CHAPITRE II
Concentration de la production et du revenu et appauvrissement des classes ouvrières
La fin du xviii^ siècle et les premières décades du xix^ sont, dans l'histoire économique de l'Angleterre, l'époque de la « révolution industrielle ».
Dans toute l'histoire anglaise, il n'y a pas de période qui ait vu un changement aussi profond dans la situation économique des masses ouvrières. A l'époque d'Adam Smith, l'Angleterre était un pays de petite production. Même au début du xix^ siècle, les artisans et les ouvriers à domicile constituaient la majorité dans les principaux centres de l'industrie anglaise.
Dans la campagne, florissaient diverses branches de l'industrie à domicile, qui, pendant la saison d'hiver, étaient pour le paysan une source assez considérable de revenus. Une partie très importante du territoire était propriété communale. Le paysan indépendant, bien que très amoindri, tenait encore une large place dans certaines contrées. En général, la situation économique des masses qui travaillent était telle que A. Smith pouvait envisager l'avenir avec un optimisme confiant. Dans son célèbre ouvrage, il posait comme loi économique que le
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progrès industriel et commercial améliore nécessairement la situation des classes ouvrières, dont le bien-être augmente avec le progrès économique et l'accroissement de la richesse nationale.
Il serait difficile d'imaginer une plus grande opposition entre espoir et réalité que celle qui fut le fruit de la grande révolution anglaise prédite par Smith et de l'extension de la grande production dans l'agriculture et dans l'industrie. Cette révolution elle-même dépassa toutes les attentes. Quelques dizaines d'années suffirent pour faire de l'Angleterre un autre pays. Partout s'élevèrent des cheminées d'usines. La petite production — celle des artisans et des ouvriers à domicile — passa à l'arrière-plan. Le rouet disparut complètement; quant au tissage à la main, il se maintint encore quelque temps, mais fut finalement écrasé lui aussi par la machine. Les grandes fabriques commencèrent à prédominer dans nombre de branches industrielles, et cette rapide concentration de la production fut suivie d'un accroissement énorme de la productivité du travail. Dans les branches maîtresses de l'industrie, l'augmentation de la production fut considérable, et la richesse nationale s'en trouva accrue d'autant. Mais, contrairement aux espérances de A. Smith, le progrès industriel, loin d'amener une amélioration générale de la situation des classes ouvrières, eut un résultat tout opposé; plus les classes dirigeantes s'enrichirent, plus la grande masse de la population s'enfonça dans la misère.
Avec le développement de l'industrie manufacturière, on arriva à faire travailler les femmes et les tout jeunes enfants, qui devinrent l'objet d'une véritable traite. La durée du travail n'eut plus d'autre limite que celle des forces humaines, et celle-ci même fut dépassée, si bien
que les ouvriers durent littéralement se tuer au travail. Il en fut de même, bien que dans une proportion moindre, dans d'autres pays d'Europe, pendant la première moitié du xix" siècle. Partout, la concentration de la production amena un accroissement de la richesse nationale et la misère des grandes masses de la population.
La critique socialiste reconnut dans cet état de choses le résultat inévitable du système capitaliste. Dès le début du siècle dernier, Fourier signalait l'apparition d'une nouvelle sorte de féodalité — d'une féodalité industrielle, financière et commerciale — qui ne lui apparaissait pas moins néfaste que celle de l'ancien régime. Plusieurs fois, Fourier fit également observer que la misère du peuple s'accroit partout en raison de la richesse nationale et du progrès de l'industrie. Mais la théorie définitive de la misère croissante du peuple par la concentration de la production fut établie moins par Fourier que par ses disciples et principalement par le plus remarquable d'entre eux : Considérant. Celui-ci l'expose, dans son livre intitulé « Destinée sociale », d'une façon claire et précise.
Une des plus grandes constructions théoriques de Fourier est constituée par son schéma de l'évolution historique de l'humanité. L'époque moderne, qu'il appelle avec mépris l'époque de la civilisation, n'est, dit-il, qu'une période de transition. Deux phases s'y distinguent : une phase ascendante et une phase descendante. Nous nous trouvons dans la phase descendante, celle de la décrépitude de l'ordre social régnant et de la nais-