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de la valeur égale de la personnalité, elle perdrait toute sa valeur pratique. Naturellement, personne n'aura l'idée de nier que le traA ail de ceux qui ne possèdent pas ne soit une des conditions de la richesse des classes oisives. Mais celui-là seul verra dans ce fait une injustice qui reconnaît l'égale valeur de toutes les classes et qui, dans l'ouvrier comme dans le maître, ne voit autre chose qu'un homme.
La force et l'importance de la théorie de l'exploitation ne sont pourtant pas diminuées par la présence d'un élément moral. Au contraire, c'est là ce 'qui fait d'elle le centre de tout l'édifice théorique du socialisme : car le socialisme n'est pas seulement une science, mais encore un idéal; pas seulement une analyse de notre ordre social, mais encore un appel à l'œuvre sociale, pas seulement une théorie grise, mais encore une action vivante. Ce double caractère est 1пел'11аЫе dans toute doctrine sociale, qui poursuit une fin pratique, morale donc, et ne se borne pas à être une science froide, objective. L'important, c'est que les idées morales que nous mettons dans la science sociale, d'abord soient senties par nous comme telles (c'est-à-dire que nous n'y voyions pas, d'une façon erronée, l'expression de la réalité objective) et qu'ensuite elles aient une valeur générale, c'est-à-dire qu'elles ne soient pas des conceptions subjectives, arbitraires, mais bien une conséquence nécessaire de la conscience morale normale qui est la même dans tout homme normal. L'idée morale fondamentale de la théorie de l'exploitation (qui est en même temps l'idée morale fondamentale du socialisme) satisfait parfaitement à ces exigences, l'idée de l'égale valeur de la personnalité humaine étant, comme l'a démontré Kant, un postulat universel de notre raison pratique.
Telle que nous l'avons analysée, la doctrine de l'exploitation est absolument indépendante de toute théorie de la A'aleur. Le problème de la л'а1еиг est le problème central de la science économique. Les principaux penseurs de l'économie politique se sont attachés à le résoudre, depuis que la pensée économique a commencé à prendre la forme d'un système scientifique, et il est tout naturel que, dès les premières tentatives faites pour grouper les principaux éléments du phénomène de la valeur, les économistes se soient л'и8 obligés de reconnaître l'influence considérable exercée sur la valeur des produits par le travail employé à la production. C'est sous le drapeau de la théorie de la valeur-travail que l'économie politique a remporté ses premières victoires. Adam Smith est considéré comme un des créateurs de cette doctrine (bien qu'en réalité il n'ait été en l'occurrence qu'un éclectique et qu'il n'ait accepté cette théorie qu'avec toute une série de réserves). Par contre, il est établi que l'un des plus grands théoriciens de l'économie politique, Ricardo, était un ferme adhérent de cette théorie et qu'elle a été le point de départ de toutes ses conceptions. Sans doute, ce génial économiste n'était pas du tout d'avis que le travail fût le seul facteur déterminant de la valeur; mais, pour des raisons méthodologiques, il croyait bon de partir de cette supposition, comme si elle eût été parfaitement conforme à la réalité objective.
Il est facile de comprendre les conclusions sociales qui découlent nécessairement de la forme la plus rigoureuse et la plus intransigeante, de la forme absolue de cette théorie. S'il est Л'га1 que la valeur soit créée exclusiA'ement par le travail, la valeur représentée par les revenus des
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propriétaires fonciers et des capitalistes est donc tout simplement soustraite de la valeur créée par les ouvriers employés à la production. En d'autres termes, le bénéfice et la rente foncière, et en général tout revenu ne proA'enant pas du travail, n'est pas autre chose que le non-paiement de celui qui travaille, le ло1 de l'ouvrier par le propriétaire. Ainsi, la théorie de l'exploitation devenait le résultat logique d'une théorie de la valeur généralement reconnue par la science, qui, en outre, et ceci est très important, avait été créée et élaborée par les partisans même de l'ordre capitaliste actuel. Il apparaissait que, sans le vouloir, les ennemis du socialisme avaient armé les socialistes d'une arme théorique irrésistible.
