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CRITIQUE DE L ORDRE ECONOMIQUE CAPITALISTE

sance d'un ordre nouveau. Ce qui a caractérisé la première, c'est la décadence de la féodalité seigneuriale; ce qui caractérise la seconde, c'est le développement d'une поилеИе féodalité industrielle. La liberté de la concurrence, qui est le principe fondamental de l'ordre nouveau, doit nécessairement amener le triomphe du fort sur le faible. Et ceci, dit Considérant, parce que « les capitaux suivent aujourd'hui sans contrepoids la loi de leur propre gra\itation; c'est que, s'attirant en raison de leurs masses, les richesses sociales se concentrent de plus en plus entre les mains des grands possesseurs. Il n'en peut être autrement dans le morcellement des intérêts, puisque la petite manufacture, la petite fabrique ne peuvent pas lutter contre la grande manufacture et la grande fabrique; puisque la petite culture, se divisant et se subdivisant sans cesse, ne peut lutter contre la grande culture avec son matériel, ses avances, son unité; puisque toutes les découvertes des sciences et des arts sont, par le fait, le monopole des classes riches et augmentent sans cesse la puissance de ces classes; puisque enfin les capitaux donnent la force à qui les possède, et écrasent qui ne les possède pas. Ce n'est pas seulement dans les affaires de gain et de production que les conditions sont énormément favorables aux grands propriétaires, aux grands industriels, et ruineuses pour les petits propriétaires, les petits industriels; cette différence de position se retrouve avec un contraste aussi marqué dans les affaires de vente ou d'achat et de consommation.

Il est donc avéré que, comme Producteur, comme Acheteur ou Vendeur et comme Consommateur, c'est-àdire sous les trois faces qui composent l'intégralité industrielle, la concurrence entre celui qui possède

beaucoup et celui qui possède peu ou ne possède pas, est mortelle pour le dernier. »

La concentration de la production ne s'effectue pas seulement par l'accroissement des grandes entreprises privées prises isolément, mais encore par la formation d'associations du capital. Particulièrement importantes sont, sous ce rapport, les sociétés par actions. « La puissance du capital se trouve multipliée grâce au régime des sociétés financières. Ce système de concentration donne aux princes de la finance la possibilité de concentrer entre leurs mains des capitaux énormes, et d'entreprendre des opérations financières qui rendent leur puissance bien plus considérable. > Il se forme des monopoles de différentes sortes, des corporations privilégiées de capitalistes. Celles-ci ont à leur tête les barons, les comtes et les ducs de la finance, et sous la conduite de ceux-ci se rangent les petits capitalistes, dont les ressources alimentent les sociétés par actions. Grâce à ces vassaux, la grande finance s'empare des chemins de fer, des canaux, des mines, des usines, et d'autres positions importantes du monde industriel, tout comme les barons du moyen âge conquéraient, avec l'aide de leurs vassaux, les villages et les %illes.

La поил'еИе noblesse d'argent sera nécessairement à l'avenir une puissance sociale aussi forte que la noblesse de l'ancien régime. « Cette féodalité serait constituée dès que la plus grande partie des propriétés industrielles et territoriales de la nation appartiendrait à une minorité qui en absorberait les revenus, pendant que l'immense majorité, attachée aux bagnes manufacturiers et courbée à la glèbe, rongerait le salaire qu'on voudrait bien lui laisser. Alors on pourrait considérer la France, dans son ensemble, comme un vaste domaine exploité

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et mis en valeur par les masses, au profit d'un petit nombre de propriétaires tout-puissants. » — « La puissance des grands capitaux, multipliée par la concentration actionnaire, par les machines et les procédés de la grande fabrication, écrase déjà une foule des moyens et bas industriels et commerçants. Le prolétariat et le paupérisme marchent à pas de géants. »

