CHAPITRE SECOND
Chez le jeune étudiant de Thagaste nous pouvons considérer tour à tour, selon une classification communément reçue, l'esprit, le cœur et la volonté. Ces trois aspects de sa vie intérieure se distinguent très nettement en lui, et ils nous sont assez bien connus, grâce à ses Confessions (i).
Sans doute ^ cliez Augustin comme en chacun de nous, le physique a dû influer beaucoup sur le moral et il mériterait donc une étude spéciale. Mais nous ne possédons à son sujet aucun renseignement précis. La dépouille mortelle de l'évêque d'Hippone s'est conserA'ée moins bien que ses écrits. Le lieu même de sa sépulture finale ne se laisse pas préciser d'une façon certaine (2). D'autre part, les portraits que l'iconographie chré-
(i) Ce sujet a été spécialement traité, d'après les lettres d'Auf^ustin, par A. Ginzel, Der Gt'ist da he'liç,en Augustinus in seinen Briefen, dans les Kirchenhistorische Schriften, Vienne, 1872, t. I, p. i23-2/j5, el pins récemment par W. Thimme, Augustin, Ein Lebens-und Charakler-Bild mif Grand seiner Briefe, Gotlingen, 1910, ïn-12. Je m'appuie dr préférence ici, sur les Confessions, parce que je n'étudie point dans ce cliapitre, d'une façon directe^ la psychologie de l'évêque d'Ilippone. ni (■clic du moine de Thagaste ou du solitaire de Cassiciacum, mais celle de l'étudiant de Carthage sur laquelle les Confessions peuvent seules nous renseigner.
(2) Le corps d'Augustin, enseveli d'abord à Ilippone, fut apporté vers la fin du v^ siècle en Sardaigne, par Fulgcnce de Ruspe qui voulait l'arra-
tienne nous a donnés de lui sont très tardifs et fantaisistes (i). Nous ne le connaissons, en somme, que par son œuvre et il a, de bonne heure, trop méprisé le corps pour en parler beaucoup. Par lui nous savons cependant qu'il avait une santé fort délicate. Déjà, dans son enfance, pendant qu'il fréquentait l'école de Thagaste, il avait été une fois très gravement malade (2). Or il souffrait alors d'une « oppression de poitrine » survenue « tout d'un coup » et disparue presque aussitôt après (3), c'est-à-dire, selon' toute apparence, d'une crise d'asthme, indice certain d'un tempérament arthritique (4). Dans sa vingt-neuvième année, à peiuje arrivé à Rome, il sera surpris de nouveau, selon son expression, par le « châtiment de la maladie corporelle », ou, plus précisément par des « fièvres », celles, sans doute, de la malaria, qui mettront quelque temps sa vie en grand danger et ne pourront que lui laisser une faiblesse
(lui- aux Vandiiles devenus maître* de l'Afrique, cl de là il fut transporté, en 710, à Pavie, par le roi lombard Luitprand. (jui l'avait arliftô au\ Sarrasins établis dans cette île (V. J. Germer-Durand, Le toni'jbeau de saint Augustin à Pavie, dans la Revue de Vurt chrétien, 1878, p. 257- 274). Avec le temps, l'emplacement exact de sa sépulture fut oublié. En 1695, on crut l'avoir retrouvé à la suite de la découverte faite dans l'église de Pavie, oïi il avait été dépose, d'une tombe de marbre portant le nom d'Augustin (V. Beccard, Histoire des reliques de saint Augustin, Paris,, 18G7, in-8°). Mais l'identification fut contestée et elle l'est encore (V. O^. Rottmauner, Wotfsgriiber, Augustinus, dans le Historisches lahri)uclh, 1898, p. 897).
(j) V. Barraud, Mntice iconographique sur saint Augustin dans le Bail, du conï. histor. des arts et mon.: arcli., beaux arts, t. IHI (1802), p. 57-60; Barbier de Montault, Le culte des Docteurs de l'Eglise à Rome, saint Augustin, dans la Rev. de l'art chrét-, 1891, p. 5oo-5o5 ; Freih. von Herfiing, Augustin, 1902, in-8°, Abbildungen.
(2) V. plus haut, p. 10.
(.3) Pressu slomachi {Conf., I, 17). Augustin parle ailleurs (De ord., I, 5), d'une (c stomachi dolor », et il la qualifie, en deux autres textes, contemporains, de « dolor pectoris » (Cont. Aead., I, 3; De beat, vit., 4)- Dans Sa terminologie médicale, « stomachus » et <( peetus » sont donc synonymes. En un autre passage des Confessions, '1 présente l'état moral dans lequel il se trouvait au temps de sa foi manichéenne comme une (( pressura pectoris ». Il constate que la critique formulée par Nébride contre le dualisme aurait dû lui faire « vomir » cette erreur, mais n'y parvenait pas. Et il ajoute que des arguments contraires le «déprimaient» et Ie"*« suffoquaient », sans le conduire pourtant jusqu'au « tombeau » {Conf., VII, 3 fin., 5 fin.).
(fi) V. A. Trousseau, Clinique médicale de l'Hùtel-Diea de Paris, io*édit., Paris, 1902, in-8°, t. II, p. 460-502 : L'Asthme, et surtout p. 463- 466 : L'asthme chez l'enfant.
PSYCHOLOGIE l) 'AUGUSTIN 41
physique assez accentuée (i). Un peu plus tard, à trente-trois ans, une indisposition d'un autre genre, qui rappellera celle qu'il a eue d'abord dans sa ville natale, l'obligera à abandonner la chaire de rhéteur qu'il occupe à iMilan et à se retirer dans la campagne de Cassiciacum (2). Au cours de l'été, son a poumon )) se mettra « à souffrir d'un travail littéraire excessif, à respirer péniblement, à témoigner par des douleurs pectorales d'un certain malaise, à refuser une parole un peu claire et prolongée » (3). Dans les mois qui suivront, pour ménager sa santé ébranlée, il devra éviter de parler trop haut ou trop longtemps (4). Un jour, il se fera lire la moitié d'un chant de Virgile, sans se sentir la force d'entreprendre aucun autre travail (5). Une autre fois, une réprimande un peu vive, faite à deux jeunes élèves, suffira pour le fatiguer et pour l'obliger aux repos (6). Il n'aura même pas la force d'écrire bien longtemps (7), et la raison lui recommandera de ne pas pleurer comme il le fait, pour ne pas aggraver le mal de sa poitrine (8). Il craindra beaucoup de mourir (9), et, pour se rassurer contre
(i^i Conf., V. ifi. Possidiu? se scii du mènitî mot pour (J^sii^mT la dernière maladie d'Augustin: Decubuit febribus fatigafTis (Vit. Aug., 29). Les fièvres étaient fréquentes dans l'Afrique romaine (V. Gaston Boissier, L'.'lfr. rom. 2® éd. p. i44,, not. i). Mais celle dont est mort Auj^uslin provenait peul-ètre d'une épidémie, causée par le siège d'Hippone, que cer'naient depuis trois mois les Vandales. (Possidius, op. cit., 5>8 (in. et 29), ou peut-être encore d'une cachexie produite par la inulnrin. qu'il avait contractée jadis en Italie.