L'apparition du grand ouvrage de Ricardo fut bientôt suivie de tentatives pour utiliser la théorie de la valeur exposée par lui, dans un esprit socialiste. Parmi ces tentatives, le livre de William Thompson, « An Inquiry into the Principles of Distribution of Wealth most conductive to Human Happiness » (1" édition, 1824), est surtout remarquable, car il contient les éléments essentiels de cette théorie du revenu ne provenant pas du travail qui, plus tard, présentée par Marx, sous le nom de théorie de la plus-value, a acquis tant de célébrité.
L'analyse de Thompson part de cette proposition que le travail est l'unique facteur qui fasse des objets désirés par l'homme une richesse. La simple utilité de l'objet, si grande soit-elle, n'en fait pas une richesse, tant que le travail de l'homme ne s'est pas uni à lui, d'une façon ou de l'autre. C'est alors seulement qu'il se distingue de la foule des objets désirés par l'homme, de toutes les autres sources de bonheur et qu'il devient richesse.
Dans la société moderne, l'ouvrier ne possède pas les moyens de production; ils appartiennent à des personnes qui ne prennent pas part ou ne prennent qu'une part très minime au travail de la production. Lorsqu'il veut vaquer à un travail productif, Гои\т1ег est obligé d'emprunter aux propriétaires ses instruments de travail. Or, avec quoi paiera-t-il le louage? Par une partie de son travail. Et cette redevance, fait observer Thompson, est si considérable, que l'ouvrier perd ainsi la plus grande partie du produit de son travail, consommée par des gens dont toute la participation au processus de production a été d'accumuler entre leurs mains les moyens de production et d'en faire l'avance aux véritables producteurs. Le propriétaire oisif des moyens de production acquiert, grâce à sa propriété, non seulement la même quantité de jouissances que le producteur véritable le plus travailleur et le plus habile, mais il s'assure, suivant l'étendue de cette propriété, une partie bien plus grande de la richesse créée par le travail que le véritable producteur n'en obtiendra par le labeur le plus acharné.
On pourrait répondre que l'ouvrier ne peut rien produire sans instruments, sans matière première, etc., et qu'il doit payer l'action utile du capital. Très bien, mais en quoi doit consister ce paiement ? Du point de vue de l'ouvrier, on doit retenir du produit du travail la valeur nécessaire pour reconstituer le capital avancé et payer le travail du propriétaire dans la même mesure que celui de chaque ouvrier, en supposant que le propriétaire ait lui-même fourni un travail utile. Mais le capitaliste réclame pour lui « toute la plus-value », tout l'accroissement de valeur qui reste après paiement des frais nécessaires à la production. C'est la lutte pour la plus-value entre le capitaliste et Гои\т1ег. On finit par
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conclure un compromis : le capitaliste s'approprie la majeure partie de la plus-value, l'ouvrier n'en reçoit qu'une faible part. Cette lutte traverse toute l'histoire; et le progrès historique, c'est que l'ouvrier par\àent à garder pour lui une partie toujours plus grande de la valeur des produits créés par son travail.
Après Thompson, cette façon de considérer le bénéfice et la rente foncière comme parties de la л'а1еиг du travail, que s'approprient les capitalistes et les propriétaires fonciers, devint tout à fait courante dans la littérature socialiste anglaise et, plus tard, aussi dans celle du continent. La théorie de l'exploitation conclut de cette façon une étroite alliance avec la théorie de la valeur-travail et en devint le complément logique.
Pendant longtemps, cela a paru être un perfectionnement considérable de la théorie de l'exploitation, sa consécration scientifique, car son destin semblait dès lors lié à celui de la théorie de la valeur-travail, qui a pour elle les plus hautes autorités de la science économique.
