Les débuts du régime soviétique
Le contrôle ouvrier
La révolution d’octobre 1917 a tenté d’appliquer directement les théories de Karl Marx sur la dictature prolétarienne, sans passer par la phase intermédiaire du socialisme parlementaire.
Lorsque les bolcheviks prirent le pouvoir, ils n’avaient préparé aucun programme économique précis, car ils comptaient essentiellement sur « l’effort créateur collectif » des masses. Lénine, tout en voulant réaliser la doctrine de Karl Marx, pensait peut-être à l’idée émise par Adam Smith dans La Richesse des Nations, tendant à admettre que s’il existe une différence entre un philosophe et un portefaix, celz « semble provenir beaucoup moins de la nature que de l’habitude et de l’éducation. »
Partant de ce principe, l’entrée en action des masses travailleuses devait être facile, car le capitalisme avait réduit à des opérations arithmétiques très simples le contrôle et la comptabilité des diverses entreprises. Les ouvriers prenaient ainsi en main la gestion de toutes les branches de l’activité économique.
Parmi les mesures les plus importantes prises par les bolcheviks, la première fut la socialisation de la terre ; la seconde fut le contrôle ouvrier. Ce contrôle avait pour but d’organiser la production. C'était non seulement un organe professionnel, mais encore un organe économique actif qui préparait l'avènement de l'Etat syndicaliste. Grâce à son énergie créatrice, la classe ouvrière devait organiser rapidement la société sur des bases nouvelles. :
Le contrôle ouvrier devait aboutir à la suppression définitive de l'entrepreneur, société ou particulier, c’est-à-dire de toute personne physique ou morale faisant acte de prévision et d'organisation afin de produire pour le marché. En fait, au cours de la première période de la révolution, un certain nombre d’entreprises étaient déjà soumises au contrôle de comités ouvriers, mais le «contrôle ouvrier » proprement dit ne fut créé qu'après l’arrivée des bolcheviks au pouvoir.
En principe, les comités ouvriers de la première période constituaient une organisation comparable à celle des conseils d’entreprise (Betriebsrate) prévus en Allemagne par la Constitution de Weimar et réalisés par la loi du 4 février 1920. Les comités ouvriers,agissant d’ailleurs isolément et sans méthode générale cherchaient déjà à écarter les entrepreneurs et à prendre en mains complètement l’organisation de la production.
Le pouvoir soviétique, en instituant le contrôle oùvrier par un acte législatif, a donné une existence juridique à des organisations ‘qui s'étaient créées spontanément et occasionnellement et il a rendu ce contrôle obligatoire dans toutes les entreprises. Cette mesure
avait pour but de transférer aux masses ouvrières la domination économique détenue jusqu'alors par les classes dirigeantes de l’industrie, du commerce, des transports et de la banque.
Le contrôle ouvrier réalisait ainsi la substitution du prolétariat à la bourgeoisie capitaliste en appliquant Jà doctrine pure de Karl Marx.
Le çontrôle ouvrier était obligatoire pour toutes les entreprises groupant au moins cent salariés, ouvriers ou employés, même pour celles qui étaient gérées par des étrangers. I1 comportait trois degrés : contrôle local par entreprise, contrôle régional par ville, gouvernement ou centre industriel, contrôle général pour toute la Russie.
Le contrôle s’étendait non seulement à la production, mais encore à la vente des produits, à l'achat des matières premières et à la gestion financière des entreprises. En conséquence, les commissions ouvrières prenaient toutes mesures utiles en vue d’établir les programmes techniques et commerciaux ; elles établissaient en particulier les prix de revient et les prix de vente. D’une façon générale, elles assuraient entièrement la marche des entreprises dont elles réglaient tous les détails.
Les commissions de contrôle devaient en outre participer avec les pouvoirs publics à l'élaboration des programmes d'ensemble et à l'étude des différences causes susceptibles d’influer sur la situation de l’économie générale. Ainsi, ces commissions devaient assurer la répartition des matières et des moyens de transport et agir comme régulateurs de la production. A cet effet, les
membres des commissions avaient le droit de prendre connaissance de tous les documents, de la comptabilité notamment, et de se faire donner par la direction des entreprises toutes explications qu'ils jugeaient nécessaires. Les décisions étaient exécutoires, sauf annulation prononcée par l’organe de contrôle supérieur.
Les commissions de contrôle possédaient ainsi des pouvoirs très étendus aboutissant à l’éviction des propriétaires d'usines et même des directeurs et des techniciens supérieurs tels que les ingénieurs. C'était là l’application intégrale de la théorie de la force organisatrice des masses. Le deuxième congrès des conseils de l'Economie nationale en 1919, dans ses résolutions, a fondé la création du contrôle ouvrier sur les considérations suivantes :
10 — «La politique impérialiste de la bourgeoisie a conduit le pays à une ruine économique complète, à l'arrêt des usines, à la désorganisation des transports, et à un chômage énorme. Dans ces conditions, les organisations économiques de la classe ouvrière, les syndicats industriels, ont vu surgir devant eux le devoir de s’immiscer dans la production pour empêcher l'arrêt complet des usines et le chômage absolu qui menaçaient le pays ;
29 — C’est dans ce but que l’on avait créé, dès avant la révolution d'octobre, dans les usines et dans les fabriques, le contrôle ouvrier lequel est devenu, entre les mains des organisations ouvrières, un facteur révolutionnaire très puissant dans la lutte du prolétariat pour sa domination économique et contre la rapacité
de la bourgeoisie, la ruine industrielle et le sabotage des patrons. »
Chaque commission de contrôle fonctionnait d’une façon indépendante, pour son propre compte, sans s’inquiéter de l'intérêt général. Le résultat de ce système fut déplorable.