(2) Cont. Acad., I, 3; De beat. vit.. 4; De nrd., I, 5. Les détruis qui suivent pourraient faire croire qu'il était alors atteint de tuberculose. Mais cette supposition parait assez peu vraisemblable à cause du grand âge auquel il est arrivé, car il est mort à 76 ans. Une bronchite, résultant de son asthme et occasionnée par son épuisement antérieur et par le surmenage intellectuel auquel il venait de se livrer, suffit à tout expliquer. D'après H. Beckcr (op. cit., p. 17), « ses maux de poitrine et d'estomac (.'*).-.. pouvaient être une suite de la vie irrégulière qu'il venait de mener ». La fin dr ce chapitre montrera qu'il a mené au eontiairiî. au cours des années précédentes, une existence fort régulière.
(3) Conf., IX, 4.
(fi) Cont. Acad., lU, i5.
(5) De ord., I, 26 Jin.
(6) De ord., L 33.
(7) SoUl., I, I et 20 fin.
(8) Soin., I. 26.
(9'^ SoliJ., L lO. Plusieurs passages des Coiijessions (VU, 19, 26) semblent supposer que déjà pendant les années précédentes il a éprouvé
la perspective d'une fin prochaine, il cherchera à se prouver que rànie est immortelle (i). A deux ou trois ans d'intervalle, écrivant de Thagaste à un de ses amis, il se plaindra de la « faiblesse » de son corps, qui ne lui permet pas de faire ce qu'il veut, et il aura encore très présente à l'esprit la pensée de la mort (2). Vers sa quarantième année, s 'adressant à un autre de ses amis, il lui dira qu'il ne peut ni marcher, ni s'asseoir, ni se tenir debout, parce qu'il souffre « d'une douleur et d'une tuméfaction » provoquée par les hémorroïdes (3). Plus tard aussi, il regrettera que sa mauvaise santé le tienne éloigné des fidèles d'Hippone (4), et, en une autre circonstance, il leur dira qu'il est un vieillard par son âge, mais qu'il l'est depuis" longtemps déjà par ses infirmités (5). Toute sa vie sera, en somme, souffreteuse. Ce fait nous explique en partie le pessimisme maladif avec lequel il jugera toujours la vie présente, comme aussi l'insistance qu'il mettra à rappeler les nombreuses infirmités dont souffrent les fils d'Adam et à les prés,enter comme la conséquence inéluctable d'une première faute (6).
Cependant, jusqu'à son dernier jour, sa vue ,et son ouïe demeureront parfaitement intactes (7). Ces deux sens, qui sont intimement liés à l'intelligence, présentent donc chez lui une vitalité extrême. Lui-même le constate : « Les yeux, dit-il, aiment la variété des formes... Tout le long du jour, tandis que je veille, celles-ci frappent mes regards et elles ne me' laissent aucun repos... La lumière même, qui couvre du matin au soir tous les objets visibles, me séduit par une multitude d'agréments jusque
In 11101110 orainl(\ On peut noter à ce propos qne rien ne donne la sensation d'tine mort procliainc comme la difficulté de respirer dont souffrent les asthmatiques. (V. Trousseau, op. cit., p. 46o cl suiv.).
(i) SoUL, II, I. Il est à remarquer que le De iminorialitair auiinae a été écrit peu après le second livre des Soliloques, où la question de l'àme est nettement po.sée et qu'il en est la suite régulière.
(2) Epist., X, I fin.
(3) In lecfo suni. Ncc ambulare cnim, nec slare, nec scdere possum, rhagadis vel exochadis dolore et tumore (Epist., XXXVIII, i init.). II est à remarquer que les asthmatiques sont tout particulièrement sujets aux hémorroïdes (V. Trousseau, op. cit., p. ^63, àSà, etc.).
a) Epist., CXXII, I.
(5) Serm., CCCLV, 7 fin.
(6) De civ. Dei, XXII, 22, 3; Cont. Julien., III, 10; V, 28; Cont. Julian. op. imperf., II, 236, etc.
(7) Possidius, Vit. Aug., 3i.
dans les moments où je m'occupe d'autre chose et où je ne lui prête aucune attention... Que dVeuvres innombrables les hommes ont inventées par leurs arts et leurs diverses industries !... Or tout cela me charme (i) ». Le goût de la beauté physique s'est manifesté en lui, d'une façon très \ive, dès sa jeunesse (-a). Aussi le premier ouvrage qu'il écrira sera intitulé De pulchro et apto (3). De bonne heure encore il a étudié et aimé la musique (4). Dans sa trente-troisième année, il pleurera de joie en entendant chanter dans une basilique des cantiques chrétiens (5). Plus tard le goût qu'il éprouvera pour ces pieuses auditions sera si grand qu'il s'en accusera comme d'un grave faut. Il souhaitera s'en débarrasser et il croira parfois y avo. réussi, puis il sera de nouveau ressaisi par ce mauvais démon : « Les plaisirs de l'ouïe, confesse-t-il à Dieu, m'ont charmé et captivé plus que ceux des sens inférieurs... Lorsque des sons qu'anime votre parole sont chantés par une voix douce et artistique, je m'y complais un peu, mais je ne m'y attache plus... Cependant il me semble que je leur accorde parfois une place d'honneur plus grande qu'il ne convient, car j.e constate que vos saintes paroles ellesmêmes font naître en moi des émotions plus religieuses et plus intenses quand elles sont chantées que quand .elles ne le sont point... Cette délectation me trompe fréquemment (6) ».
Augustin, qui a beaucoup médit des sens^ célèbre au contraire la 'mémoire comme le principe de l'intelligence, comme l'image du Père Eternel dans le sein de qui est engendré le Verbe (7). Il vante (( l'immense capacité » de ce pouvoir que nous avons de conserver en nous les connaissances acquises et il admire sa « multiplicité profonde et infinie » (S). C'est parce qu'il a été, cà ce point de vue, fort bien doué. Lui-même le constate expressément, en parlant de ses premières années (9). D'ailleurs, pour
Ci) Conf., X. 5i. 53.
(2"^ Qnis milii... novis-siniarum rcnim fiipnrc-; pulrliiitiidinc? ini
usum ronvej'loret (Conf., II, 3).
(3) Conf., IV. 01.
(fi) Conf.. IV, 3o.
(5) Conf., IX, i4; X, 5o.
(6) Conf.. X, I0.
(7) De Trin., X. 17-19; Epist.. CLXTX, 6, de.
(8) Conf., X, 16, 26.
(9) Conf., X, i5, 3i.
44 l'évolution I.NTELLECTLELLE 1)E SAT.NT AUGUSTIN
s"en convaincre, on n'auruit qu'à lire ses ouvrages. Plus on l'étudiera, plus on pourra constater que ses idées les plus personnelles se ramènent à des souvenirs plus ou moins modifiés. Il ne cite que rarement ses maîtres, parce qu'il ne les utilise guère sans donner à leurs idées une forme nouvelle. Il n'en reste pas moins constamment leur disciple (i). Sa vigueur intellectuelle vient, en grande partie^ d'une heureuse mémoire.
Elle procède aussi d'une imagination féconde. Chez Augustin, la « fantaisie » a toujours joué un très grand rôle. Jusque dans les écrits de sa vieillesse abondent des comparaisons tantôt riantes et tantôt sombres mais toujours naturelles et souvent très heureuses, qui préparent la voie à la pensée, qui la portent en quelque sorte et la font entrer aisément dans lesprit (2). Le même fait sobserve encore mieux dans ses oeuvres de jeunesse. Les images s'y pressent plus libres et plus gracieuses et y donnent à ses spéculations les plus abstraites un charme tout spécial. Il se révèle là, inconsciemment et presque malgré lui, comme un poète (3). De fait, dès son enfance, il aimait passionnément Virgile, et il ne trouvait rien de plus beau ni de plus captivant que (( le che\al de bois plein de soldats armés, l'incendie de Troie et l'ombre de Creuse » (4). D'autre part, quelques années après avoir terminé ses éludes, il concourra pour un prix de poésie et il gagnera, à sa très grande joie, la couronne souhaitée (r>).
