‹ L'évolution historique du socialismeChapitre 7 sur 21 · CRITIQUE DE L ORDRE ECONOMIQUE CAPITALISTE (ЗУ · texte numérisé non relu

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de vue, être considérés comme des quantités déterminées de travail social, de la cristallisation de travail, pour parler comme Marx. Mais il va de soi que nous ne retomberons pas dans l'erreur de Marx et que nous ne soutiendrons pas que le travail seul détermine la valeur des produits. Non, la valeur est un phénomène social très complexe, qui ne dépend qu'en partie du travail de la production. Mais quelle que soit la relation entre travail et valeur, le travail n'en garde pas moins une valeur réelle et indépendante et nous avons le droit scientifique de considérer tous les objets de l'économie humaine relati- A'ement au travail humain dépensé pour les produire. En partant de ce point de vue, nous pouvons dire que le sol vierge, quelle que soit sa valeur, n'a rien coûté à l'homme, puisqu'il ne renferme aucun travail humain.

Cette théorie de la productivité exclusive du travail doit être rigoureusement distinguée de la théorie marxiste de la valeur exclusive du travail. Les deux théories n'ont, au point de vue logique, rien de commun. Marx s'est prononcé catégoriquement contre la première, comme le montre sa « Kritik des Gothaer Programms », où il la critique àprement et la taxe de préjugé bourgeois. Par ailleurs, cette théorie de la productivité exclusive du travail a été admise par nombre d'auteurs qui n'admettent pas la théorie absolue de la valeur-travail, comme, par exemple, tout récemment par Lexis.

Avec la théorie du coût, la théorie de la plus-value peut se transformer de telle façon qu'elle ne soit plus en contradiction avec la réalité des faits et qu'elle acquière une nouvelle importance positive. Assurément, le produit social n'est pas réparti entre les différentes classes de la société conformément à la part prise par elles dans le coût en travail. Ceci est incontestable : le coût en travail

n'apparaît pas à la surface du monde capitaliste, parce que la répartition des produits est déterminée non par le coût en travail mais par le prix, c'est-à-dire par un élément économique essentiellement différent du coût en travail. Néanmoins ce dernier élément est indispensable à la science économique. Car la dépense de travail dans la production est un fait réel et, par suite, le coût en travail l'est également. Dans l'estimation des résultats d'un système économique, il est très important d'établir, non seulement quelle est la richesse sociale créée par ce système, mais encore quel est le coût en travail de cette richesse, quelle est la dépense de tra\'ail nécessaire. La seule mesure précise et exacte du progrès économique, c'est le degré de productiAité du travail atteint par la société. Le progrès se mesure à l'accroissement de la productivité du travail social, et ce dernier concept est un des plus usuels dans la science économique. Or, qn'est-ce que la producti^^té du travail? Ce n'est pas autre chose que l'élément du coût en travail, mais vu sous l'aspect opposé : la productivité s'exprime par le rapport de la quantité des produits et de la quantité de traAail dépensée dans la production, tandis que le coût en travail s'exprime par le rapport du travail dépensé et de la quantité de produits obtenus. En d'autres termes, les économistes se sers'ent, sans le saAoir, de la notion du coût en travail, en recourant constamment à la notion de la productivité du travail.

Or, si le coût en travail est une notion indispensable de l'économie politique, la notion du travail supplémentaire doit l'être également. Marx avait parfaitement raison en disant que dans la journée de travail de Гои\т1ег il faut distinguer deux parties : le travail nécessaire et le travail supplémentaire. Le travail nécessaire est celui

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que demande la reconstitution des objets de consommation nécessaires à l'ouvrier; le reste du travail de l'ouvrier, le travail supplémentaire, est dépensé dans l'intérêt des classes oisives de la société, qui se l'approprient au préjudice des autres.

