CHAPITRE VIII
Le passage de l'ordre capitaliste à l'ordre socialiste Le programme pratique du socialisme
Le « Manifeste communiste » a mis fin à la méthode utopique des petites expériences socialistes. Ce n'est pas l'établissement d'une commune socialiste modèle, mais bien la conquête du pouvoir public dans l'Etat moderne qui est devenue le but du mouvement socialiste; le moyen d'y parvenir n'est plus la propagande pacifique, mais la lutte sociale; et l'élément social, sur lequel se concentre et se fonde le mouvement, n'est plus un groupe confus d'intellectuels, d'enthousiastes et de philanthropes, qui ne font partie d'aucune classe et proviennent des couches les plus différentes de la société; c'est une classe sociale nettement délimitée, le prolétariat.
Pourtant la conquête du pouvoir politique n'est qu'un but assez lointain du mouvement socialiste contemporain. La politique pratique quotidienne du socialisme se propose d'autres buts plus proches, qui peuvent être atteints sans sortir de l'ordre social actuel. Ce qui fait la force du marxisme en tant que système de politique pratique du socialisme, c'est qu'il a su concilier la lutte
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pour l'idéal socialiste lointain avec la lutte que mène la classe ouvrière pour ses intérêts les plus prochains.
Le programme pratique du marxisme comporte toute une série de mesures qui répondent à l'intérêt de la classe ouvrière et qui sont autant de travaux d'approche pour la réalisation de l'ordre socialiste. Pour les marxistes, l'ordre socialiste ne peut pas être le simple résultat de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat; il faut en même temps que l'organisation économique soit préparée, d'une part par ré\'olution spontanée de l'économie capitaliste, qui donne à la production — par sa centralisation — un caractère de plus en plus social, d'autre part aussi par une série de mesures législatives et autres, qui contribuent, même dans les limites de l'économie capitaliste, au relèvement social du prolétariat et à l'introduction progressive dans l'économie capitaliste d^éléments de l'ordre économique futur. Le programme pratique des partis socialistes contemporains est fait précisément de la revendication de ces mesures.
Il est très intéressant de constater que, même sous ce rapport, le socialisme des époques antérieures a préparé les voies au marxisme. Owen avait été un réformateur pratique et un des premiers lutteurs pour la législation des fabriques, avant même d^être socialiste. D'autres socialistes encore de la première moitié du xix* siècle ont compris l'importance des réformes sociales considérées comme stade préparatoire de la réalisation de l'ordre socialiste. Il est vrai que leur conception était quelque peu contradictoire; si le premier phalanstère, ou la première association coopérative doit avoir la vertu de transformer tout l'ordre social actuel, à quoi bon des réformes sociales ? Et pourtant, nombre de socialistes fédératifs demandaient avec Owen des réformes sociales.
Leur politique pratique avait un caractère dualiste : d'une part, ils faisaient une propagande zélée et enthousiaste pour l'institution de communes socialistes; d'autre part, ils présentaient un programme de revendications qui pouvaient être réalisées dans la société capitaliste. Pour la première partie, les résultats pratiques ont été nuls et tout s'est terminé par l'efTondrement des espérances et des entreprises; mais, dans la seconde partie, leur travail n'a pas été perdu : il a posé les bases de la politique pratique du socialisme moderne.
C'est Fourier qui a développé la doctrine des réformes sociales avec la plus grande largeur de vues et la plus grande pénétration, manifestant les dons admirables qu'il avait de sonder l'avenir. Aucun penseur social n'a eu au même degré la faculté de lire dans le livre de l'avenir. Combien de ses prévisions se sont réalisées et combien se réaliseront encore ! Sans doute, nous n'avons pas encore les phalanstères; mais la période de transition de l'ordre capitaliste, qu'a prédite Fourier et qu'il a désignée sous le nom de « garantisme », a indéniablement commencé depuis longtemps. La période sociale dans laquelle nous vivons est le « garantisme » décrit il y a près de cent ans par Fourier.
Fourier croyait fermement que la première phalange déciderait du sort de l'humanité et qu'elle supplanterait toute autre forme d'association économique. Mais il n'était pas seulement un rêveur; il était encore un profond penseur et un philosophe. Dans son esquisse d'une philosophie de l'histoire universelle, il signale que chaque phase de cette histoire est la résultante des forces créées pendant la phase précédante. La civilisation — qui est l'ordre social actuel — est soumise à la même loi d'évolution. Sous l'influence des forces sociales qu'elle a
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créées, elle doit se transformer inévitaljlement en un autre ordre social, que Fourier appelle le garantisme et dont il indique les traits caractéristiques. Mais son invention à lui, l'invention de la phalange, doit, à son avis, rompre cette évolution naturelle et régulière de la civilisation.
Fourier en arrive ainsi à une construction historique curieuse. Il fait le tableau du passé de l'humanité et celui de son plus prochain avenir, tel qu'il doit être inévitablement, si l'évolution sociale poursuit son cours normal, sans être dérangée par la découverte d'un ordre social harmonieux. Cet ordre-ci serait atteint, même sans cette découverte, par l'évolution progressive et lente. Mais l'ordre futur est trop différent de l'ordre actuel pour pouvoir naître immédiatement de celui-ci. Il doit y avoir entre les deux une transition, le garantisme. La découverte d'un ordre harmonieux la rend superflue. Sans elle, le garantisme aurait été un chaînon nécessaire dans l'évolution de l'humanité, une phase que Fourier, en la supprimant, caractérise de la façon la plus nette.