Cliez lui, pourtant, l'intelligence s'est de bonne heure dégagée <1p limagination. Il o-n donnait déjà des preuA'es manifestes quand il prenait à Thagaste ses premières leçons (6). Chez le grammairien de Madain-e, il excellait si bien à tourner un discours que ses travaux y étaient généralement préférés à ceux de tous ses condisciples et qu"nn l'appelait « un enfant de grande espé-
(t) V. siiprti. p. ■>'> et .^7.
(t) Voir par cxemplo, i^a letln' CCXXXI, à Dariii?. (pi'il a dû ('■crire dans les tout driniiTs temps de sa xie.
(3) Voir le De ht'oto Vila 1-0, S, ç). etc.. lo Cortlra Acndemicos. II, i, 2, 7, etc., et le De. or<{ine, I, 2, S, sfi. qui sont les plus anciens écrits que nons ayons de lui.
(4) Conf., I. 52. Cf. Enéide, II, v. 771-773.
(5) Conf., IV, I, 3, 5.
Conf., I. i5.
idiice )) (ij. A Caitliaye, il l'fiiiportait égalemenl i<ur tous ses partenaires (2). A son départ de la métropole, il va poursuivre brillamment, sans aucun professeur^ le cours encore incomplet de ses études classiques : « Etant dans ma vingtième année, dit-il dans ses Confessions, j'eus entre les mains un ouvrage d'Aristote, intitulé Les dix Catégories. J'en avais entendu parler avec beaucoup d'éloges par le rhéteur de Carthage dont je suivais les leçons et par d'autres personnes qui passaient pour savantes. Je le cherchais donc comme quelque chose de grand et de divin. le le lus et je le compris à moi seul. Je m'en entretins ensuite avec des gens qui disaient n'en avoir acquis l'intelligence qu'avec beaucoup de peine auprès de maîtres iort instruits... Ils ne purent m 'apprendre rien de plus que ce qui m'était, venu à l'esprit au cours de cette simple lecture... En ce temps-là, je lus aussi de moi-même toutes sortes de livres sur les arts dits libéraux^ ,et je compris tous ceux que je pus lire... Je pénétrai sans grande difficulté, sans nul secours humain, tout ce qui avait trait à la parole et au raisonnement, aux dimensions des figures, à la musique et aux nombres. Vous le savez, Seigneur mon Dieu, car c'est vous qui m'avez donné cette promptitude de l'intelligence .et cette finesse de l'esprit... Je ne rf marquais les grandes difficultés rencontrées dans l'étude de ces arts, même par des gens studieux et bien doués, que lorsque j'essayais de les exposer et le plus distingué parmi eux était celui qui avait le moins de peine à me suivre » (3).
Au terme de sa formation scolaire, Augustin n'en garde pas moins, sur beaucoup de points, les idées et les superstitions du peuple. Peu après qu'il aura regagné Thagaste, il sera fort ému par le récit d'un songe oii sa mère aura cru voir annoncée sa conversion prochaine (4). A douze ans de là, il priera Monique de demander une autre vision qui lui fasse savoir s'il doit se iiuirier (fi). Dans l'intervalle étant déjà professeur de rhétorique à Carthage, il accordera un tel crédit à la divination qu'après avoir perdu une cuiller d'argent, il enverra un de ses disciples
(1) Coi} t. I. ^fi fin. et 27.
(2) Con/.. III. 6.
(3) Coni., IV. sS. 3o.
(V) C.orif., III, if)-20.
5) Conf.. VI. 23.
en demander des nouvelles à Albicerius (i). Vers le même temps, il ne cessera pas de consulter les astrologues (2). Il étudiera passionnément leurs écrits (3), et il s'en assimilera si bien l'enseignement qu'il tirera lui-même des horoscopes (4). Il rejettera les offres d'un aruspice, mais c'est parce qu'il regardera tout meurtre d'animaux comme un acte démoniaque et qu'il ne se croirait pas permis de laisser tuer seulement une mouche pour obtenir une couronne d'or (5). A l'exemple de Monique, il prendra tel propos incidemment recueilli au cours d'une conversation hâtive, mais bien adapté à son état d'âme, comme un oracle destiné à lui faire connaître sa véritable voie (6). Dans sa trente-troisième année, pris du désir de renoncer au monde et n'osant pas cependant s'y résoudre, un jour où il aura entendu chanter, à une fenêtre voisine de sa maison, un refrain inconnu : « Prends et lis, prends et lis », il croira que c'est Dieu lui-même qui lui parle ainsi et, ouvrant au hasard le recueil des Epîtres de Paul, il y A'erra, dans un conseil donné par l'Apôtre aux fidèles de Rome, une invitation tout à fait personnelle qui décidera en partie de sa vie (7). Après avoir accepté les pires extravagances de la mythologie manichéenn?., jusqu'à se persuader qu'une figue verse des larmes quand on la cueille (8), il se ralliera au merveilleux chrétien le plus fantaisiste. Il croira, par exemple, selon une tradition d'ailleurs très répandue, que la Bible hébraïque a été traduite en grec par soixante-dix interprètes dont les versions, tout à fait indépendantes, se sont miraculeusement accordées dans leurs moindres détails (9). Evêque d'Hippone, il enverra deux de ses clercs, visiter le tombeau de saint Félix de Noie, pour forcer le démon à dénoncer l'auteur inconnu de désordres récents, comme le cas, dit-il, s'est produit à Milan, près des restes mortels d'un autre
(i) Cotil. Ara,]., I. 17.
(2) Conf., IV, /|.
) Conf., IV. 5.
1,4) Conf., VIT, 8.
(5) Conf., IV, 3.
(6) Cnnf., III, 21. Cf. De béni. vit.. .Si. ) Conf., VIII, 29.
(8) Conj., m, 18.
De dort, christ., II, 22 : De Civ. Dei, XVIIT, .l?. : Ennrr. in Psnlni.^ LXXXVII, 20.
bienheureux, et dans d'autres sanctuaires du même genre (i). Jusqu'à la fin de sa vie, il gardera toute la simplicité et la na'i- \eté dje la foi populaire.
De même, il conservera jusqu'au bout les habitudes intellectuelles des grammairiens à l'école desquels il a été formé. M' is c'est dans ses premiers écrits qu'il les montre surtout. \Jans chacun d'eux il déploie une finesse d'analyse qui souvent dégénère en subtilité et qui devient très vite fatigante (2). 11 relève avec une extrême minutie les moindres propos de ses contradicteurs, pour les soumettre à une critique impitoyable qui ne fait grâce d'aucun détail (3). Il aime à bien diviser son sujet (4).
11 s'applique plus encore à en définir exactement les termes essentiels (5), et il donne à leur étymologie une grande attention (C>). Pour lui les noms sont des signes naturels (7), et ce n'est pas le hasard mais la pure raison qui a présidé à leur constitution fS). Il jongle, pour ainsi dire, avec eux et il prend plaisir aux allitérations les plus étranges (9), de même qu'aux assonances les plus lointaines (10). On pourrait faire un recueil
(i) Epiât., LXXVTTI. 3; of. LXXVII, 2.
|3) Le De iiumnrtolitate animae, qui est resté à l'état de hroiiillon et qui montre donc comment travaillait Augustin, est à cet égard très caractéristique.
|3| (l'est ce que montii'ut, par exemple, ses critiques des Manichéens ForPunat, Fauste, Félix et Secundin, qui seront étudiées au cours de ce volume.
