L'Industrie et le Capitalisme
Le développement économique à la fin du xrx® siècle a revêtu un caractère en quelque sorte catastrophique, par sa rapidité extraordinaire. Ce développement s’est manifesté par la concentration des grandes entreprises groupant des armées de salariés au détriment des petites fabriques hors d'état de lutter contre les puissantes organisations. Il en est résulté une « prolétarisation » croissante de la masse des travailleurs, groupant le prolétariat rural, le prolétariat industriel, le prolétariat intellectuel. Pour le Gouvernement, cette évolution dans l’économie sociale passait inaperçue.
En même temps que le nombre des salariés de l’industrie augmentait, le développement du machinisme joint à la division technique du travail croissante, uniformisait les valeurs individuelles. La force musculaire et les qualités professionnelles dues à l'apprentissage devenaient inutiles. Les femmes et même les enfants occupaient de jour en jour des postes confiés jusqu'alors uniquement aux hommes. Les statistiques et les rapports des inspecteurs du travail correspondant aux premières années du xx° siècle constatent que le travail de l’homme était remplacé progressivement par celui de la femme et de l'enfant. Ces nouvelles catégories de travailleurs présentaient pour les industriels deux avantages : plus grande docilité et salaires moins élevés à égalité de travail. De 1901 à 1905, l’augmentation du nombre des ouvrières de 22,7 à 24,4 % correspon-
dait à une diminution du nombre des ouvriers de 66,7 à 65,2 %.
L'entrée des femmes dans la grande industrie entraîna des conséquences sociales et économiques : l’unité de la famille ouvrière fut détruite et les salaires tendirent vers la diminution, l’offre de main-d'œuvre croissant sur le marché du travail. Les industriels profitèrent de cette circonstance pour payer relativement moins les ouvriers mariés.
D’après une statistique anglaise de 1908, le salaire moyen d’un ouvrier allemand était égal aux 83 %et celui d’un français aux 75 % du salaire d’un ouvrier anglais. Or, le salaire d’un mineur du sud de la Russie était, en 1904, inférieur de 12 % à celui d’un mineur français de la période 1860-1870, d’après Alexinsky. La moyenne des salaires des ouvriers russes variait suivant les régions ; d’après les statistiques de l’Inspection des fabriques,elle était de 366 roubles par an dans le gouvernement de Saint-Pétershourg et de 163 roubles dans celui de Vladimir. Dans le gouvernement de Lomja, en Pologne, cette moyenne serait retombée à 64 roubles par an, soit de 13 à 14 francs par mois. La situation des ouvriers des services publics n’était pas plus brillante, notamment dans les services des municipalités.
Dans de nombreuses régions des gouvernements de Saint-Pétersbourg et de Moscou, les industriels avaient introduit l’usage du « truck system » consistant à payer le salaire en nature ; par contre, à l’ouest, en Pologne notamment, pays plus rapprochés de la civilisation européenne, cette coutume avait disparu.
Le système des amendes infligées aux ouvriers était
appliqué largement ; les sommes ainsi versées servaient à constituer un fonds de secours dont les intéressés n'avaient d’ailleurs ni la gestion ni le contrôle. Une loi de 1897 avait fixé à onze heures et demie la durée maximum de la journée de travail pour les adultes. La plupart des industriels, constatant que ce taux aboutissait pratiquement à « l’intoxication du moteur humain » et coriséquemment à la diminution de la productivité, exigeaient une journée de travail plus courte. Par contre, certains entrepreneurs particuliers ainsi que les entreprises municipales n’hésitaient pas à transgresser les dispositions de la loi de 1897.
Les conditions que nous venons d'examiner n'étaient pas faites pour établir de bons rapports entre le capital et le travail.