La théorie de la valeur-travail a été développée et poussée à ses conséquences logiques extrêmes par Marx dans son « Capital » . Dès les premières pages de son œuvre géniale, Marx pose un principe théorique, qu'il considérait comme le premier postulat de toute la science économique : le travail nécessaire à la production sociale n'est pas le facteur le plus important qui détermine la valeur, mais il en est la substance même, qui n'est pas autre chose que des heures de travail matérialisées, que de la cristallisation de travail.
Comme Thompson, Marx indique que la valeur nouvelle qui naît dans le processus de la production et qui constitue le bénéfice du capitaliste (de même que toutes
les autres formes du revenu ne provenant pas du travail) ne peut avoir son origine dans les moyens de production employés - — machines, matières premières, etc. — , le capital ne pouvant que transmettre sa valeur aux produits et étant impuissant à créer une valeur nouvelle. La seule source possible de cette valeur nouvelle ne peut être que le tra\'ail. ЛIais le capitaliste n'a pas eu pour rien la force ouvrière, il l'a payée au prix du marché. Comment la plus-value que perçoit le capitaliste estelle donc possible ? Il est évidemment nécessaire que l'ouvrier travaille pour le capitaliste plus longtemps qu'il ne faut pour remplacer le salaire reçu. La journée de travail de l'ouvrier peut donc être divisée en deux parties : pendant la première, il remplace le salaire qu'il reçoit, c'est le travail nécessaire; pendant la seconde, il crée une valeur nouvelle, une plus-value, que s'approprient les capitalistes et les autres classes sociales qui perçoivent des revenus sans travailler, c'est le travail supplémentaire. Le revenu des classes oisives n'est donc pas autre chose que le travail non-payé de l'ouvrier, une plus-value créée par lui et que s'approprient les propriétaires des moyens de production.
Telle est la fameuse théorie de la plus-value sous sa forme la plus simple, sous sa forme schématique, ou plutôt, telle est l'idée fondamentale de cette théorie, car elle est elle-même une construction scientifique très compliquée et très lourde, dont la première qualité n'est pas la simplicité. Mais l'idée fondamentale est, réellement, extraordinairement simple, claire et palpable. De là sa popularité extraordinaire parmi les masses ouvrières. Il n'est besoin pour la comprendre d'aucune culture et Гоил'г1ег le plus ignorant peut devenir en peu de temps son partisan convaincu et son propagandiste.
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Je ne леих pas dire par là que l'étonnant succès de la théorie de la plus-value et l'influence considérable qu'elle exerce sur les esprits depuis des dizaines d'années n'aient d'autre cause que la simplicité de son idée fondamentale. La même idée avait été exprimée longtemps avant Marx par Thompson et par d'autres et n'avait guère exercé d'influence sur les contemporains. L'originalité et la force de Marx, c'est d'avoir tiré d'une idée si simple une pareille abondance de résultats. L'idée fondamentale de la théorie de la gravitation est, elle aussi, très simple; n'empêche que les principes de Newton soient une des plus belles œuvres de l'esprit humain.
La théorie de la plus-value est le foyer central de toutes les conceptions économiques et sociologiques du « Capital ». Et comme le « Capital » est, malgré ses imperfections, incontestablement l'œuvre la plus grande et la plus géniale de la science économique pendant la seconde moitié du xix" siècle, une œuvre qui a joué un rôle unique dans l'histoire du mouvement socialiste, on comprend qu'elle soit devenue pour des millions d'ouvriers non seulement une conviction, mais même l'objet d'une foi ardente, fanatique.
Et pourtant : malgré tout le talent avec lequel Marx a édifié son système scientifique, malgré l'étendue des résultats obtenus par lui dans le domaine de la politique pratique, la théorie de la plus-value, telle qu'il l'a formulée, doit être absolument repoussée par la science. Elle est fausse et elle est, en outre, superflue.
Elle est fausse parce qu'elle part d'un principe faux. Le travail n'est pas la substance de la valeur, quels que soient les eR"orts des marxistes pour le prouver. En faisant du travail la substance de la valeur, Marx s'est mis en irrémédiable contradiction avec les faits
réels. La doctrine socialiste n'a rien gagné en faisant cause commune avec la théorie de la plus-value; elle a, au contraire, beaucoup perdu.