Le garantisme est un ordre social dans lequel les garanties de l'intérêt social s'opposeront à l'intérêt individuel. L'assurance officielle, par exemple, des membres de la société contre tous les accidents possibles prendra un grand développement; les rapports entre l'entrepreneur capitaliste et l'ouvrier seront réglés en faveur de celui-ci; l'Etat considérera comme son devoir de venir en aide aux chômeurs, de créer des organisations spéciales en vue de leur procurer du travail.
Sous la civilisation, la propriété a le caractère d'un droit absolu et individuel; dans le garantisme, elle deviendra un droit social et limité. La particularité caractéristique de cet ordre social sera la subordination
de la propriété individuelle aux besoins sociaux. « On sait fort bien reconnaître ce principe en temps de guerre: on n'hésite pas à raser, incendier tout ce qui gène la défense... et on y est bien fondé, parce qu'il s'agit do l'utilité générale devant laquelle doivent tomber les prétentions de l'égoïsme et de la propriété simple vraiment illibérale. Les coutumes civilisées n'admettent plus ce principe, lorsqu'il s'agit de garanties autres que celles de guerre ou de routes et canaux. Chacun oppose son caprice au bien général; et là-dessus interviennent les philosophes, qui soutiennent les libertés individuelles aux dépens des collectives... Tel est le principe de la propriété simple, droit de gêner arbitrairement les intérêts généraux pour satisfaire les fantaisies individuelles. » (Fourier.)
Dans le garantisme, ce droit disparaîtra partout où l'intérêt public le demandera, l'Etat tracera des limites à la propriété privée. Chacun, par exemple, a aujourd'hui le droit de construire sur ses terrains les maisons qui lui plaisent et voilà pourquoi les villes modernes sont si inesthétiques et antihygiéniques; pendant la période du garantisme, la ville aura un tout autre aspect, car on n'autorisera la construction de bâtiments qu'autant qu'ils seront en harmonie avec le plan général et que leur aménagement intérieur et extérieur répondra aux exigences du confort et de la beauté.
Un des plus grands moyens de sauvegarder l'intérêt public à l'époque du garantisme sera la création d'institutions spéciales que Fourier appelle « entrepôts concurrents » et que nous appellerions des sociétés de coopération de nature très complexe. Les « entrepôts concurrents » doivent d'abord fournir à leurs membres les produits dont ils ont besoin, aux plus bas prix possibles,
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en supprimant les intermédiaires; à cet égard, ils correspondent tout à fait à nos coopératives de consommation. Ils doivent consentir à leurs membres des prêts, par où ils correspondent à nos associations de crédit. Enfin, ils doivent servir d'entrepôts pour les produits agricoles de leurs membres, sur lesquels ils consentent leurs prêts, comme cela a lieu dans les difïérents entrepôts actuels. L'entrepôt s'occupera aussi de la vente des produits accumulés. Il jouera en outre le rôle de syndicat de production et procurera du travail à tous ceux qui en ont besoin. A l'entrepôt sera rattachée une organisation de consomnaation fondée sur une base sociale.
Fourier estime que ces entrepôts concurrents pourraient servir de point de départ à une transformation progressive de toute l'économie moderne. Ils devraient englober peu à peu tout le commerce du pays et supplanter toutes les autres entreprises commerciales. En même temps, ils pourraient, en organisant la production sur une vaste échelle, préparer le peuple à l'organisation future de la phalange.
Les traits caractéristiques de la période du garantisme sont donc la réglementation de l'activité économique privée par le pouvoir social, pour le bien de toute la société, et la formation d'associations qui organisent la production, la consommation et l'échange sur une base sociale. Le garantisme, en tant que système de garanties sociales qui s'opposent au caprice de l'entreprise privée, doit, selon Fourier, remplacer inévitablement le système actuel de liberté absolue de la concurrence, à moins qu'on ne supprime cette phase en passant immédiatement à l'ordre sociétaire, à l'harmonie.
L'espoir qu'avait Fourier d'une suppression possible de la période du garantisme ne s'est pas réalisé; mais le
garantisme lui-même, qu'il avait prévu, est bien arrivé. Toute notre législation ouvrière n'est pas autre chose que le système prévu par Fourier des garanties sociales contre les abus du régime capitaliste; et les « entrepôts concurrents » sont apparus sous les différentes formes de sociétés de coopération et de socialisme municipal, dont les progrès sont aujourd'hui si rapides.
C'est à Fourier qu'il faut attribuer également la paternité d'une idée très importante, qui a joué un graid rôle historique: l'idée du droit au travail.
Pendant les périodes de l'histoire qui ont précédé la civilisation, déclare Fourier, le peuple avait des droits naturels qui lui assuraient de quoi vivre, par exemple le droit de chasse, de pêche, celui de cueillir librement les fruits et de faire paître librement ses animaux. Sans ces droits il n'aurait pu subsister; aussi peut-on les considérer comme des droits naturels de l'humanité.
En établissant la propriété privée absolue, la civilisation a enlevé au peuple ces droits naturels. En échange, elle aurait dû lui assurer une compensation : le droit au travail. « L'Ecriture nous dit que Dieu condamna le premier homme et sa postérité à travailler à la sueur de leur front; mais il ne nous condamna pas à être priA^és du travail, d'où dépend notre subsistance. Nous pouvons donc, en fait de droits de l'homme, inviter la philosophie et la civilisation à ne pas nous frustrer de la ressource que Dieu nous a laissée comme pis-aller et châtiment, et à nous garantir au moins le droit au travail auquel nous avons été élevés. »
Or, le droit au travail, et par suite l'assurance d'un minimum indispensable de moyens de subsistance, ne peut pas être une réalité dans la société moderne. Sous le règne de la civilisation, l'assurance de ce minimum équi-