C'est dans les pays dont la civilisation et le développement industriel sont le plus avancés, par exemple en Angleterre, en France, en Belgique, qu'il y a le plus de prolétaires. Aux Etats-Unis, la pauvreté n'atteint pas encore des proportions menaçantes grâce à l'abondance des terres libres, inoccupées; mais l'Amérique elle aussi marche dans les mêmes voies. Dans tout pays, on peut remarquer que plus une ville est grande et riche, plus elle abrite de misère. " Dans les pays différents, écrit Considérant, ce sont les villes les plus riches et les plus industriellement prospères, telles que Lyon, Manchester, Liverpool, Bristol, etc., qui sont témoins des révoltes de Prolétaires. »

" Les nations, poursuit-il, sont divisées aujourd'hui en deux camps ennemis; chaque progrès des sciences et de l'industrie, chaque pas de la civilisation, augmente la divergence des intérêts et l'hostilité des classes antagonistes... Le mouvement social actuel tend à dépouiller de plus en plus les classes inférieures et pauvres, au profit des classes supérieures et riches. »

Toutes ces idées furent bientôt partagées par tous les socialistes des années trente et quarante. Elles furent également exposées dans le « Manifeste communiste » de Marx et d'Engels, qui, dans les parties précisément qui ont eu le plus d'influence, n'est que la reproduction de la doctrine fouriériste.

La théorie de la concentration de la production et du revenu, qui le plus souvent n'apparaît pas sans le nom de Marx, a été, sans aucun doute, empruntée par lui aux fouriéristes, qui l'ont soigneusement élaborée dans leurs revues, « La Phalange )^ et « La Démocratie pacifique ». Et, seule, l'ignorance de la лаеШе littérature socialiste explique que cette doctrine favorite des fouriéristes soit devenue célèbre comme doctrine marxiste.

Il est intéressant de constater que même la dénomination de « socialisme scientifique » que l'on donne au marxisme, pour le distinguer du socialisme utopique, n'a pas été empruntée à d'autres qu'aux fouriéristes, qui ont toujours appelé leur école « scientifique » et l'ont opposée comme telle aux autres écoles socialistes. Ils appelaient Fourier, tout comme les marxistes appellent aujourd'hui Marx, « le père du socialisme scientifique ». D'ailleurs, il n'était besoin, pour formuler la théorie de la concentration, ni de grand génie, ni d'une grande profondeur de pensée; il suffisait de considérer avec quelque attention le monde économique pour remarquer ce trait distinctif saillant de l'évolution capitaliste. Aussi, en dehors des fouriéristes, une foule d'écrivains, socialistes ou non, de la première moitié du xix* siècle signalent-ils l'accroissement de la grande production comme un phénomène extrêmement caractéristique de la révolution industrielle.

Encore plus répandue chez tous les économistes de l'époque, sans distinction d'école, était cette idée que, dans l'ordre social actuel, la pauvreté et la misère des classes ouvrières est inévitable. La théorie d'après laquelle le salaire tend à descendre au minimum des moyens de subsistance strictement nécessaires avait été formulée très nettement dès le xvin" siècle par un des

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plus grands économistes français, Turgot. Cette opinion a été partagée par les plus éminents représentants de la science économique anglaise au siècle dernier, Malthus et Ricardo. Malthus considérait la pauvreté des masses populaires comme une loi naturelle de la vie de l'humanité, Ricardo aussi n'avait guère confiance en une amélioration de la condition des classes ouvrières. Les disciples de A. Smith ne pouvaient garder l'optimisme de leur maître : l'appauvrissement du peuple, qu'avait amené la révolution industrielle, était trop manifeste. La théorie de la misère croissante, de même que celle de la concentration toujours croissante de la production, a été entièrement adoptée par le marxisme. Mais Marx leur a donné à toutes deux dans son « Capital » des développements essentiels.

La concentration de la production s'accompagne, d'après Marx, d'une concentration de richesses toujours plus grandes dans les mains d'un cercle toujours plus étroit de capitalistes et, en même temps, d'une plus grande misère des masses populaires. Plus la richesse sociale augmente, plus la condition de l'ouvrier qui la produit devient précaire. Cet amoindrissement de la situation de l'ouvrier est une conséquence nécessaire de la loi fondamentale de l'accumulation du capital sous le régime capitaliste, une conséquence nécessaire de ce fait qu'avec les progrès de la technique une fraction toujours plus petite du capital se transforme en salaires et une fraction toujours plus grande en moyens de production. Les salaires ouvriers constituent une fraction toujours moindre de l'ensemble du capital social et, comme c'est celle-ci qui détermine la demande de force ouvrière, il s'ensuit que la demande de force ouvrière décroît constamment par rapport au capital social (il y a sans doute

augmentation absolue, mais une augmentation beaucoup plus lente, avons-nous dit, que l'accroissement du capital social et de la richesse sociale).

