produira ce ([ui lui plaira, comme le proposent tous les anarchistes, y compris même Proudhon — dont le projet d'une banque d'échange est précisément chimérique pour ce motif que l'organisation de l'échange n'assure pas encore la proportionnalité de la production sociale — , les produits dont la société a besoin ne seront pas créés ou ne le seront pas en quantité suffisante, ou bien ils n'auront pas la qualité requise et, par suite de ce manque d'organisation dans la production, la société manquera du nécessaire. L'anarchie de la production dans la société future, complétée par l'absence des forces qui, actuellement, assure, bien que d'une façon imparfaite, la proportionnalité des facteurs économiques, équivaudrait à la destruction de tout ordre économique; ce serait la mort de la société.
L'anarchie de la production n'est concevable qu'à une condition : que chacun produise soi-même les objets de
consommation dont il a besoin. Alors, c'est-à-dire en supprimant toute collaboration sociale, disparaît la nécessité de toute proportionnalité dans l'économie sociale; l'économie sociale elle-même disparaît. God\vin comprend très bien cet état de choses quand il suppose, comme condition de sa société anarchique, un énorme progrès de la technique, qui permette à l'homme d'exécuter lui-même, sans secours étranger, les travaux les plus difficiles. Mais, ici, nous quittons le domaine de la réalité pour celui des chimères.
L'anarchisme, c'est-à-dire la pleine liberté de l'individu et l'absence de tout contrôle social, est donc irréalisable. Il faut, au contraire, s'attendre à voir persister, tant que la société existera, la nécessité d'un contrôle social de l'économie sociale, la nécessité d'une organisation sociale du travail.
Pourtant, l'anarchisme n'est pas sans importance positive. Le socialisme centraliste recèle, comme il a déjà été dit, le danger du despotisme de la majorité sur la minorité. L'anarchisme, qui met au premier rang le principe de la liberté absolue de la personnalité et proclame l'indépendance de l'individu vis-à-vis de la majorité, est, de même que le socialisme fédératif, un contrepoids à ce danger. Toute société humaine implique une opposition inéluctable entre l'individu et la société. La société est composée d'individus^ mais la personnalité humaine, elle aussi, naît et grandit sous l'influence du corps social. Aussi ne conçoit-on pas une société où la liberté individuelle n'existerait pas et où la personnalité humaine cesserait d'être une fin en soi, la fin suprême, pour devenir un simple organe social (comme cela existe dans certaines colonies animales, par exemple chez les méduses, dont certaines jouent le rôle d'organes de nu-
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trition, les autres le rôle d'organes sexuels, etc.) ; et on ne conçoit pas non plus une société composée d'individus absolument autonomes, indépendants de tout contrôle social. Entre les deux assises immuables de toute société humaine, — le principe individuel et le principe social, — un certain antagonisme est inévitable: d'une part, l'individu tend à se dégager de tous les liens sociaux et à acquérir le plus de liberté possible; d'autre part, la société veut autant que possible subordonner les indi- A'idus à ses intérêts. Et, comme les deux principes font, au même titre, partie intégrante de toute société humaine, leur lutte ne peut jamais finir par le triomphe de l'un. L'ordre social parfait sera celui qui conciliera la plus grande liberté individuelle avec le plus grand souci possible des intérêts de la société prise dans son ensemble.
L'anarchisme ne comprend pas ce dualisme inévitable de toute communauté sociale — qui reflète le dualisme du moi et du non-moi, du sujet et de l'objet — et il croit possible de délivrer complètement l'individu de toute contrainte sociale. Cette foi est fondée sur une erreur; elle méconnaît la véritable nature de la société humaine.
Bien qu'insoutenable au point de vue théorique, l'anarchisme peut avoir, au point de vue pratique, une importance positive, comme contrepoids à l'effort de ceux qui voudraient faire de la personnalité humaine un simple organe de la communauté sociale. Le résultat de cette lutte entre les deux tendances opposées sera la société socialiste future, qui ne proposera de subordonner ni l'homme à la société, ni la société à l'homme, mais de réaliser une conciliation aussi complète que possible, bien que toujours relative et jamais absolue, de ces deux principes opposés, de créer les conditions les plus favo-
rables au plein épanouissement de toute personnalité humaine, dans toute sa richesse et sa diversité, sans nuire à l'épanouissement des autres personnalités appartenant à la même communauté sociale, l'idéal de celle-ci étant d'englober l'humanité entière, c'est-à-dire tous les êtres raisonnables du monde.
Il n'y a qu'un domaine de l'activité humaine où la liberté complète soit nécessaire et possible : le domaine du travail intellectuel, du 1гал'а11 créateur. Aucune puissance de la majorité sur la minorité ne saurait y être tolérée, Л^ои1о1г soumettre be travail créateur à un contrôle social, ce serait en diminuer énormément la productivité et, par suite, faire subir à la société une perte énorme. D'ailleurs, dans ce domaine, aucune proportionnalité rigoureuse n'est requise, comme dans le travail d'ordre économique. Si telle tendance artistique prédomine à telle époque, telle autre à telle autre époque, la société n'en souffre pas. En tout cas, des mesures extérieures seraient tout à fait inefficaces. Les associations de personnes occupées à un travail créateur — associations artistiques, littéraires, scientifiques — sont fondées dès aujourd'hui sur une entente complètement libre et réalisent l'idéal anarchique. Dans la société future, ces associations scientifiques et artistiques de caractère anarchique se multiplieront naturellement, mais elles ne seront jamais la base de l'ordre économique; ici, il est impossible de concilier le caprice indi\'iduei et la rigoureuse proportionnalité qui est la condition de toute économie sociale fondée sur la division du travail.
La réalisation de l'ordre socialiste