(4l Les di\ irions qu'on trouvera ici dans l'exposé de ses doctrine^ ont été généralement indiquées par lui-même.
lô) Tout le traité De beat, vit., par exemple, roule sur des définitions. Cf. Cont. /icad., I, 0, 10, 10, 16, iç), ctc ; Dr ord., L 27 sq. : II. i sq. ; SoliL, II, S sq., etc.
|6) V. De beof. r/7.. 8. ,3o. 3a ; Solil., 11. 20 : De Minj., 12; De Mus., VI, 39-; De Ub. (irb., III, ^o, etc. Certaines étymologics augustiniennes sont fort fantaisistes. Ainsi, nequam \ivt]\ de ne quidfiuam, (( quod ne quidquam sit » (De beat, inl.. S, 3o), oeulus de velocitas, <( quoniam veloeiter videt » (Serni., LVI, 26), cadaver de cadere, « quoniam v-adil », (.S'en/!., CCXII, 2). De miême, vir vient de \irlus. (Serin., CXXVII, 9: CCCXXXII, 4), et vifuperatio de vitii paratio [De lib. arb., III, fio). Cf. verba a verberando. nomina vero e noscendo », (De Mnçi-,
12 fin): « solemnitas ab co quod solet in armo (( iSfrni.. CCLXVIII. i"). 171 /)<• (c,eu. ad litl. lib. intperj.. ?.C).
181 De beat. vil.. 3o inil.: De ord.. il, 3."), de.
(()) Philocalia el pliilosof)liia {Cont. .{end.. Il, 7); Lieentius et l.iicilianus (ibid.. 9).
(10) C'est ainsi que, à la concupiscenlia biblique il subslitm-ra très fréquemment la cupidita*. pour la mettre en parallèle avec la cliaritas,
48 L'É\OLLTIOiN INTELLECTUELLE DE SALNT AUGUSTIN
volumineux et souvent amusant des jeux de mots dont sont semés ^es livres (i). Il ép^ou^e un besoin presque instinctif de rapproclier des termes qui s'opposent, de découvrir en tout des antithèses (2). A ces divers points de vue, il appartient à la faipJUe des Aulu-Gelle et des Macrobe.
Mais il se rapproche bien plus encore des rhéteurs. Comme ces derniers, il aime la controverse, il la recherche, il en vit. Nombreuses sont les conférences contradictoires auxquelles il prend part et cest à lui qu'en revient toujours l'initiative (3). Quand il ne peut lutter par la parole, il le fait par la plume, et ses écrits, non seulement ses lettres et ses sermons, mais ses traités de philosophie ou de théologie les plus abstraits et ses commentaires les plus littéraux de la Bible ne sont souvent que des (pu\res de polémique, consacrées à faire prévaloir une doctrine ;iu détriment d'une autre (A)- Hon existence entière n'est qu'une longue discussion, où ses partenaires se renouvellent constamment sans parvenir à l'épuiser, et où lui-même modifie bien parfois ses convictions mais sans rien perdre jamais de son ardeur première (5). Il ne se contente pas d'avoir à moitié raison. Il prétend détenir la vérité intégrale. Afin de mieux réfuter ses adversaires, il va jusqu'à la négation absolue de leur thèse (6). Et, pour donner du relief à s.i pensée, il recourt aux formules
<V. De docl. rhrisl.. JH, lO ; De Trin.. IX. i3,; De luioii . rlirisL, Sa; Se.rm., CLXIV. 8, etc.).
h) On on trouvera quelques ('cliaiitillons chez A. Hépnicr, [.n hilinilé des sermons de scdnt Augustin, Paris, 18S7, in-8°. p. ii5-ii8.
(31 V. IV'pnicr, op .cit., p. i?,5-i28. Celte dernière (endance, acquise ])ar Anjrnstin à l'école des grammairiens seia encore développée chez lui par les Maiiicliéens. dont la docfi-ine est foute faite de contrastes. I^'anioTU' de ranlitlièsc est très scnsil)le cliez Faiiste de Milève iCunt. h'aust., XXI. I : XXIV. i), chez Secundin {Sec. e.pist., a), chez Forfunaf (Cnnt. Fortun.. 21, 5r>.) el chez Félix (Cont. FeJ.. II. 2).
(.3) C.oiif.. tu. •.!! : De durd). nniin.. 11 ; De don. persee.. H, 55; Ep., XXIII. (.. 7; XXXIll, 4; XXXIV. 5, (. : XLIV. i. i4 : LVH, 2; L.XXIX, I, <'tc. Cf. Possidius, Vil. Aufi.. 0. 9, ir>, i4, iT), 17.
il Son preniiei' traité philosophique est une critique des Académicie. . et son premier travail d'exégèse le De Genesi ronint Monii'linef>s.
(5) Aussi aime-t-il à s'appliquer la recommandalion de Paul (II Tim., IV, i) : « Prêche la vérité, insiste à temps et à contre-temps, reprends, supplie, réprimande » (Expos, episl. ad GaL, 56; De docl. christ., IV, 33; Serm., XLV. i4; LXlXVIII, G; Epist., CLXlXXVIII, 2, etc.).
(6) Voir par exemple Cont. Episl. Man., 2/1. 2G. 3i, etc.
les [An^ liypeiboliques (i). Lui-même reconnaît que ses ouvrages sentent parfois rexagéralion . et la déclamation (2). L'une et l'autre s'y trahissent bien plus qu'il ne l'a dit et qu'il iie l'a pensé. Il n'en reste pas moins, jusque dans ses affirmations les plus outrées, un avocat extrêmement retors. Sa dialectique, ondoyante et subtile, ne se laisse arrêter par aucune raison, trouve réponse à tout et dégénère parfois, à force d'habileté et d'inconscient parti-pris, en une pure sophistique (3). Il aime à employer contre ses adversaires des arguments ncl liominem (]ui les obligent à se contredire (4). Il se plaît à les ridiculiser, l(ui! eu LeuT- prodiguant les témoignages de son respect ou de sou affection (5) et, pour mieux ruiner leurs doctrines, il s'en pieiul volontiers à leuis mœurs (6). Avec cela, il apporte dans ses pamphlets et dans s.es plaidoyers un accent de sincérité et une ardeur de propagande qui donnent à sa démonstration une nouvelle force et qui en rendent l'effet souvent irrésistible (7). Aussi un de ses contemporains l'appelle-t-il un nouveau Cicéron (8) et un autre « le parfait orateur et presque le dieu de l'éloquence » (9).
Ce n'est pas seulement au point de vue intellectuel qu'Augustin se montre l'élève des rhéteurs. Ceux-ci avaient un sentiment très \if de l'excellence du genre oratoire et, par là même,
Cil Voir p.-ir cxc'inpk- à propos des AfiiniLlu'cMS, De iiinr. Maii.. 5t : Di<lcnli ti propc crêpantes; Cont. Fuiisl., XX, 28, cire, fin.: In tain cxiguo ac perte nullo numéro vestro, etc.
I Urlr.. II. (à propos de De heai . vil., i. 4. 5). et II ll.lr.. VI, 2 u\ propo.s de Conf., IV. 11).
(3) C'est ainsi qne dans le De inorihits Maiticluienrinn il aiii\e à présenter les .\scèles Manichéens comme des ffens foneièremrnt immoraux.