« L'accumulation capitaliste amène toujours la formation d'un excès relatif de population, proportionnel à son intensité et à ses proportions. »

Accumulation de richesse à un pôle, c'est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'esclavage, d'ignorance, d'abrutissement et de dégradation morale au pôle opposé, c'est-à-dire du côté de la classe qui produit le capital même.

Les lois de la production capitaliste amènent la formation d'un excès de population qui pèse sur l'ouvrier comme une masse de plomb et l'entraîne toujours plus bas dans le bourbier de la misère : < En produisant l'accumulation du capital, et à mesure qu'elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative. Voilà la loi de population qui distingue l'époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier. En effet, chacun des modes historiques de la production sociale a aussi sa loi de population propre, loi qui ne s'applique qu'à lui, qui passe avec lui et n'a par conséquent qu'une valeur historique. Une loi de population abstraite et immuable n'existe que pour la plante et l'animal et encore tant qu'ils ne subissent pas l'influence de l'homme. >

Ces citations du « Capital » montrent à l'évidence que, dans son œuvre principale comme dans le « Manifeste communiste », Marx se rallie à la théorie de la misère croissante des classes ouvrières. Il est vrai qu'il s'est, dans le « Capital «, prononcé énergiquement pour les lois sur les fabriques et qu'il a considéré la réduction

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légale de la journée de travail comme un des buts principaux du socialisme; il salua la loi sur la journée de dix heures comme une des grandes victoires de la classe ouvrière anglaise. On pourrait trouver dans le « Capital » quelques passages où Marx concède la possibilité d'une meilleure condition pour la classe ouvrière. Mais le point de vue fondamental de Marx est tout autre et toutes ses affirmations en sens contraire ne sont qu'une nouvelle preuve des contradictions de l'auteur du « Capital ».

La théorie d'après laquelle les salaires tendent à descendre au minimum des moyens de subsistance fut admise par tous les socialistes de la première moitié du xix° siècle, de même que par les représentants de la science bourgeoise. Lassalle la prit des uns et des autres et la baptisa la « loi d'airain des salaires ». Et il avait parfaitement raison de dire qu'en soutenant l'existence de cette loi, il se trouvait d'accord avec les meilleurs penseurs de son époque.

A partir de la seconde moitié du xix* siècle, un profond changement survient dans les conditions de vie des classes ouvrières. Les débuis du capitalisme ont amené une bien plus mauvaise situation de l'ouvrier, mais les progrès qui vinrent ensuite de l'industrie capitaliste lui furent en partie favorables. Les causes de ce changement sont extrêmement complexes. Le mode de production capitaliste accroît la productivité du travail, et cette circonstance est en soi favorable à la hausse des salaires. Mais, tant que la grande industrie ne prédomine pas encore dans le pays, l'accroissement de la productivité

du travail ne crée pas une tendance à la hausse, mais bien à la baisse des salaires ouvriers. Les fabriques sont, en effet, dans ce cas, en concurrence avec les différentes formes de la petite production : métier, travail à domicile, industrie capitaliste du travail à domicile. Tout progrès dans la construction des machines amène une baisse de prix des produits manufacturés et par suite une baisse des produits concurrents confectionnés à la main; le gain des petits producteurs se trouve donc diminué. Tant que ces petits concurrents des manufactures sont les plus nombreux, l'accroissement de la productivité du travail dans la grande production qui se sert de machines exerce une influence déprimante sur la situation économique des masses de la population restées fidèles à la petite production. Et le salaire lui-même des ouvriers employés par les manufactures ne peut guère augmenter durant cette période d'essor capitaliste, car la ruine continuelle de petits producteurs amène vers les fabriques une affluence énorme de travailleurs.

