CHAPITRE PREMIER
VERS LE MANICHEISME
Avec son caractère sérieux, sa sensibilité ardente et son esprit ouvert, Augustin ne pouvait tarder à s'interroger sur l'énigme du inonde et sur celle de l'homme. Il devait, tout naturellement, en demander d'abord la solution au dogme catholique. Et il allait bientôt être amené à croire que le secret lui en serait livré plutôt par le Manichéisme.
L'éveil lui donné au jeune étudiant, dès sa dix-neuvième année^ par la lecture de V Hortensias, alors inscrit sur le programme du rhéteur dont il suivait les cours (i). Ce livre changea, diî-il, ses sentiments, et transforma ses désirs et ses vœux (2). Cicéron l'avait écrit peu après la défaite de Pompée, dont il avait été un très chaud partisan. Forcé alors d'abandonner les affaiies publiques, il s'était tourné vers les régions plus serieines de la pensée pure, et il s'était efforcé d'orienter en ce sens l'élite de ses compatriotes. Son œuvre n'avait pas d'autre but.
(i) ('.uni.. III. 7; siijini. [). .'îS. (a) Cnni.. III. :: VI. S; VIII. 17.
66 I.'É^0LLT10.^ intellectuelle de saint AUGUSTIN
C'était un dialogue imité de Platon, et inspiré soit par le Protreptikon d'Aristote soit par celui de T Académicien Philon (i), où l'orateur Hortensius, représentant l'esprit étroit et positif des Romains d'autrefois, critiquait, en termes assez \ii's, les spéculations philosophiques de la Grèce, tandis que l'auteur luimême en faisait, au contraire, une apologie fort éloquente et victorieuse. L'ouvrage a été perdu, mais nous en connaissons le contenu général par des citations ou allusions de différents auteurs (2). Augustin surtout nous en a consei-vé, dans plusieurs de ses écrits, des fragments importants. Par eux nous pouvons assez bien entrevoir ce qui l'a plus particulièrement frappé dans ce livre célèbre (3).
Nous voulons tous, sans nul dcute, être heureux, disait Cicéron. Tel est le principe initial d'où nous pouvons partir, car à non sujet lout le monde s'accorde. Or le bonheur ne saurait se trouver dans les biens extérieurs. Rappelons-nous Sergius Orala. La fortune se montra prodigue à son égard. Il jouit constamment d'une bonne santé. Il fut entouré de nombreux amis. Il posséda des propriétés immenses, dont il tira de larges profits. 11 réussit en toutes ses affaires. Il se vit comblé d'honneurs (A). Oi' aucun de ces avantages i\e piil le satisfaire pleinement, parce qu'aucun ne lui était garanti pour toujours. Plus il lenail à en joiiii-, plus il pouvait craindre de les perdre (5). Les vrais trésors sont ceux de l'âme, car ce sont les seuls dont nous re.stions les maîtres absolus : « Nous appelons riches ceux qui ont sur la terre de grandes propriétés. Donnerons-nous à ceux (jiii possèdent toutes les vertus, le nom de pauvres? (6) ».
(i) V. <".. Tliiaiicoufl. Essai sur les Iruités philosaphuiurs de Cicéron et leurs soarcrs grecques, Paris, i885, 8°, p. /i3-5o.
(■>.) Os citations cl allusions ont. été réunies par Miillcr (pars IV. vol. III, p. .'>i:î-3î>7) h spécialrmcMit ('tudiéos par O. PlaslxT','- (De M. TuJIii. Ciceroiiis Horteiisio fUaIngo. Bt^lin. 1895, in-8°).
<■<) De Trin \IIL 7. Cf. Cont. Julien, op. iniperf., VI. 2i\.
Cl) /)'' i>ei}l. /'/■/., -'G. .\ugustin, résume ici Cicéron sans cilcr aucun iraité, mais d'aulrcs fragments rapportes par Nonnus au sujet du même Orata montrent qu6 ce passage est emprunté à V Hortensius. V. Millier,
op. cil., p. 321-322.