Les notions de travail nécessaire et de travail supplémentaire complètent et fortifient essentiellement la doctrine de l'exploitation du travail, qui n'atteint que grâce à elles une clarté et une précision complètes. Les saintsimoniens ont démontré d'une façon convaincante l'existence de l'exploitation du travail dans l'ordre économique capitaliste; mais il ne leur était pas possible de déterminer le degré de cette exploitation. Ils ne pouvaient pas prouver si cette exploitation est considérable ou infime, si elle s'accroît ou diminue avec le progrès social, quelles sont les branches du travail et les pays où elle est plus ou moins considérable, etc. Une réponse claire et exacte à ces questions n'est possible qu'en partant de la notion de travail nécessaire et de travail supplémentaire.

La théorie de l'exploitation reçoit un perfectionnement encore plus important de sa réunion avec la théorie du coût absolu en travail. La dépense de travail et le degré atteint de productivité du travail constituent un fait social fondamental et indéniable, que l'on partage ou non la conception matérialiste de l'histoire. Il n'y a pas aujourd'hui d'historien ou de sociologue qui nie l'importance considérable du facteur économique dans la détermination de l'ordre social. L'exploitation sociale, sous ses formes les plus différentes, qui a constitué le fond de toutes les sociétés mentionnées par l'histoire, n'est pas un élément premier, mais bien un phénomène dérivé qui suppose certaines conditions de production. La notion de productivité du travail social ou, ce qui revient au

même, celle du coût en travail est un trait d'union entre la théorie de l'exploitation et la théorie générale de l'évolution sociale basée sur le développement des forces productrices sociales. La théorie du coût absolu en travail est, en d'autres termes, indispensable pour étayer la théorie de l'exploitation; elle en est la base sociologique nécessaire. Et c'est là surtout ce qui fait la haute importance de cette notion de dépense sociale de travail, sur laquelle Marx a édifié son système social et qui conserve son importance, même si l'on renonce à la théorie absolue de la valeur-travail et si l'on reconnaît que le travail n'est pas la substance de la valeur.

Mais la théorie de l'exploitation, alliée à la théorie du coût en travail, ne perd-elle pas son caractère moral? Ne devient-elle pas une construction objectiл'e de la science économique? Pas le moins du monde, la notion du coût en travail renferme elle-même des éléments moraux. Dans le processus de production, il n'y a pas seulement l'homme; il y a encore les moyens de production. Le travail du cheval qui traîne la charrue n'est pas moins indispensable au résultat utile que celui de l'homme qui la dirige. Pourquoi considérons-nous la production entière comme œuvre du travail humain ? Pourquoi ne reconnaissons-nous pas d'autre facteur actif de la production que le travail humain? Et pourquoi, d'autre part, mettons-nous sous ce rapport toutes les sortes de travail humain sur le même rang, sans différence aucune? Pourquoi considérons-nous tous les genres de travail humain pour comparables entre eux et les réunissons-nous en un tout, en une notion générale de travail social?

Sans aucun doute, parce que nous partons tacitement de l'idée morale qui est au fond du socialisme, de l'idée de la suprême et par suite de l'égale valeur de la person-

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nalité humaine. Cette idée seule nous donne le droit de nier, d'une part, la productivité du travail de la machine à vapeur ou du cheval, d'autre part, de comprendre tous les genres de travail humain comme un tout, sous la dénomination de travail social. La philosophie antique, qui ignorait l'idée de l'égale valeur de la personnalité humaine, n'aurait pu faire de différence entre le travail de l'esclave et celui du cheval et elle faisait par ailleurs une distinction radicale entre le travail de l'homme libre, du maître, de l'Hellène, et celui de l'esclave ou du barbare.

La grande idée morale de l'égalité de tous les hommes et de leur égale valeur est donc en même temps la base sur laquelle repose la notion du coût en travail. La théorie de l'exploitation, qui constitue le point de départ de la critique socialiste de l'ordre social existant, est donc une nouvelle ргеиле que le socialisme est tout imprégné d'éléments éthiques. Voilà pourquoi également il faut reconnaître dans l'idéal socialiste l'expression logique universelle de la conscience morale normale.

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