On vit tout cela dans les principaux pays capitalistes d'Europe pendant la première moitié du siècle dernier. Finalement, la victoire, et une victoire décisive, resta à la fabrique : dans les plus importantes branches industrielles, la grande production prévalut. Alors la situation changea. La productivité du travail continuant à croître, les salaires eurent également une tendance à la hausse ; la somme des produits, que se partagent l'ouvrier et le capitaliste, se trouvait, en effet, augmentée.

Mais, pour que cette tendance devînt réalité, il fallait que l'ouvrier réclamât pour lui au moins une partie de l'accroissement. Sinon, l'entrepreneur seul aurait bénéficié de la productivité accrue du travail.

Sous ce rapport aussi, la situation dcA-int plus favo-

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rable à la classe ouvrière pendant la seconde moitié du siècle dernier.

Les principaux facteurs qui fortifièrent la puissance économique de la classe ouvrière furent les lois sur les fabriques, les organisations ouvrières et le mouvement coopératif. Grâce à la réduction légale de la journée de travail, adultes et mineurs ne furent plus assujettis à un labeur exagéré et ils purent consacrer une partie de leur temps à une activité intellectuelle et sociale; de plus, la demande de travailleurs devint plus considérable, car il fallait pour exécuter la même besogne un personnel plus nombreux. Les Trade-Unions agirent dans le même sens. Enfin, le mouvement coopératif rendit les ouvriers, en tant que consommateurs, indépendants des commerçants. L'ensemble de ces circonstances permit à la classe ouvrière de défendre avec plus de succès qu'autrefois ses intérêts dans la lutte avec l'entreprise capitaliste. Seulement, ceux dont les vues économiques étaient déjà établies à ce moment eurent de la peine à renoncer à la théorie de la misère croissante qui, avons-nous dit, était généralement adoptée pendant les années quarante.

Quoi qu'il en fût, on ne pouvait toujours fermer les yeux à la réalité. Ce furent d'abord les économistes bourgeois qui jetèrent par-dessus bord la théorie de la misère croissante. Les socialistes les imitèrent. Presque plus personne ne désespère aujourd'hui de l'avenir de la classe ouvrière dans l'ordre économique capitaliste. Le chef actuel des théoriciens de l'école marxiste cite et approuve dans son livre sur Bernstein les lignes suivantes de Sydney Webb, qui caractérisent le changement survenu dans la situation de la classe ouvrière depuis les années trente :

« On peut montrer, écrit Webb, que, si depuis 1837 une fraction importante du prolétariat a fait de grands progrès, d'autres fractions n'ont pris qu'une part infime, si même elles y ont pris part, au progrès général de la richesse et de la civilisation. Si nous considérons les différentes conditions de vie et de travail et que nous fixions un niveau au-dessous duquel l'ouvrier ne peut vivre convenablement, nous trouverons que, en ce qui concerne les salaires, la durée du travail, le logement et la culture générale, la proportion de ceux qui sont au-dessous de ce niveau est moindre qu'en 1837. Mais nous constaterons aussi que le niveau le plus bas atteint aujourd'hui n'est pas plus élevé qu'en 1837, et que le nombre de ceux qui sont au-dessous du niveau que nous avons déterminé dépasse en valeur absolue le nombre constaté pour 1837. »

Dans ses derniers écrits, Kautsky se sépare nettement de la théorie de la misère croissante, qui constitue la base non seulement du « Manifeste communiste », mais encore du « Capital ». Mais il n'a pas le courage de l'avouer ouvertement et il masque son attitude en donnant à la vieille formule un sens nouveau. D'après ses dires, la théorie de la misère croissante ne doit être entendue que comme l'expression d'une tendance, non comme un fait réel, et d'une tendance non pas à la diminution absolue du bien-être économique des masses ouvrières, mais à une situation relativement moins bonne par rapport à celle des capitalistes. Bien que les ouvriers aient de meilleures conditions d'existence, les revenus des classes riches augmentent dans une proportion bien supérieure. Ainsi le contraste entre riches et pauvres est accentué et non atténué par la plus récente évolution du capitalisme : les salaires ouvriers béné-

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ficient d'une augmentation absolue, mais ils diminuent en tant que fraction du revenu social; la part des capitalistes augmente, au détriment de celle de l'ouvrier. En d'autres termes, le degré d'exploitation capitaliste devient plus élevé.