(5) De bcot. i^it.^. 26. Cicéron n'est point cité ici. Mais la citation précédente de VHortensius semble bien appeler une réflexion de ce genre.
(6) De beat, vit., 22. Augustin cite ici encore Cicéron sans le nommer. Mais la teneur de la citation donne lieu de croire qu'elle se rapporte au sujet précédent et qu'elle vient aussi de l' Hortensius.
C'est bien plutôt à eux qu'appartiennent les meilleures richesses.
Le bonheur ne réside pas davantage dans les plaisirs des sens. (( Doil-on aimer ces voluptés charnelles que Platon appelle avec autant de vérité que d'énergie les .excitants et les aliments du vice ? Ne voit-on pas qu'elles altèrent la santé, qu'elles déforment le teint et les organes, qu'elles causent des pertes infamantes, qu'elles engendrent la honte ? Plus elles s.e développent, plus elles s'opposent à la philosophie. La jouissance physique ne peut s'accorder avec une grande pensée. Quel est rhoinmn qui, dans le paroxysme des sens, peut appliquer son esprit, exercer sa raison ou seulement concevoir quelque cliose ? S'en trouveraitil un qui fût plongé dans l'abîme du vice jusqu'à souhaiter qiie cet ébranlement se continuât nuit et jour sans aucune interruption i' Tous les bons esprits n'aimeraient-ils pas mieux que la nature ne nous eût donné aucune espèce de volupté (i)? » Xotre corps nous procure si peu de véritables joies, il entraîne avec lui de si grandes misères, qu'on est autorisé à croire qu'il ne nous a été donné, comme certains l'ont dit, que pour nous punir de quelque ancienne faute et afin de nous infliger des tourments incessants : « Ces erreurs et ces calamités de l'existence humaine font que les anciens devins ou interprètes de la pensée divine, occupés à expliquer les cérémonies religieuses et les njystères, ont quelquefois bien vu quand ils ont dit que nouis sommes nés pour subir la peine de crimes commis dans une • exi-stence antérieure. Elles justifient la remarque d'Aristote, daprès laquelle nous sommes soumis à un supplice semblable à celui des gens tombés jadis entre les mains des brigands étrusques et condamnés, par un raffinement de cruautés, h être attachés vivants, membre contre membre, à des cadavres (2) ».
Enfin, le bonheur ne consiste pas pour l'âme à faire ce qui hii plaît, mais plutôt à rechercher ce qui convient : « Certains hommes, étrangers à la philosophie, mais toujours prêts -à discuter, prétendent que ceux-là sont heureux qui suivent leurs caprices. Rien n'est plus faux. Vouloir des choses malséantes constitue le comble de la misère et on n'est pas si malheureux de ne pas obtenir ce qu'on veut que d'obtenir ce qu'on ne
(1) Cnnl. JuHan., IV, 72. Cf. ibid.. V. 33, ^2.
(3) Cont. Julian., IV, 78. Cf. Scrvius : Aet^., VIII. 479 s"i^'- 485: Valer. Maxim., IX, 2, 10.
devrait pas vouloir. La dépravation de la volonté fait plus de mal à l'homme que la fortune ne peut lui faire du bien (i) ».
D'autre part, la culture morale ne doit pas être regardée comme un but, mais comme un simple moyen d'arriver à notre fin dernière : <( S'il nous était donné, quand nous quitterons cette vie, de mener, dans les îles des bienheureux, une existence immortelle, comme les fables nous l'enseignent, quel usage ijourrions-nous faire encore de l'éloquence, puisqu'il n'y aurait plus de procès ? Les vertus elles-mêmes ne sauraient s'exercer davantage. Nous n'aurions pas à nous servir de la force, car tout labeur, comme tout danger, ferait défaut, ni de la justice, car nous ne rencontrerions plus rien que nous pussions en\ier aux autres, ni de la tempérance, car les passions n'existeraient plus, ni de la prudence, car nous ne serions plus amenés à choisir entre le bien et le mal. \ous trouverions notre bonheur dans la seule cormaissance de la nature, dans la science qui suffit à rendre la Vie des dieux digne de louanges. Tel doit donc être l'unique objet de notre volonté, tandis que tout le reste nous est imposé par la nécessité (2) ».