Surtout, la théorie de la valeur de Marx et de Thompson n'est pas celle de l'école classique. La différence entre les deux est la suivante. La théorie classique de la valeur, qui a atteint son dernier développement dans les œuvres de Ricardo et que j'appellerai la théorie relative de la valeur-travail, ne soutient nullement que la valeur des produits soit du travail matérialisé. Le travail nécessaire à la production est, sans doute, le facteur le plus important de la valeur, il n'en est pas le seul. Et ce n'est que pour des raisons méthodologiques, pour des raisons de convenance, que Ricardo, dans son analyse des phénomènes de la distribution, part de cette hypothèse que la valeur des produits est proportionnelle au travail nécessaire à leur production. De même, toute l'économie politique déductive part de ce qu'on appelle le principe de l'égoïsme, c'est-à-dire de cette supposition que les hommes, dans leur acti^^té économique, ne sont guidés que par leurs intérêts égoïstes. Sans doute, tout économiste sait parfaitement que l'homme réel, véritable, n'est pas un être exclusivement égoïste. Mais il est commode, pour simplifier l'analyse, de partir de cette fiction; aussi l'économie politique la prend-elle comme base de ses déductions.
C'est ainsi que Ricardo a décidé, dans une partie de ses constructions, de laisser de côté tous les autres facteurs de la valeur, en dehors du travail. En avait-il le droit ? C'est là une autre question. Mais toujours est-il qu'il n'a jamais considéré son hypothèse arbitraire comme l'expression de la réalité véritable des faits économiques. Il savait et rappelait toujours qu'en dehors du
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travail, nombre d'autres facteurs déterminent la valeur des produits et que même les prix moyens des produits sont loin de correspondre à leur valeur relative en travail.
Marx, au contraire, ne voit pas dans cette affirmation, que la valeur est proportionnelle au travail, une supposition subjective et relative. Le travail est pour lui la substance de la valeur, qui n'est pas autre chose que du travail social matérialisé, du travail cristallisé, suivant son expression. Cette théorie, que j'appellerai la théorie absolue de la valeur-travail, n'a de commun que le nom avec celle de Ricardo. En réalité, il existe entre les deux une opposition complète. Car, si le travail n'est qu'un des facteurs de la valeur, comme le prétend Ricardo, il est impossible qu'il en soit la substance.
Mais ces différences, bien que profondes, sont si fines qu'elles échappent facilement à l'attention. Il ne faut donc pas s'étonner que la théorie marxiste de la valeur ait été considérée par ses adversaires aussi bien que par ses partisans comme une continuation logique des idées de Ricardo. L'auteur du « Capital » le croyait luimême. Par suite, la théorie de la plus-value, qui, avonsnous dit, est une conséquence logique de la théorie absolue de la valeur-travail, a été considérée par presque tous comme une déduction nécessaire de la théorie de la valeur de l'école classique. Celle-ci reste, malgré tous les efforts faits par ses adversaires pour en rabaisser l'importance, en bonne place dans la science économique. Ce n'est que par suite d'une erreur, qu'on oppose la thorie de la valeur-limite de Jevons-Menger — le dernier mot de la science économique, — à la théorie de Ricardo. En réalité, comme l'ont ргоиле différents auteurs, elle est parfaitement d'accord avec celle-ci et forme même avec elle un tout logique indivisible.
Pourtant, nous l'avons déjà dit, il est absolument faux que la théorie de la plus-value s'accorde avec la théorie de la valeur de l'école classique. Elle a une tout autre base logique. Elle procède de la théorie absolue de la valeur-travail. Or, celle-ci est en contradiction manifeste avec la réalité positive.