Il y a aussi accroissement de ce que Kautsky appelle la « misère sociale », c'est-à-dire de la disproportion entre les désirs des ouvriers et leurs moyens de les satisfaire. Le fait d'une plus grande misère en ce sens lui semble incontestable, quand il écrit : « L'aggravation de la misère, au sens social, est reconnue d'ailleurs par les bourgeois mêmes; mais ils ont donné un autre nom à la chose : ils la nomment « convoitise ». Peu nous importe le nom. L'important est le fait que la distance augmente toujours entre les besoins du salarié et la possibilité de les satisfaire, et en même temps s'élargit le fossé entre le capital et le travail. C'est dans cette misère croissante des ouvriers robustes physiquement et intellectuellement, et non dans un désespoir croissant de hordes scrofuleuses à demi abêties que l'auteur du <' Capital » voyait la force qui donnera au mouvement socialiste la plus vive impulsion. »

Toutes ces considérations sont, pour la plupart, fort justes. Les besoins de l'ouvrier dépassent de beaucoup les moyens qu'il a de les satisfaire. L'ouvrier a conscience d'avoir droit à une place dans la société tout aussi bien que le capitaliste. Or, comme celui-ci ne participe pas personnellement au travail de la production, il revendique tout le produit de son travail et ne se déclarera pas satisfait avant d'avoir obtenu gain de cause.

Il est aussi très possible que Kautsky ait raison en prétendant que l'exploitation du travail par les propriétaires des moyens de production ne diminue pas de nos

jours mais au contraire s'accentue, qu'en d'autres termes, le travail supplémentaire que s'approprie le capitaliste constitue une fraction de plus en plus grande du travail dépensé par l'ouvrier, que l'ouvrier travaille toujours davantage pour le capitaliste. Cela est très possible, mais rien ne le prouve en réalité, car les statistiques des revenus sont encore trop imparfaites pour permettre de répondre avec quelque exactitude à des questions si complexes et si difficiles. En tout cas, l'amélioration de la condition ouvrière est parfaitement conciliable avec une plus grande exploitation par la classe capitaliste.

Mais où Kaustkj'^ est vraiment dans l'erreur, c'est lorsqu'il affirme que la théorie développée par lui de la plus grande misère sociale n'est pas autre chose que la véritable théorie marxiste. La misère dont parle Marx ne réside pas du tout dans les plus grandes exigences de l'ouvrier, comme l'expose Kaustky dans sa théorie de la misère croissante. L'accroissement de la misère n'est pas du tout synonyme, pour Marx, d'accroissement des besoins de l'ouvrier. Pour l'auteur du « Manifeste communiste » il ne saurait être question de plus grands besoins de la classe ouvrière, puisque l'ouvrier devient un « pauper » et que le paupérisme s'accroît plus vite que la population.

L'augmentation de la richesse capitaliste est d'après le « Capital » synonyme d' « accumulation de pauvreté, de souffrance, d'esclavage, d'ignorance, d'abrutissement et de dégradation morale ». La langue de Marx est si claire, si expressive, que tous les doutes sont impossibles. L'auteur du « Capital » ne parlait pas de tendances, qui peuvent se réaliser ou ne pas se réaliser, mais de lois positives de l'évolution capitaliste, qui s'expriment par des faits historiques concrets. Marx estimait que plus les

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forces productrices du capitalisme sont considérables, plus la misère sociale, et même la misère physique, s'accentue et se propage; que dis-je, l'évolution capitaliste ne ravale pas seulement l'ouvrier au rang de с pauper », elle le dégrade au point de vue physique, au point de vue intellectuel, au point de vue moral, elle l'enfonce toujours plus bas dans l'ignorance et la dépravation. Si, ici ou là, Marx s'exprime différemment, son point de vue fondamental n'en reste pas moins tel.