■Quel que soit le sort qui nous attend après la mort, la poursuite de la sagesse nous permettra de regarder sans crainte l'avenir : « Appliquons-nous jour et nuit à cette recherche, affinons notre intelligence, qui est comme la pointe de l'âme, veillons à ne pas la laisser émousser, vivons, pour mieux dire, en philosophes, et nous pourrons, de toute façon, avoir confiance. Ou bien le principe de la sensation et de la pensée est mortel et caduc ; en ce cas, après avoir rempli toutes les fonctions humaines, nous mourrons doucement et l'anéantissement final sera pour nous non une cause de tristesse mais le dernier terme de notre labeur. Ou bien nous avons une âme immortelle et divine, comme aiment à le dire les philosophes anciens les plus grands et les plus renommés ; alors, plus elle aura marché dans sa voie, se servant de sa raison avec lé désir de s'instruire et évitant de se mêler et de s'associer aux vices et aux erreurs des hommes, plus elle s'élèvera et reviendra facilement au ciel. Pour conclure, soit que nous voulions simplement mourir tranquilles après avoir noblement vécu, soit que nous souhaitions
(i) De beat, vit., 10; Epist.,CXXX, 10; De Trin., XIII, 5. (3) De Trin., XIV, 12.
VERS LE MAMCHÉISME 69
j>ass'!r r^ans retard de cette demeure dans une autre meilleure, c'est à ces études qu'il nous faut consacrer nos efforts et nos soins (i) ».
De telles considérations d.evaient frapper d'autant plus Augustin qu'elles lui étaient faites au nom des philosophes les plus célèbres par ce même Cicéron qu'il avait appris à regarder comme le premier des lettrés et des penseurs latins. L'auteur des Confessions exagère pourtant quand il affinne que ses sentiments furent alors complètement changés et qu'il méprisa soudain « toute vaine .espérance » (2), Nous le voyons encore dans la suite chercher la « gloire populaire » et les satisfactions conjugales avec autant d'ardeur que le moins philosophe des rhéteiirs (3). Peut-être forma-t-il im moment le vœu d'y renoncer. En tout cas, il ne persévéra pas longtemps dans cette disposition.
Dans un de ses premiers écritS'. il reconnaît, d'ailleurs, que, nïéme après avoir lu VHortensiiis, il a continué longtemps de désirer les honneurs et les plaisirs des sens (4). Il ajoute, que, depuis ce temps-là, il ne s'est plus attaché aux richesses (5). Mais, outre qu'il ne semble pas en faire complètement fî (6), on peut se demander si à dix-neuf ans il y tenait beaucoup. Un jeune homme de cet âge se préoccupe d'ordinaire assez peu de faire fortune. Avec sa formation et son caractère, Augustin devait y songer encore moins.
Dans un autre texte également ancien, il se contente de dire que VHortensius lui inspira un amour ardent de la philosophie et un désir très vif d'en poursuivre l'étude (7). Il est ici beaucoup plus dans le vrai. C'est à ce traité qu'il doit d'avoir dépassé l'horizon étroit des grammairiens et des rhéteurs, de s'être appliqué, non seulement à bien écrire ou à bien s'exprimer, mais encore et surtout à penser. Cependant il n'avait pas attendu de le connaître pour sentir le besoin de réfléchir sur les questions
(i) De Trin. XIV, 20.
(3) Conf., m, 7; supra, p. 38.
(3) Cont, IV, I, 5 et Cont. Acad., II, 3; Conj.. VI [ç) init.
(/i) Solil. I, 17; ibid., 25.
(5) Solil. I, 17.
((î) Solil. I, 18, cire. med.