Il n'est pas de subterfuge logique qui permette de prouver que le travail nécessaire à la production constitue la substance de la valeur. Une foule de choses ont en effet une valeur sans qu'aucun travail ait été dépensé pour les produire, ou bien ont une valeur bien supérieure à leurs frais de production. Gomme exemple des premières, nous pouvons citer le sol encore A'ierge; comme exemple des dernières, tous les objets rares, de même que les objets qui rentrent sous un monopole artificiel ou naturel. On peut sans doute taxer la valeur du sol de fictiл^e ou d'irrationnelle, comme l'a fait Marx. Mais ce ne sont là que des mots, qui ne produisent d'effet que sur ceux qui ont renoncé au droit de penser par eux-mêmes. Qu'on appelle la valeur du sol irrationnelle, qu'on l'appelle comme on voudra, c'est au fond affaire de goût; l'important, c'est que cette valeur, quelle que soit sa dénomination, est un fait bien réel et véritable : tout propriétaire qui empoche, en vendant son champ, une somme rondelette et sans rien de fictif, le sait très bien. De même, l'acheteur d'une belle toile ou d'un vin rare sait parfaitement ce que le prix de ces objets, qui est hors de proportion avec le travail dépensé pour les produire, a de réel.
Et ce ne sont là que quelques exemples, les plus palpables, de la disproportion qui existe entre la valeur véritable et la dépense de travail. Il serait trop long d'énumérer toutes les contradictions qui existent entre
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l9 réalité et les hérésies de la théorie absolue de la A'aleur-travail. Ce n'est d'ailleurs pas nécessaire. Les adversaires bourgeois du socialisme se sont chargés de la besogne, et, grâce à Marx, la lutte qu'ils mènent avec les doctrines socialistes s'est très simplifiée. Du jour où la critique socialiste de l'ordre économique moderne a commencé à se fonder sur la théorie de la plus-value, les défenseurs théoriques de la tradition inique se sont trouvés d'un coup maîtres de la situation.
Que celui qui n'est pas de cet avis considère de plus près la critique donnée par le camp bourgeois de la doctrine de Marx. Tout homme impartial reconnaîtra aussitôt que, s'il y a un domaine où les économistes bourgeois ont pleinement conscience d'être \àctorieux, ce domaine est celui de la théorie de la valeur. La lutte y est en réalité terminée. Sans doute les marxistes sont loin d'avoir déposé les armes, mais ils ne se défendent plus qu'en apparence, et, pour роил'о1г conserver leurs positions, ils font à leurs adversaires de telles concessions que l'objet de la lutte finit par disparaître.
Ainsi, la tentative faite pour rattacher la théorie de l'exploitation à la théorie de la valeur-travail et faire servir les doctrines dirigeantes de la science bourgeoise à la cause socialiste a donné un résultat tout à fait inattendu : au lieu de s'en trouver fortifiée, la théorie socialiste en a été tout simplement affaiblie.
Cette situation serait désolante, si la théorie de la plus-value, comme l'entend Marx, c'est-à-dire la théorie qui voit dans le travail la substance de la valeur, était vraiment indispensable au socialisme et si l'abandonner équivalait à l'abandon de la théorie de l'exploitation. Par bonheur, il n'en est pas ainsi. Comme nous l'avons déjà dit, la théorie de la plus-value n'est pas seulement
fausse, elle est encore tout à fait superflue pour le socialisme.
Elle est superflue parce que le but dernier qui lui donne tant de prix aux yeux de Marx et de toute son école, et qui est la preuve et le fondement scientifique de la théorie de l'exploitation, peut même sans son secours être facilement atteint. Pour prouver l'existence de l'exploitation dans la société actuelle, de même que dans les organisations économiques antérieures, il n'est nul besoin de recourir à aucune théorie de la \aleur. Les saint-simoniens et Pecqueur ont démontré que cette exploitation est inévitable tant que l'on garde la propriété privée des moyens de production. Ils ont démontré que le salarié est, au point de vue écononjique, absolument dans la même situation par rapport au propriétaire, qu'un esclave par rapport à son maître, quelle que soit la différence des deux situations au point de vue juridique; et ceci sans rien préjuger de la nature de la valeur. La grande valeur du vin de Champagne ne provient pas du travail, mais bien de la rareté du cru, laquelle, à son tour, provient de la rareté du sol qui le produit. Et pourtant la rente foncière que les propriétaires retirent ainsi de leur bien est tout aussi peu fondée sur le traл^ail, c'est-à-dire est tout aussi bien le résultat de l'exploitation du travail d'autrui, que toute autre rente.