Cette théorie de la misère croissante, sous sa forme première, ne peut plus être soutenue aujourd'hui par un économiste sérieux. Kautsky lui-même reconnaît que « précisément dans les pays capitalistes les plus avancés, il n'est plus possible de constater une progression générale de la misère physique; tout montre au contraire que la misère physique y diminue. La classe ouvrière vit mieux aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. »

En effet, on aurait de la peine aujourd'hui à défendre la théorie de la misère croissante, telle qu'elle est exposée dans le « Manifeste communiste » et dans le « Capital » ; nulle part (tout au plus dans le camp adverse) l'opinion de Marx au sujet de l'ignorance croissante, de la dépravation et de la dégénérescence de la classe ouvrière ne saurait être admise. Le socialisme ne peut être que le dernier à défendre cette thèse, car la défendre ce serait pour lui désespérer de sa cause. La victoire dans la lutte sociale ne peut aller à une classe qui faiblit au point de vue intellectuel, moral et économique. Les lauriers sont pour les plus forts, non pour ceux qui ont la force du nombre, mais pour ceux qui ont la plus grande force du courage, de l'énergie, du savoir, du sacrifice, de l'héroïsme, du dévouement à l'intérêt commun. Des dégénérés, des dépravés, des ignorants, tels

que le « Manifeste communiste » représente les ouvriers, n'auraient jamais le courage nécessaire pour s'affranchir. Si la classe ouvrière était vraiment dégénérée, les sombres extravagances sociales de certains écrivains, qui font deux parts dans l'humanité — celle des maîtres, disposant du savoir et de la liberté, et celle des esclaves, devenus des animaux domestiques humbles et hébétés — seraient la ла81оп de l'avenir. Mais, heureusement, cette théorie désespérante de la dégénération de la majeure partie du genre humain est contredite par le fait de l'indéniable progrès économique, moral et intellectuel de la classe ouvrière dans les derniers temps.

Ainsi les prédictions socialistes des années trente et quarante, la plus grande pauvreté, la plus grande misère des masses populaires ал'ес l'accroissement de la richesse nationale, ne se sont pas réalisées.

Il en est tout autrement de l'autre doctrine économique formulée par les socialistes de cette époque, de la théorie de la concentration, que confirment tous les faits les plus récents de l'évolution industrielle. Sans doute, la petite production ne subit pas de diminution absolue; elle fait même de lents progrès. Mais son importance relative dans l'économie nationale décroît rapidement. La grande production fait partout des progrès bien plus rapides que la petite, parfois au préjudice de celle-ci, dont les représentants vont grossir les rangs du prolétariat.

Le trait le plus saillant de l'évolution industrielle dans les principaux pays capitalistes pendant les vingt dernières années, c'est le pas de géant fait par les différentes associations de la grande finance. L'époque de la concurrence exaspérée entre les diverses entreprises capitalistes expire. Les capitalistes ont appris des ouvriers l'irapor-

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tance de l'action commune. Les associations du capital, sous leurs différents noms, représentent toutes les formes intermédiaires, de l'entente temporaire de quelques capitalistes dans un but déterminé (par exemple, l'entente au sujet du prix d'une marchandise vendue sur un certain marché à un certain moment) jusqu'à la fusion complète de plusieurs entreprises indépendantes en une vaste entreprise sous une même direction et une même administration.

Ce processus de réunion et de centralisation de la production capitaliste s'effectue sur une échelle surtout vaste aux Etats-Unis, où quelques branches industrielles constituent pour toute l'étendue de cet immense pays une seule entreprise capitaliste énorme.

Mais, si la théorie de la concentration est, somme toute, confirmée par les faits les plus récents pour le domaine industriel, on ne peut en dire autant en ce qui concerne le domaine de l'agriculture. Par suite de différentes conditions d'ordre technique et économique, par suite du fait, par exemple, que la production agricole est plus dépendante de la nature, que les machines et la division du travail ne peuvent y jouer qu'un moindre rôle, que, par contre, la part du travail humain est plus importante dans l'intensification de la production agricole, etc., les avantages de la grande production sur la petite sont bien moindres dans l'agriculture que dans l'industrie. Il faut également mentionner différents obstacles d'ordre social que la grande production agricole a à surmonter et qui n'existent pas pour la petite production agricole (par exemple, la « question ouvrière » propre à la grande propriété rurale, le manque de travailleurs, qui résulte de l'émigration vers la ville). Pour toutes ces causes, auxquelles je ne puis

m'attarder plus longuement, on ne remarciue pas dans l'agriculture cette centralisation de la production qui est un trait caractéristique de l'industrie. Le paysan ne disparaît pas devant la grande propriété capitaliste; il progresse même le plus souvent aux dépens de celle-ci.