(7) De beat. vit. 4.
métaphysiques (i). Même après l'avoir lu, il se demandait oiî il pourrait trouver la solution définitive de ces graves problèmes. Cicéron ne lui offrait pas de doctrine bien nette : « Ses propos m'excitaient, dit-il, à aimer non telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même, quelle qu'en fût la nature (2) ». Cette première impulsion était très vague. Elle n'en devait pas moins avoir des suites fort importantes.
Du moment où le jeune étudiant se mettait en quête de la vérité^ c'est du côté de l'Eglise qu'il devait la chercher. Sa compagne était chrétienne, comme sa mère (3). Son père s'était converti sur le tard à la foi de Monique (4). Lui même avait failli recevoir le baptême et il comptait parmi les catéchumènes (5). Dès son enfance, il s'était pénétré de la doctrine catholique (6). Depuis lors, il avait pu la négliger ou la perdre de vue. Il ne l'avait jamais reniée, et, dès qu'il se mettait à réfléchir sur le sens de la vie, il se la rappelait tout naturellement. Il ne croyait même pas pouvoir s'en écarter et il éprouvait une sorte de terreur superstitieuse devant la philosophie purement rationnelle (7). D'instinct, en lisant l'Hoi^tensiiis, il identifiait la sagesse des philosophes avec celle de l'Evangile. Malgré l'enthousiasme -qu'il professait pour Cicéron, il souffrait de ne pas trouver chez lui le nom du Christ (8). Jusque là, il s'était fort peu préoccupé des croyances dans lesquelles il avait grandi. Il se prit à les aimer et il sentit le besoin de les mieux étudier.
Les lacunes de son instruction religieuse allaient restreindre
(i) De util. cred. i : Cuius (veritatis) ut scis, ab ineunte adolescentia,
magno amore flagravimus.
(2) Conf. III, 8.
(3) Conf. VI, 25.
(4) Conf. IX, 22. Cf. ibid. II, 6.
(5) Conf. I, 17.
(6) Conf. III, 8.
(7) De beat. vit. k '■ Superstitio quaedam pfuerilis me ab ista inquisitîonc terrebat. La suite du texte montre bien que cette superstitio quaedam puerilis était la foi catholique de son enfance.
(8) Conf. III. 8.
le champ de ses recherches. L'EgHse d'Afrique possédait, à celte époque, une httérature déjà très riche. Dans des traités éloquents et pleins de verve, Tertullien s'était appliqué à faire ressortir les titres de créance du Christianisme, à fixer la pure orthodoxie contre toutes les hérésies et à en dégager une règle de mœurs (i). Avec moins de fougue et d'originalité, mais plus de niesure et d'élégance, Minutius Félix avait aussi plaidé la cause de la religion nouvelle dans son Octavius (2). Un peu plus tard, Cyprien s'en était fait l'apologiste et le prédicateur dans uii grand nombre d'opuscules, de lettres .et de sermons, où la maîtrise du style s'alliait constamment à celle des idées (3). Dans ses sept livres Aiix Nations, Arnobe de Sicca avait mis au sor\i(o de sa foi un savoir très étendu et une intelligence très personnelle (4). Formé à son école, Lactance s'était >oué à la même œuvre apologétique en divers traités dont le style classique lui avait valu d'être appelé un a Cicéron chrétien » (5). Tous ces auteurs étaient d'anciens rhéteurs, qui avaient conservé ■dans leur manière de raisonner et d'écrire les habitudes et les procédés de leur première profession. Augustin eût donc pu prendre goût à leur enseignement. Mais, dans sa dix-neuvième année, il était trop peu informé de tout ce qui touchait à la foi catholique pour les connaître d'une façon un peu précise et pour éprouver le besoin de les lire.