(4) Voir plus loin dans la i''*' seelion de ia 2^ partie, tout le (■li;ii)itre consacié à lii CriH<iiie de ht <l<j(jiii(t{iqiic mnnicliéenne.
(5) Voir f)ar exemple Cnnl. FaiHsL, XX, fi et 8 ; De nior. Mmi. fif). etc.
(6) Voir surtout les dernières pages du De moribus Mainchneornin.
(7) Voir De unir. Eccl. rath., 62-60 ; De iifil. crecL, i. ."i, .iG ; Cont. Epiiyl. Mari., i-'i. etc.
(8) Epist.. cm, I. (Xeclarii).
Secundin, Epist. ad Aiiçi.. 3 (en tête du Cont. Secund. Man. diseip. \.
50 l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN
de leur propre valeur. Ils aimaient d'autant plus les applaudissements de la foule qu'on ne songeait point à les leur ménager (i). Leur jeune élève n'échappe point à ce travers. De bonne heure, ses succès scolaires l'ont grisé : « J'en éprouvais, dit-il, une joie pleine de superbe et je me gonflais d'orgueil (2) ». Devenu, à son tour, professeur de rhétorique dans cette même ville de Cartilage oij se sont achevées ses études (3), couronné au théâtre devant une foule nombreuse, à la suite du grand concours de poésie d'où il est sorti vainqueur (/|), honoré de l'amitié du proconsul Vindicien (5), puis remarqué, à Rome, par le préfet Symmaque (6) et chargé, à Milan, de prononcer le panégyrique de l'empereur (7) et celui du consul Bauto (8), il montrera un goût de plus en plus prononcé pour la « gloire populaire » (9). Dans sa retraite de Cassiciacum, s 'interrogeant sur ses dispositions actuelles, il se dira qu'il a cessé depuis peu d'aspirer aux honneurs (10). Mais, à quelques années d'intervalle, après une pratique déjà longue de l'ascétisme, il avouera à un de ses amis qu'il aime beaucoup trop les louanges (11). Plus tard encore il s'accusera du même traA^ers, qui arrachera des « gémissements » à son cœur et des a torrents de larmes » à ses yeux (13). Et^ dans les derniers temps de sa vie, il exaltera d'autant plus l'humilité qu'il aura éprouvé plus de peine à l'acquérir CiS).
La vanité suppose toujours un certain égoïsme. Augustin n'est point aussi aimant qu'on l'a cru d'ordinaire. Il parle fort bien de la piété filiale et aussi de l'amitié. Mais, de son propre aveu, il le fait plutôt en rhéteur et sur un ton souvent déclamatoire (i^i)-
■Si.
(.^) Conf., IV, 5.
(fi) ConJ., V, ■.>3.
(7) Ccmf., VI, 0-
18) Conf. un. Petil.. III. ,w.
(9^ Conf.. IV, r, 23; III. 9 ///( rt VI, 9 inil.
(loï SnllL. I. 17.
(11) Epi st.. XXII. S fin.
(12) Conf., X, Co init., 62 fin.
(i3) Tons ses écrits anlipélagiens no feront qn'afnrnicr, sons des formes diverses, la corrnpfion de la nature Inimaine.
(l'il V. supra, p. 49, not. 2.
P. Monr^eanx, L<'.s- Africnins
Conf., m, fi.
Conf., IV, I inil., 1 init.
Cnnf., IV. I. 3, 5.
11 semble uvoir gardé un souvenir assez peu ému de son père, qui cependant s'est imposé pour lui les jjIus grands sacrifices (i). Quand il partira de Carthage pour Rome, il ne craindra pas de laisser derrière lui sa mère désemparée et dénuée de ressources, qui s'attache à ses pas parce qu'elle ne compte guère que sur lui (2). Et il recourra même, pour reconduire, à un misérable subterfuge. Feignant d'accompagner un ami jusqu'au port, il kl décidera, non sans peine, à attendre son retour au sanctuaire de saint Cyprien, tout proche du rivage, et il s'embarquera de nuit pour l'Italie (3). A quelque temps de là, après douze ou treize ans de vie commune, il congédiera sa concubine, la mère d'Adéodat, pour pouvoir épouser une jeune fille de condition meilleure, qui doit lui apporter une assez belle dot. Et, dans les Confessions, il dira combien cette séparation lui a coûté, mais sans paraître affecté de la peine très vive qu'en a éprouvée sa compagne, qui tenait beaucoup à lui et qui jura, en le quittant, de ne plus s'attacher à un homme (4). Quand Monique aura rendu le dernier soupir, il montrera une telle impassibilité que, dans son entourage, on en sera étonné et même scandalisé (5). Plus tard, il s'enfermera dans sa solitude de Thagaste, uniquement préoccupé de Dieu et de son âme (6). A un de ses meilleurs amis, qui se meurt à Carthage et qui désire ardemment le revoir, il répondra que la présence corporelle importe peu, que l'union des esprits est la seule qui compte et qu'elle s'obtient plutôt par la possession commune de la sagesse. Il lui parlera le langage de la raison plus que celui du cœur (7). Ainsi £era-t-il, d'ailleurs, dans l'ensemble de sa correspondance. Toujours il fera le plus grand éloge de la charité. Mais il estimera que celle-ci doit s'arrêter uniquement sur Dieu, que l'Etre Parfait mérite seul d'être aimé pour lui-même. Son idéal sera celui du moine, qui dit adieu au monde pour vivre avec le Christ (8).
(i) V. supra, p. 12.
(2) Cont. Acad., Il, à: Multis necessitatibus... ineptac moorum miseriae.
(3l Conf.. V, i5.
(4) V. siiprn, p. 34, not. 9.
(5) Conf., IX, 3i : Illis... sine sensu doloris me esse arbitrantibus » •cf. ibid. 02 et 33.
6) Possidius, Vif. Aug., 3. Cf. Augustin. Epist.. X. 2.
(7) Epist.. X, I suiv.
(8) Voir surtout Epist., XVIII, 1-2.
De bonne heure, pourtant, Augustin a montré une réelle tendresse à l'égard de sa mère. 11 s'est laissé former et façonner par elle (i). Si, à Carthage, il l'abandonne sans grands égards, à Milan, devenu professeur de rhétorique, il la recevra chez lui (2), il partagera avec elle ses modestes ressources (3), il prendra son avis jusque dans les questions les plus intimes (4). Bientôt même, il se laissera gagner par sa foi et il lui témoignera une affection d'autant plus grande qui! lui saura gré d'avoir joué dans sa conversion un rôle très actif (5). Monique, mourante, le remercLera de sa piété filiale et elle déclarera, avec une reconnaissance émue, n'avoir jamais entendu de sa bouche le moindre mot blessant (6).
De bonne heure aussi, Augustin s'est lié à Thagaste avec plusieurs de ses camarades d'école (7). A son retour de Carthage, il s'attachera passionnément à l'un d'.entre eux, puis, l'ayant vu niourir au bout d'une année, il éprouvera une telle douleur qu'il ne pourra plus supporter le séjour de son pays natal (8). Revenu dans la métropole^ il s'y fera d'autres amis, surtout parmi les Manichéens dont il vient d'embrasser les doctrines et qui, se trouvant peu nombreux et mal vus par la foule, vivent partout étroitement unis (9). Il s'attachera surtout à doux de ses jeunes élèves, à Alype de Thagaste et à Nébride de Carthage, dont il so fera bientôt des compagnons inséparables (10). Avec eux et quelques autres intimes, il rêvera plus tard de former une petite famille, composée d'une dizaine de membres, où tous les biens seraient communs et où l'union la plus franche régnerait. Là serait pour lui le bonheur parfait (11). Jamais il n'abandonnera
(i) V. supra, p. m.