Cette circonstance atténue, mais elle ne supprime pas l'importance de la théorie de la concentration pour l'ensemble de l'économie capitaliste.

Dans son substantiel et intéressant ou\Tage sur la question agraire, Kautsky expose avec une netteté vigoureuse comment, dans tous les pays capitalistes, l'agriculture se subordonne, et doit nécessairement se subordonner, à l'industrie : l'industrie conquiert une situation toujours plus prépondérante et, en même temps, la population industrielle augmente rapidement aux dépens de la population agricole. L'expérience de tous les pays montre qu'il y a là un phénomène inévitable. Il se trouve donc que la vie et l'évolution de l'industrie règlent toujours davantage l'évolution de l'économie nationale. Par suite les particularités du développement agricole peuvent complètement disparaître sous les traits plus épais du développement économique. Malgré le morcellement de la production agricole, il y a concentration de l'ensemble de la production nationale. Malgré les progrès des petites fermes, le nombre des prolétaires augmente, et le nombre des producteurs indépendants subit une diminution relative; malgré la décadence de la production agricole capitaliste, l'économie nationale subit de plus en plus l'emprise de la production capitaliste.

Il faut faire une distinction rigoureuse entre concentration de la production et concentration des revenus. Celle-ci n'accompagne pas toujours nécessairement la première. Nous avons vu que la production, dans son

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ensemble, se concentre dans des entreprises toujours plus grandes, dont le nombre diminue sans cesse par rapport au nombre des ouvriers qu'elles emploient. Le même phénomène s'observe-t-il dans le domaine du revenu national ? Peut-on dire que le revenu national se concentre dans les mains d'un nombre toujours plus restreint de magnats du capital ? C'était l'avis de Marx ; il estimait que les classes moj^ennes doivent nécessairement aller à reculons, aussi bien au point de vue du nombre que sous le rapport des capitaux dont elles disposent.

Sans aucun doute, ces prévisions ne se sont pas réalisées. Le nombre des grands propriétaires augmente rapidement. Les classes moyennes progressent aussi, sous le rapport du nombre comme sous celui du revenu. Par contre, les masses les plus pauvres de la population deviennent relativement moins nombreuses. En général, on remarque une lente diminution de la misère parmi les plus basses classes, une rapide augmentation du nombre des grands propriétaires et de leurs revenus, et la force de résistance des classes moyennes.

Mais, si les classes moyennes, au point de vue du revenu, conservent toute leur importance, leur caractère social se modifie de la façon la plus profonde. Jadis, la classe moyenne était constituée surtout par les petits capitalistes et les petits propriétaires. Aujourd'hui, elle se recrute pour une grande part parmi les ouvriers les mieux payés. La nouvelle phase de l'évolution capitaliste crée une aristocratie d'ouvriers, dont les revenus ne diffèrent guère de ceux de la petite bourgeoisie. Mais, à mesure que les premiers d'entre les ouvriers remplacent la bourgeoisie, la. population se prolétarise de plus en plus; c'est-à-dire qu'une partie toujours plus grande

de la population est contrainte par la marche de l'évolution économique à vivre du salaire de son travail; la concentration de la production progresse et le capital s'empare de plus en plus de toute l'économie sociale.

Ainsi, malgré la force de résistance des classes moyennes, les conflits sociaux ne s'atténuent pas dans la société moderne ; ils s'accentuent. Une fraction de plus en plus grande de la population, emportée par le torrent de l'évolution capitaliste, va grossir les rangs de la classe ouvrière ; la société se scinde de plus en plus en capitalistes et en prolétaires. Et la force sociale et politique de la classe ouvrière grandit en même temps que la puissance économique du capital.

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