D'ailleurs, pour les croyants, une seule œuvre comptait vraiment. C'était la Bible. Rcgardé.e comme la parole infaillible de Dieu, elle dominait de très haut tous les livres humains. Une seule de ses pages, prise au hasard, l'emportait sur les plus beaux raisonnements. Théologiens et prédicateurs ne faisaient guère qu'en aligner et en commenter brièvement des textes bien choisis, et les fidèles un peu instruits n se lassaient pas de la lire cl de la méditer (6). Aussi est-ce là qu'Augustin commença
(i) P. Monceaux. Hisfoirc litlérairc de V Afrique chrétienne. Puis, 1901, in-8°, t. I, p. 177-462.
(">■) P. Monceaux, op. cil., t. I, p. /|f)o-5o8.
(o) P. lionceaux, op. cii., t. II, p. ^01-386.
(4) P. Monceaux, op. cil., \. III, p. 2/11-286.
(.ï) P. Monceaux, op. cit., t. III, p. 287-3G0.
(6) Pour s'en convaincre, on n'a qu'à tire au hasard, dans la correspondance d'Augustin, quelques-unes des lettres qui lui ont éti adressées par les croyants, clercs ou laïques. Toutes sont parsemées Je cita-
de chercher la sagesse : (( Je résolus, dit-il, d'appliquer mon esprit aux saintes Ecritures, pour m'en faire une idée (i) ».
Mais, dans l'état d'esprit où il était alors, une telle étude devait fort peu lui plaire. Tous les livres bibliques avaient été écrits à d'autres époques et pour d'autres lecteurs par des auteurs dont la culture différait de la sienne. Ils agitaient des idées fort éloignées d.e celles qu'on lui avait inculquées dans les écoles. Leur style ne ressemblait guère à celui des ouvrages classiques qui avaient toujours été ses seuls modèles. D'ailleurs, un grand nombre d'entre eux avaient été écrits en hébreu, dans une langue inconnue de lui comme de tous ses compatriotes. La version grecque des Septante avait depuis longtemps fait oublier le texte original. Mais elle était peu littéraire et souvent peu fidèle. Plus imparfaites encore se montraient les traductions latines, dont saint Jérôme allait bientôt dénoncer àprement les inexactitudes et les incorrections (2). Celles qui avaient cours chez les Africains prêtaient particulièrement à la critique (3). Déjà au temps d'Arnobe et de Lactance, les esprits cultivés aimaient à s'en moquer (4)- Augustin avait pu remarquer, au cours de ses études, que ses maîtres en faisaient peu de cas. En tout cas, du jour où il se mit à les étudier, il fut choqué de leur rudesse, qui contrastait étrangement avec la « majesté cicéronienne » (5). Il essaya de s'intéresser à leur contenu plus qu'à leur forme. Mais il les trouva obscures, presque inintelli-
tions ou d'alluisions bibliques. Voir par exemple EptsI. XXIV. X\V, XXX, XXXII, XLVI, LXXXVIII, etc.
(i) Conf. II L 9.
(a) Pmef. in quai. Evang., Ad Dumusuni, P. L., \\l\. c 02-.
('^) On y lisait des phrases telles qui les sui\aules: Spiritus Dei superferuhatur suiier aquas (Gen. I. 2 = De pascli. co/h/h//. 3); Xiliii (lelinquetis ex liis Diane et ossuni non ronfringetis ab eo, quae relieta fuerint <h' eo usque in ninne igni crementur (Ex. XII, 10 = Cypr. Tesiim. II. i5). Qiiaesivit nvertere te a Domino Dco tuo (Deut. XIII, 10 = Cypr. .4{/. Fortun., 5); Noli diligere detrahere ne eradiceris, (Prou. XX. 10 = Cypr. Testim. III, 107); //o?oc«us<omaia arietum nolo (Is. I, 12 = Cypr. Testim. I, 16) ; Cognoscetis quonixnn ego Dominus locutus sum {Ezech. XXXVII, i4 — Cypr. Testim. III, 58) ; Nescitis quia qui in sladio currunt, omnes quidem currunt, uuus tamen accipit coronam (I Cor^ IX, 24 = Cypr. Testim. III, 58). Cf. P. Monceaux, Hist. litt. de VAir. clirét. I, 97-176 : La Bible latine en Afrique,
(V) Arnob., Advers. Cent. I. 5S, 59; Lact., Insl. dio. III. t. (5i Conf. III, 9.