(a) C.onf., YV, i, a, aS : VIII. 3o ; R. 17 ot suiv.
('^' Cnnt. .4 cm/., II. à fin.
(A) Conj., VI, 23, 35.
(.^1 De heat. vit., 6; De ord., I. 3i. 3:^.
(6) ConJ., IX, 3o; ibid., 28 /(/).
(7) Conf., I, 3i.
(8) Conf., IV, 7-11, 12 fin. Cependant co dernier trait ne doit pa? être pris trop à la lettre. Augustin lui-même donne à entendre ailleurs que, is'il a repris le chemin de Carthage, c'est parce qu'il avait le désir cl l'espoir d'y trouver ce un emploi plus brillant » (Cont. Acad., II, 3).
(9) Conf., IV, x3. Cf. De duab. anini., 11.
(10) Conf., VI, 11-17.
(11) Con/., VI, 24.
PSYCHOLOGIE u"Ai;(iLSTL\' 53
tout à lail cette idée. Jamais il nadniettra qu'on puisse se sentir pleineineat lieureux si ce n'est dans une société d'élus rapprochés par les liens de la plus intime affection (i). Malgré tout, il ne donnera point suite à son premier projet, parce que les femmes ne s'en accomoderaient point et qu'il ne veut pas encore s'astreindre au célibat (2).
Pour lui, comme pour son entourage, l'amour domine l'ami- , tié. Augustin l'a connu déjà, ou du moins pressenti, au cours des vacances forcées qu'il a passées à Thagaste dans sa seizième année : « Alors, raconte-t-il dans un passage des Conjessions, les ronces des désirs impurs s'élevèrent au-dessus de ma tête.. Qu'est-ce qui me plaisait sinon d'aimer et d'être aimé :* Seulement je ne me bornais pas à ces rapports qui s'établissent d'un esprit à l'autre et qui constituent les bornes lumineuses de l'amitié. D.es vapeurs épaisses s'élevaient parmi les fangeuses convoitises de ma chair et le bouillonnement de ma puberté et elles voilaient et obscurcissaient ma raison, de façon à ne pas lui permettre de distinguer une affection sereine dune passion ténébreuse (3) ». A Cartilage, où tout l'excitait à la volupté, cette fermentation intérieure ne pouvait que s'accroître. A peine arrivé dans la métropole, il se passionnait pour Le théâtre, il s 'associait à toutes les infortunes des amants figurés sur la scène, comme à toutes leurs joies, il ne faisait pour ainsi dire, qu'un avec eux (M) : « .le n'aimais pas encore, explique-t-il en parlant des premiei's temps qu'il passa dans la métropole, mais j'aimais à aimer... Je cherchais un objet de mon amour, à cause de cet attrait même que j'avais pour l'amour... Il m'était doux d'aimer et d'être aimé, surtout si je pouvais jouir corporellement d'une amante (5) m. Ses aspirations, encore vagues, se précisèrent, du jo\ir oij elles trouvèrent à se fixer : « Je me précipitai, continue- 1-il, dans cet amour, oii je désirais être pris... Car je fus aimé et j'en vins secrètement aux liens de la jouissance et joyeux je m'enlaçai dans ces nœuds affligeants (6) ».
(1) In Evang. Joh.. XX;^1V, 10; De Civ. Dei. XXII. 3o. 12; Scrm. CCLVI, I, etc.
(2) Cot^f., VI, 24.
(3) Conf., II, 2.
(4) Conf., III, 3-4.
(5) Conf., III, I.
(6) Conf., III, I.
o4r l'Évolution lntellectuelle de sal\t Augustin
Les derniers mots sont significatifs. Augustin y insinue, et il explique très clairement dans la suite du texte, que la liaison dont il vient de parler lui est vite devenue un tourment. Mais on peut hésiter à l'en croire, car il trahit ici le souci évident d'établir que Dieu seul est notre fin dernière et peut assurer le repos de notre âme. D'autres textes nous montreront combien, sur ce point, son témoignage demande à être revisé. Lui-même dira, après une longue expérience de l'amour, en un temps où il n'entendra pas y renoncer encore : « Si nous étions immortels et si nous vivions dans une perpétuelle volupté du corps, sans avoir aucune crainte de la perdre, que nous manquerait-il pour être heureux et qu'aurions-nous à désirer de plus ? » (i). A Alype, qui, après quelques fredaines de jeunesse, préférera demeurer dans le célibat, il fera remarquer qu'il met bien audessus d'un plaisir « goûté à la hâte et à la dérobée^ d'ailleurs presque oublié », celui dont il jouit pour sa part d'une façon habituelle. Il ajoutera qu'il ne pourrait désormais y renoncer sans se mettre au supplice, qu'il voudrait seulement y ajouter l'honorabilité du mariage. Et il parlera avec tant de conviction et de chaleur que son ami, gagné par la curiosité, sera très fortement tenté de suivre son exemple (2). A quelque temps de là, il demandera la main d'une jeune fille de bonne famille, qui ne doit être nubile que dans deux ans, et il se laissera « arracher » sa première compagne, mais son cœur sera a déchiré, blessé, ensanglanté » par cette rupture survenue après une union très longue et très intime ; bientôt même il ne pourra s'empêcher de prendre provisoirem.ent une autre concubine (3). Un jour viendra où il se résoudra à pratiquer la continence, mais il ne le fera qu'après avoir longtemps lutté contre luimême (Zi). Encore dans la suite, il aura à livrer sur ce point plus d'un nouveau combat ; des images voluptueuses l'assailliront au milieu de Ses nuits (5), et il avouera ne rien connaître qui fasse plus sûrement déchoir une âme virile que « les caresses d'une femme et ce contact des corps qui est essentiel à
(i) Conf.. \ï. 26.
(2) Conf., VI, 22.
i^') Conf., VI. 25.
(A) Conf., VIII, 10, II.
(5) SoUL, I, 25. Encore vers sa quarante-sixième année, il constatera que ces l'êves erotiques demeurent très obsédants (Conf., X; /ji).
l'union conjugale » (i). Il ne saura donner une meilleure idée de la sagesse qu'en la comparant à une femme d'une éclatante beauté, qui se dépouille de tout voile pour se laisser voir et posséder par un petit nombre d'amants choisis (2). Désormais il ne se lassera pas de dénoncer la « concupiscence de la chair » et d'en signaler les multiples dangers. Seulement par la fréquence et la vivacité des critiques qu'il en fera, il montrera combien il en a senti, combien il en subit encore les atteintes (3). Durant sa vie entière et en toute occasion, Augustin manifeste l'ardeur du tempérament africain qu'il a hérité de son père. Il a souvent des accès de colère et des crises de larmes. Entant, il se fâchait contre les personnes les plus âgées et les plus respectables, si l'une d'elles ne voulait pas céder à ses caprices (4). Quand il perdait au jeu, il montrait une humeur massacrante, et quand ses camarades l'avaient surpris à tricher, ce qui lui arrivait souvent, il leur répondait par des coups plutôt que de reconnaître ses torts (5). Jeune homme, il apporte dans sa vie amoureuse une vivacité extrême, jusqu'à être déchiré, selon ses propres expressions, par « les verges brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des disputes » (6). Professeur, il s'indignera contre certains de ses élèves, parce qu'il les verra copier sans scrupule leurs devoirs sur ceux de leurs voisins (7). Au cours d'une discussion philosophique ori deux de ses jeunes disciples, qui lui sont particulièrement chers, «e seront légèrement froissés, il fera contre eux une vive sortie, leur reprochant d'ajouter à ses peines, jusqu'à ce que ses larmes l'empêchent d'en dire davantage (8). Prédicateur il pleurera de même sur les désordres auxquels se livrent les fidèles (9). et il n'hésitera pas à se retirer avec éclat s'il n'arrive pas à obtenir
(i) SoliJ., I, 17.