L'exploitation du travail n'a pas son origine dans le domaine de la production, mais dans celui de la distribution des produits, quel que soit le facteur de leur valeur. L'exploitation du travail provient de ce que le produit ne va pas à l'ouvrier qui l'a créé, et ne ла pas non plus à l'ensemble de la société, mais bien au propriétaire oisif des moyens de production.
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Cette possibilité d'acquérir par la puissance sur les choses une puissance sur l'homme est la source et Tunique source de l'exploitation du travail.
Ainsi la théorie de la plus-value, telle que l'ont exposée Thompson et Marx, c'est-à-dire considérée comme conséquence de la théorie absolue de la valeur-travail, est à rejeter complètement. Mais elle contient une idée féconde et importante, qui peut et doit être exploitée par la doctrine socialiste. Le travail n'est naturellement pas la substance absolue de la valeur, mais il est celle du coût. Pour comprendre cette différence, il faut d'abord apprendre à connaître la différence essentielle qui existe entre ces deux notions fondamentales de la science économique. Par valeur d'un objet, nous entendons son importance économique, comme moyen de satisfaire certains besoins; la valeur est quelque chose de positif, de désirable. Le coût d'un objet, c'est la dépense nécessaire à sa production, quelque chose de négatif, que nous évitons, que nous ne désirons pas.
Nous avons déjà vu que le prix d'un objet (et le prix se base sur la valeur) ne dépend pas seulement du travail nécessaire à sa production. Mais par quoi est déterminé le coût d'un objet ? Le sol n'est pas l'œuvre du travail humain et il a pourtant un prix, une valeur par suite. Mais peut-il en même temps rentrer dans la catégorie du coût ? Le coût étant, avons-nous dit, la dépense économique exigée par la production d'un objet qui nous est nécessaire, comme la production du sol vierge ne nous demande aucun effort, le sol ne coûte donc rien.
La seule dépense absolue que l'homme ait à faire dans le processus de la production, c'est son travail. Sans doute, la production ne demande pas seulement du travail, elle demande encore des moyens de production.
Mais ceux-ci ne font pas partie de l'homme et, en les dépensant, il ne se dépense pas lui-même, tandis que le travail de l'homme, c'est l'homme lui-même. On ne peut donc les considérer comme faisant partie du coût absolu. Ces considérations que j'ai exposées plus au long dans mon livre « Theoretische Grundlagen des Marxismus » amènent donc à conclure que, seul, le travail humain constitue la substance absolue du coût.
Dire que le travail est l'unique substance du coût, c'est dire, en même temps, qu'il est le seul facteur actif de la production, que le produit tout entier est créé par le seul travail. Au point de vue de la technique, des modifications matérielles dans le processus de la production, l'homme n'est qu'une simple force mécanique, comme toute autre; à ce point de vue, il n'y a pas de différence entre la force de l'homme et celle de l'animal ou de la machine. Mais l'économiste, qui considère le processus économique du point de vue de l'intérêt humain, doit faire une différence, parce que, seule, la dépense de travail humain est une dépense de la personnalité humaine. Aussi, à ce point de vue, devons-nous considérer le travail humain comme seul productif, c'est-à-dire rapporter l'action utile de tous les autres facteurs de production au seul facteur de production actif, au travail humain.
Nous en arrivons donc à cette conclusion, que la richesse n'est créée que par le travail humain; naturellement, non seulement par le travail du salarié, mais encore par tous ceux qui participent à l'œuvre sociale par les forces créatrices de l'esprit, par l'effort intellectuel, dont le rôle, sous ce rapport, est de la plus haute importance.
Tous les biens économiques peuvent donc, à ce point