\ i:ks LI-: \i wu'.ui'.isMK i.\
gil)|{'s (i). Dans la lueMirc où il |iii( les cuiiipiciidii', il lui dr<^:u par Icii'- ('iiseiii'noment. Formé par les rhéteurs au inaniciucnt de la dialectique et initié par Cicéron aux spéculations des sages de la (îrèce, il cherchait dans la Bible. une philosopliie logiqueiiuMil tléduite, (]ui i-épondît aux exigences de sa r.iisou, et il n'y trouvait qu'une religion toute traditionnelle, qui demandait un^ loi absolue. Cette constatation acheva de luiner Son zèle de né()|ili\le : (( Je me persuadai, dit-il, que je devais me fier à d.cs niaîlrcs cpii m iiisl luiraiciil , plnlol ({u'à ceux (jui piocédaieul |)ar autorité (2) ».
ViW iialiilude et à défaut de snhilions meilleur(>s, il restait toujours ailacjii' à la Iradition catliolique. Il ne se contentait pas de cioir.»' eu Dieu et en sa Proxidence. Il tenait encore au Dogme trinilaiii' et il conlinuait de regarder le Christ comme un être o'ivin venu i{M-l)as ]X)ur instruire les hommes (.H). Seulement il sentait dé.sormais le besoin d.e rencontrer une doctrine qui lui permît d'être Chrétien tout en faisant un libre usage de sa raison. En ce moment-là même, le Manichéisme vint fort opportunément lui en offrir le moyen.
Au temps où s'éveillait la pensée d'Augustin, la religion de ]\[ani, ou, comme on disait alors, de Manichée (A), était très fortement établie en Afrique. Ses partisans s'y trouvaient nombreux (5). Ils abondaient particulièrement à Carthage, dans
I I ) Conf. III. I).
en De beat. rit. \. Bien que cet ilal il'(>|jiil ;iil r\r il(''\cl()pp('' en !iii pur les Manirliéciis, Auouslin parle iri du l(iii|)s qui a pi('(('(li'' leur renconli-e. car il ajoute aussitôt après: [neidi in lioniines (iiiilm; iii\ isfa quae rernitiir ocnlis int(^r stininia et (li\iiia coleiida videichii .
{'^) C'est ce que Miontreiit claironïent les I xles cités plus bas ,p. -6), Augustin déclare que ce fut en grande partie le Christianisme des Manlctiéens qui l'attira vers eux.
(Vl Cnnt. Fiiiisl. XIX. 22; De Huer. \LYI. 'mil. Les Gre.-s disiicnt aussi Mânes.
(■») C'est ce qu'on peut conclure de l'activité inlassable avec la<|u.lle Augustin, une fois converti au Catholicisme, a crn. pendant de longues années, devoir combattre leurs doctrines, bien que Ini-ménie lenr reproclic d'être fort peu nombreux et de compter à peine. Il dit, d'ail-
7^J Ll':\OLLTrO>' INTELLECTUELLE DE SALNT AUGUSTIN
les milieux que IVéquentail le jeune étudiant (i). Ils y tenaient même, au point de vue intellectuel, une assez grande place. Beaucoup d'entre eux étaient des. esprits cultivés. Ils avaient fréquenté les écoles des grammairiens et celles des rhéteurs (2). Aussi se posaient-ils volontiers en représentants de la culture classique (3). Ils se faisaient surtout remarquer par l'austérité de leurs mœiits, et ils s'imposaient au respect de leurs adversaires eux-mèuies, de ceux, au moins, qui n'avaient pas contre eux un Irop grand parti-pris (4). Enfin, ils menaient en faveur de leurs idé.^s une propagande très aciive, qui s'exerçait en toute occasion, au liasaid des rencontres journalières comme à la faveur des discussions publiques. Ils étaient renommés pour leur priisélvlisme (5). Or les considérations qu'ils mettaient en a\aiil in couis di^ bur apostolat étaient fort troublantes pou'r un es];ril (pii ne disposait point d'une philosophie bien raisonnée ni duîic loi bien ferme et qui chercliait cependant l'une et l'autre.