(2) SoUL, I, 22.
(3) De ver. rel., 72-88; Conf., X, /u, ,'12, etc.
(4) Conf., I, II.
(5) Conf., I. 3o.
(6) Conf., III, 2. Quoique ce texte ne doive pas cire pris trop à la lettre, il doit présenter une certaine vérité.
(7) De ord., I, 3o.
(8) De ord., I, 29, 3o.
(9) Epist., XXIX, 7 fin.
56 l'évolution LNTELLEC':rUELLE DE SALNT AUGUSTIN
ce qu'il demande (i). Enfin, quand il argumentera contre les hérétiques, il emploiera contre eux les épithètes les plus vives et les plus outrageantes, tout en leur prodiguant sincèrement les témoignages de sa très grande charité (2). En tout il ira aux extrêmes, parce qu'en tout il apportera cette passion fougueuse qui h^ I aractérise.
Une sensibilité si impulsive, mise au service d'une intelligence si déliée et si complexe, peut difficilement s'allier avec une volonté bien ferme et résolue. Augustin n'a jamais résisté qu'avec peine aux influences de son entourage. Déjà, dans son jeune âge, tout en désapprouvant la conduite assez libre de ses camarades d'école, il n'osait pas les condamner ouvertement. Il se vantait même de fautes qu'il n'avait point commises, pour avoir l'air de faire en tout comme eux (3). Quand il sera chargé d'enseigner, il ne s'imposera pas mieux à ses élèves. A Carthage, '1 les verra entrer en bandes tumultueuses dans sa classe pour s'y livrer à toutes sortes de désordres sans tenir compte du règlement tracé par lui, et il ne saura que gémir de leur « prodigieuse sottise )) ; puis, il leur abandonnera finalement la place et il s'en ira chercher à Rome des disciples plus maniables (7|). Encore quittera-l-il bientôt ces derniers, parce qu'il désespérera de se faire verser les honoraires convenus (5). Vers la même époque, tout en comprenant de mieux en mieux l'erreur qu'il a commise en entrant chez les Manichéens, il hésitera à s.e séparer d'eux parce que les rapports d'amitié qu'il entretiendra avec plusieurs formeront autour de lui comme une
(1,1 /-.pi-s/., XXIX, S.
(ai Ouid vohis fiillaciiH, (|i;iil insidiosius, qiiid malitioskis dici aiit iinciiiii poli si ? {De mar. Mon.. G7 Un.); Quos fallatis et seducatis vestra pcrvcrsilafo (Conl. Fciisl.. T ..S); Illa saorilopa deliramenta quis audiat ? {ib'ul., II, /() ; 0 stullissimam caecitatem ! (Cont. epist. Parm., II, i) ; N(-c maionim siiorimi animosam perversitatem pertinacia stultiore defcii(lcivnf, 'Mont. liil. l'i'lil.. I, i) etc. etc.
{^) Conf., II. 7.
(,V) Ccmf., V, i4.
(5) ConJ., V, 22.
PSYCHOLOGIE 1) AUGUSTIÎS '.'û
louixlc chaîne qu'il a'oseia biiscr yi). Un peu plus l.irti, il se ralliera aux principes de l'ascétisme chrétien, mais il ne se décider:! à y conformer sa vie que pressé par les exemples des moines dont on lui aura fait un rapport enthousiaste. Il ne prendra même ce parti qu'en un moment de crise, oià sa volonté sera comme désemparée, et à la suite d'incidents purement fortuits, .où il aura cru voir des indices non équivoques de la volonté divine (a). .Iiis([uc dans sa pleine maturité apiès de longues années d'épiscopat, il se laissera dominer par ses propres ouailles ci la faiblesse (piil montrera en lelle circonstance (jui eût requis une certaine fermeté lui sera reprochée par ses propres amis ÇS). Aussi nous n'aurons j)as à nous étonner si nous l'entendons proclamer bien haut son impuissance morale et s'appliquer avec insistance la parole de Paul : (( Je ne fais pas le bien que je a eux et je fais le mal que j,e ne veux pas » (Rom. y II, iQ; (A). Sui- ce dernier point, nous tlevrons cependant Jious garder de prendre ses déclarations trop à la lettre, car sa théologie le porte à médire de lui et à s'attribuer force méfaits dont il est parfaitement innocent.
D'après les Confessions, Augustin s.erait, par nature, un misérable, enclin à tous les vices, et il n'aurait fait qu'obéir à ses mauvais penchants, jusqu'au jour où il aurait été miraculeusement transformé par la grâce (5"). Mais ce jugement, si humiliant pour lui, ne se trouve point justifié par Les faits qu'il raconte. Ce n'est qu'une simple conclusion de sa théorie du péché originel, faussement présentée sous la forme d'une expérience personnelle. Nous n'avons, pour nous en rendre compte, qu'à passer en revue les divers méfaits dont il s'accuse.
A l'en croire, sa méchanceté foncière se serait manifestée, dès le début de sa vie, par l'avidité excessive qu'il mettait à demander le sein de sa nourrice^ comme aussi par la vivacité avec laquelle il se fâchait quand on ne cédait pas à ses caprices (6). Cette remarque n'est pas une simple boutade. Elle a
{ I I /)(' (lunb. anini.. i i .
{•>■) Cnnf., VIII. m-iy, i5-i(), ao-oo.
Ch Epist., C\XV, i-i> cl suiv. ; CXXVT.'i.
i't) Voh', par exemple, Cont. Julian. i>p. iiuprrf.. il, lo, 3S ; III. iia; IV, 91 ; V, 22, 5o, 5i, 52, 69, Go; VI, i3, otc.
(ô) CoiiJ.. \. ■>. vers (in.: Pu-lr.. Il, (i, i ini(.; Episl., CCXXXI. 6.
(6) Conf., I, II.
58 l'évolution LNTELLECTUELLE de SALNT AUGUSTIN
pour lui une grande importance. Elle tend à prouver que « personne n'.est exempt de péché, pas même l'enfant d'un jour » {Job, XXV, 4) (i). Mais elle monte simplement jusqu'où l'esprit de système peut quelquefois conduire.
Parlant de ses premières études, Augustin se reproche encore de s'être conduit en écolier volage, ami du jeu, des « contes vains ,) et des spectacles » (2). Puis, s'animant, il s'étonne et se lamente d'avoii- été, (( si petit homme, un si grand pécheur » (3). C'est vraiment trop dire. Les faits allégués n'ont rien de criminel. Ils sont plutôt à l'éloge du jeune élève. On peut y voir les premiers indices de cette vivacité intellectuelle qu'avec raison on admire chez lui.
L'auteur des Confessions poursuit son réquisitoire en énumérant les fautes qu'il commit pendant ses études de grammaire. Durant cette époque, il mentait à tous ses maîtres. Il dérobait des fruits à ses parents pour contenter sa gourmandise ou pour amadouer ses jeunes camarades. Souvent il trichait au jeu, tout en reprochant aux autres de le faire. Pris en flagrant délit par quelque partenaire, il se vengeait en le frappant (4). Mais ce sont là fredaines fort légères chez un enfant et les censeurs les plus sévères se contenteront d'en rire.
