Les paysans
Parmi les circonstanes qui ont exercé une grande influence sur la formation de la mentalité russe, certaines sont d'ordre géographique, d’autres d'ordre social.
L’immense étendue du territoire a donné au travail agricole un caractère extensif et, malgré les progrès de l'industrie au cours du xix® siècle, la très grande majorité du peuple russe était agricole. Pendant longtemps le paysan ne chercha pas à améliorer ses procédés et continua à travailler suivant des traditions séculaires.
Le servage fut aboli le 19 février 1861, mais ce régime qui avait duré trois siècles exerçait encore ses effets malgré sa disparition juridique. L’habitude du servage et la passivité du peuple russe permettaient au paysan | de supporter une situation que tout autre européen civi-
lisé eut considéré comme intolérable. Des documents publiés par des historiens ainsi que des procès ont rapporté les abus commis par certains grands propriétaires fonciers qui, non seulement soumettaient les serfs à un travail très dur, mais encore leur faisaient subir d’horribles traitements. Ces paysans incultes, habitués depuis toujours à cette situation, étaient arrivés à un rare degré d’insensibilité. Grégoire Alexinsky, ancien député à la Douma,rapporte dans La Russie moderne un fait cité par le publiciste Samarine : le gérant d’une exploitation agricole avait interdit d'appliquer des peines corporelles aux paysans qui, à la suite de cette mesure refusèrent de travailler; il fallut recourir aux procédés habituels pour les forcer à reprendre le travail. Par la suite, les paysans prirent l'habitude d’obéir sans y étre contraints par les coups, mais ces procédés barbares eurent pour effet la démoralisation des masses et la continuité d’une haine farouche dirigée contre l'aristocratie terrienne et la bureaucratie pour les causes que nous exposerons ci-après.
L'histoire montre que des réactions violentes se produisaient parfois et que le nombre des émeutes de paysans allait en croissant jusqu’à 1860, mais ces émeutes, en raison de leur importance, étaient toujours durement réprimées.
Si les seigneurs et les fonctionnaires étaient détestés par les masses populaires, le tsar par contre fut aimé de son peuple pendant longtemps, car il n’était pas rendu responsable des actes des personnes de son entourage. Les sentiments monarchiques du peuple russe devaient durer jusqu’à la révolution de 1905.