D'une pari, ils affectaient de ne faire app.el qu'à la pure raison, de ne rien admettre qui ne pût se démontrer, et ils reprocliai'iil ;'i l'Eglise catholique de ne s'appuyer que sur l'autorité, d'imposer la foi au lieu d'enseigner la véritable science (6). Fidèles à leui- programme^ ils commençaient par faire remarquer à (|ui xoulail les entendre que le mal se trouve, ici-bas, toujours
lriii>. incidciniiiriii , flans les C.iiiiirss'nnis i\. l'S). (juc t'aiisic, leur principal Jocicur, ({ a été pour beaucoup un piètre morlcl », ce qui ne l'cnipéolic [)as de lui oljjertcr, dans li- trailé' qu'il !ui a consacré, lo ti^èx pelil nombre de ses parlisans. (Cunf. /•'«».';/., \XÎ. 10). V. Knun. de Sloop. Essai sur la diffusion du Manichrisini' dans rmipiri' roniairt, Caml, 1909, in-8°, p. 102.
(i) Mulli in uino ci carnilius. rnnlli lananles in lialneis inuenli sunt. dit Aiinfu-^lin au sujet de ceux qu'il a connus dans celle ville (De m or. Man., 68).
(">.) Tels étaient, en particulier, Fauste, Fortunat et Félix, dont il sera question au cliapitre suivant, ainsi que deux anonymes auxquels Augustin fait allusion dans le De moribus Manicliaenrun). 71.
(3) Fauste déclare que le véritable autel de Dieu est « un esprit initié aux sciences et aux arts libéraux » (Cont. Faust. XX, 3).
(V) De Mor. Eccl. catli., 2 inii.
(ô) Augustin les traite, avec insistance, de « grands parleurs » (Conf. ni, 0; De util. cred. 2, etc.) et il les compare aux oiseleurs qui tendent sans cesse des filets (De util. cred. 2).
(6) De util. cred. 2. 21 ; De mor. Eccl. cath. 3.
VERS LE MA.MCtIKIS.ME /O
laêlé au bien : (( (hi'oii \uu;^ nielle dans la main un scorpion, disaient-ils, vous le rejetterez bien \ite. Par là \ous reconnaissez, d'une façon toul à l'ait spontanée, que, si certaines choses sont bonnes par nalure, tl autres se montrent essentiellement mauvaises (i) ». Ils ajoutaient que, comme les premières ne peuvent procéder d'un être malfaisant, les secondes ne sauraient davantage venir d'une di\inité bienfaisante. Ils concluaient donc que le fiHtnde résulte de deux principes contraires et éternels (2). Puis, de celte affirmation 1res générale ils déduisaient un sysl^me très vaste. Leur doctrine impliquait une cosmogonie et une cosmologie, une astronomie mêlée d'astvojogie, des notions de météorologie .et de géologie, une physique et une cliiniie, une zoologie, une anthropologie, une histoire de riiunianiti' avec une- < rilique de textes u)inutieus.e, une morale et une casuistique iort précise, voire une apocalypse, bref, toul ce qui peut so savoir .et ,plus encore (3).