A entendre Augustin, il se serait livré, dès sa seizième année, à toutes sortes de désordres « J'allais, dit-il, je me répandais, je me dispersais et je m'évaporais dans mes fornications (5) ». Seulement, pour le prouver, il se contente de raconter comment^ une nuit, en compagnie de plusieurs camarades, il alla secouer un poirier près d'une vigne de son père, et comment, avec eux, il emporta une grande quantité de poires, qui n'avaient^ ni beauté ni saveur, pour les jeter presqu 'aussitôt, après y avoir à peine goûté. Puis, analysant les motifs qui l'inspirèrent en cette circonstance, il explique gravement que sa conduite fut monstrueuse, parce qu'il ne vola que }X)ur le seul plaisir qu'U trouvait dans le vol (6). En réalité, il avait simplement voulu
(i) Cniif., I. II init.
(3) Co»/., I. 16.
(3) Conf.. I. iç).
(4) Conf.. I, 3o.
(5) Conf., Il, 2.
(0) Conf.. II, 9.
PSYCHOLOGIE T) 'AUGUSTIN l')\)
jouer un mauvais tour à un propriétaire un peu grincheux et il ne l'avait l'ait (jue pai- entraînement (i). Lui-même reconnaît qu'il n'allait pas aussi loin que ses camarades sur le chemin du ■vice. Il avait lionte^ dit-il, d'être moins dépravé, et, pour ne point leur paraître inférieur, il s'attribuait quelquefois des crimes qu'il n avait pas commis (2). Au fond, sa tactique reste la même, quoique ses sentiments soient bien changés. Il veut donner à entendre que déjà à Tliagasfe il s'est livré souvent à la débauche (3). (Cependant, avant d'arriver à Carthage, il ignorait encore les plaisirs de l'amour (''1). Sans doute les (( désirs impurs » commençaient alors de bouillonner en lui, comme en tout jeune homme qui vient d'atteindre la puberté. C'est ce qui explique le ton li.'.gique n\cc lecjuel il parl,*^ de cette époque. Il n'en menait pas moins une existence chaste.
A-t-il, du moins, été démoralisé par la métropole ? D'après les Concessions, il y serait lornbé dans la pire abjection (5). Cependant, là encore^ sa moralité a été supérieure à celle des autres étudiants : « J'étais beaucoup plus retenu, dit-il en pi'opres termes ; je ne leur ressemblais pas... et j'avais horreur de leur conduite (fi) ». C'est peu après son ai'rvée, au plus tard dans sa dix-huitième année, qu'il a connu la mère d'Adéodat (7). Or il la garda près de lui jusqu'au delà de la trentaine (8), et durant ce long temps de vie commune, il garda avec elle la « foi conjugale » (9). Sans doute, il ne la considéra jamais que comme sa concubine. Il finit même par la congédier brusquement, pour pouvoir épouser une jeune fille de condition meilleure (10). Assurément une telle conduite allait contie les principes les plus élémcntaiies de la morale chrétienne fii).
(i) Coiif.. U. 17.
(3) Coi,).. 11. 7.
(;Vl Canf.. H. f.-S.
f'i) Conf.. III. i: Xoiiduin aniiihain.
(o) (Ainf.. III. I : Fncdiis ahjuc iiilioiiositis.
(6) Cn„i.. III. C.
(7) V. siiiirii. pi. .S'i. iiol. 'i-
(8) V. .s»/*/Y/. p. 'A\. uni. .").
{()) Conf.. IV, a.
(m) Conf., M, 9.0. Cf. Solil.. I. 18. i,).
(lO Loofs l'a iiit- (HedI Eiuyl.. aii. cit., p. :>()8), en s'appiiyatil sur le 17* canon du Concile de Tolède, tenu en /|00 : Qui non Iiabcl uxorern et
60 L 'ÉVOLUTION INTELLECTUELLE DE .S\f.\T ALGLSTLN
Mais Augustin était encore un simple catéchumène et à ce titre il jouissait d'une grande liberté : « Laissez-le faire, il n'est pas baptisé », disaient de lui les plus saintes gens et Monique elle-même (i) Du reste, à lépoque où il contracta sa première liaison, le jeune étudiant se souciait fort peu des prescriptions évangéliques. A'ous ne devons donc pas Le juger d'après la foi de 1 "Eglise, mais seulement d'après les idées qui avaient cours dans le milieu où il vivait. Or, en cette métropole africaine où régnait encore Astarté (2), parmi ces écoliers dont la turbulence no respectait aucune coutume, ni même aucune loi (3), dans ce? ceicles de lettrés où on pouvait faire applaudir les propos les plus libres à condition de les présenter en termes élégants (Zi), sa conduite n'avait rien de choquant et pouvait même passer pour exemplaire. Il ne songeait aucunement à se la reprocher et on n'y pensait pas davantage autour de lui. Il posait .'1 I homme bien élevé (.")) et il passait pour tel dans tout son onloiirage. Vu de ses correspondants, le Manichéen Secundin, qui, sans l'aNoir jamais vu, a beaucoup entendu parler de lui par ses anciens amis, lui écrit, dans une lettre de polémique où il ne le ménage point : « Te sais que vous avez toujours aimé les grandes choses qui se détachent de la terre pour s'élever ail ricl. (jui mortifient le corf)s pour \ivifier l'Ame (G) d. Un autre de ses adversaires, le Donatiste Vincent, évêque de Cartenne, (lui Ta connu (( adolescent » à l'époque de ses prétendus désordres, lui dit aussi : « Te sais très bien que, jadis, fort éloigné encore de la foi chrétienne et appliqué à l'étude des lettres, vous ;ivez été uti ami de la paix et de l'honnêteté (7) ». Enfin, \lvpo, qui a vécu à Carthage dans son intimité et qui
ptn iiMHf cnii'iiliiii:!!!! IiiiIhI ;i (•niiimimif>tir non irpcllnl iir . hiriicri lit iiiiiii» rinilirris aiil iixoiis mil inm iiliinar, ni ri pliiciii'ril , si! coiiiimclioiic contcnlus 'Murisi. ap. lil.. I. III. [>. lodi 1. \Iiii-; ce cmiioii suppose C('rtnirii"m(Mi(. (rarcord ;i\ff In IradilioTi raliinHijiic et :i\(c ('I''\;inn;-ilc, que la frniinc à lai|iiillc un Clnriim ^'isl uni iir pdit rtrc n''()ii(li!'H'.
( 1 1 Ci'iii.. I. i.s. f;r. //)/(/.. lil . i().
{'>■} (''iiif.. III. I : \l. Il : supra, ji. ■>(), not. 2.
a) <:,,nl.. V, 1',.
Cl) Omf.. I. '>8.
('.")) Cou t.. III. I.
(6) Kpisl. ml \u<j., 3 fin.
171 IJpisl.. XCIII, I. 5i.
PSYCHOLOGIE n 'AUGUSTIN 61
se faisait remarquer dès ce temps-là par l'austérilé de ses mioeurs, lui a loujours témoigné autant d'estime que d'affection (i).
En somme, le procès que l'auteur des Confessions a institué contre lui-même se retourne en sa faveur. Jusque dans ses années les plus tumultueuses, Augustin a mené une vie fort réglée. Toujours il a montré une moralité peu commune. Ainsi s'explique son évolution intellectuelle qui autrement ne se comprendrait point.
(f) l^iiijjfi'bat me miiltum quod ei bonus ut dodus vidcrcr. Caiif.. VI, II ; ibid., VI. 2 2 inil.