D'autre part, ils étudiaient, ils comparaient, ils classaient les diveises religions et ils faisaient observer qu'en chacune se rets ouve un mélange incessant de bien et d,e mal. Ils adoptaient donc à leur égard une méthode très éclectique et ils déclaraient n'en vouloir retenir que les éléments les meilleurs (4). Ainsi en usaient-ils surtout avec le Catholicisme. Ils faisaient profession de croire au Christ et de voir en lui le Sauveur du genre humain. ^Ta•is ils disaient que, sur beaucoup de points, sa doctrine avait été faussée par ses disciples (5). Ils acceptaient le Nouveau Testament et ils en invoquaient souvent différents textes qui favorisaient la tlièse dualiste (6). Seulement ils expliquaient qu'à côté de ces passages, certainement divins, d'autres avaient été introduits pai- le démon et ne servaient qu'à égarer les âmes (7). Ils s'éle\aient surtout avec beau(Oup de force contre ceux qui
'i I /)(■ i)nr. \ltni. 11.
(al /),' Ha.-r. M.VÎ.
(:V) Coiil. FrI. I. 0. li
(Vi <:nnl. l'filisl. WIII. ■.\.
(.')) /)f' Harr \]^\.
(<>l Ils (ihiit'iil loul |)ui liriiliriciiiriil le fo\(f de Miilllii,'\i -Vil. iS): « T'n iirlirc Ihih ne pciil poitcr de iii;iii\;ii< IViiils ri un iithir in;in\;ii-ne [)iMil [)(ii!ii- (le lions fruits ».
(7' Cnl. Fausl. \\\]]. -.
tendaient à mettre le Christ d'accord avec Moïse (i). Pour eux tout IVncien Testament était l'œuvre du diable (■>). Ils reprocliaicnl surtout à la Genèse d'avoir fait Dieu à l'image de l'homme et glorifié des patriarches fort peu recommandables (3). Aux Catholiques, qui voulaient associer la Loi .et lEvangile, ils objectaient qu'on lU' doit pas (( coudre une pièce neuve sur un vieil lia]>i[ » (Ur///. IX, iG), ni (( servir deux maîtres à la fois » {Matt. VI, 24) (4). Ils les accusaient de n'être que des ce Semi- Chrétiens », soumis encore à l'esclavage des traditions juda'iques, dont leui iiiaîti'e était venu les affranchir (5).
C'est ainsi (juils procédèrent surtout a\ec- Vu.uustin. A ce caléclninièn.'> inexpérimenté, ipii cherchait à se faire une idée e.xacte du Christianisme, ils expliquèrent qu'ils en étaient les seul? représentants et ils lui présentèrent les Catholiques comme de puis faussaires. Lui-mènie a noté leur tactique : « Je tombai, dil-il rn sadressant à Di.eu, paiiiii des liomnies dont les paroles étaient des pièges diaboliques et comme une glu composée du mélange de votre nom et de ceux du Seigneur .Tésus-Christ et du Saint-Esprit Paraclet, notre Consolateur. Ils ne cessaient pas <ic n'pt'i.ei ces vocables... Ils ])arlaienl a\ec emphase de la, Vérité et ils iu'en laisaienl ioTce promesses... Ces imposteurs me demandaient -i Dieu est limité par une forme corporelle, s'il porte des clieAeuv el des ongles, si on doit appeler justes des gens qui avaient plusieurs fcnunes, (jui tuaient 4es hommes et immolaient (les aniiiiaux. De telles questions troublaient mon ignorance (6) ».
Les l'.ouveaiiv maîtres d'Augustin insistèrent plus encore sur le côté lalionnel de leurs doctrines. A ce brillant élève des rhéteurs, dont la curiosité inquiète el l'aisonn.euse était en quête d'une école qui lui enseignât, d'une façon scientifique, la sagesse prônée par Cicéron, ils promirent de tout lui expliquer sans jamais faire intervenir d'autre autorité que celle de l'évidence. C'est ce qui l'amena finalement à se ranger dans leur parti : <( ^ ODS sa\e/. (]it-il A un de ses amis, que, si je me suis laissé
(Il llr Ihrr.. \]M.
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('.^] Dr Gcn. mnl. Mon. \. :>- : C.ont. Fou.s/. \\[I, 5, olc.
''|i CnnL FinisL. Vf II. i ; XV, i.
' ■' i Cftnl . Fmisf.. I. •>.
'•'m Coiif. III, lO, 12.