‹ L'évolution intellectuelle de saint AugustinChapitre 15 sur 88 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

MORALE MANICHEENNE

Tous les préceptes de la morale manichéenne se répartissent en trois groupes. Ils se rapportjent en effet à la bouche, à la njain et au sein. Pour mieux dire, ils règlent la sensibilité qui a son siège dans la tête, l'activité qui s'exerce par les bras et les jambes, et l'appétit sexuel qui réside plutôt dans les parties génitalc>. Ils sont comme trois « sceaux » apposés sur ces divers organes pour empêcher les multiples abus que nous pouvons en faire. Telle est du moins l'idée précise qui en a été donnée au jeune Audit.^^ur de Carthage.

Avant tout, dit AugustUi un fidèle di.<ciple de Manichée ne laissera aucun mal sortir de •^:< bouche ou y entrer. Il évitera d'abord les péchés de la langue (2). Le plus grave de tous est

(1) Quiic !;uiit tandem ista signacula ? Oris certe et manuum et sinus... Sed cum os, inquit (Manichaeus), nomino, omnes sensus qui sunt in capite i-itclligi volo, cuni autem manum omnem operationem, cum sinum omnem libidinem seminalem (De mor. Man., 19). An Nadim dit également qu'aux dix préceptes de Mani se rattachent « les trois sceaux r. et il signale une « lettre de Waliman sur le sceau de la bouche » (Flûgel, Maiii, p. 95 et io3). Dans un hymne retrouvé à Tourfan, un fidèle Manichéen dit à la divinité : « O sceau parfait de ma main, de ma bouche et de mes pensées » (Millier, Handschr., p. 63). (Le sceau du sein devait interdire les mauvaises pensées).

(2) Augustin dit en effet: Ad oris... signaculum dicitis pertinere ab omni abstinere bla^phemla (De mor. Man., 20). Seulement il passe à peu près complètement sous silence ce premier point de vue qui prête peu à la critique.

MORALE MAiMCHÉENISE 127

le blasphème qui s'attaque à la Majesté divine, renouvelant ainsi ].e crime du démon, et qui perce d'une lance le côté du Sauveur, toujours attaché à la croix (i). Le parjure enferme une telle malice qu'il a été justement réprouvé par la Loi primitive, et par celle de Moïse lui-même (Levit. XIX, 12), ainsi que par l'Evangile du Christ (Matt. V, 33) (2). On s'en rend coupable quand, après aAoir professé la vraie religion, on la renie pour embrasser l'erreur. Des gens qui commettent ce crime capital on peut die que la Lumière s'est retirée d'eux, que leur âme est retombée au pouvoir des Ténèbres et qu'elle risque fort de se A'oir dajmnée pour toujours au jugement dernier (3). Tout serment est aussi interdit. Le Christ ne nous a pas seulement rappelé le précepte mosaïque : « Tu ne parjureras point » ; il nous a encore défendu de jurer (Matt. V, 3/i) (/|). Le mensonge n'est pas moins contraire à sa Loi. Rien ne peut nous autoriser jamais à altérer la vérité (r>).

Un bon Manichéen ne se contentera pas de ne prononcer jamais aucune parole répréhensible. Il aura soin de ne prendre aucim aliment qui puisse 1p souiller. 11 ne mangera donc aucune

(i) De iriiir. \h.n.. m, i iiolc pivct'-dcnlc). Cf. SiTiindin, Episl.. 3. D;m.< le KhniKistounniff (I. iv-.^o: IT, i3-,30. l'Auditeur manirlipon demande pardon à Dieu dis Ma-plièmes qu'il a pu eoniniillrc cl donl il donne une t'niimi'Talion sommaire.

(2) (.ont. Fdiisl.. XIX, 3. T.'andileui- dn Khoun.'itoiinnifl demande aussi pardon à Dien de s'être peut-être parjuré CV , 100).

(3) Dr ulU. crcd.. 3. Cf. Seeundin, Epist.. 3. Touti^ l'Fpître de Secundin n'est, en somme, que le développeuKMit (]<■ erlfe idée. Déjà Mani inlin-disait dans son décaiopuc » \o doute eu matière religieuse » et il traitai! (( di' l'apostasie » dans le 1 1" eliapitre de son livre des Myslcres (Fliiofel. Muni. p. 97, 102).

(\) (.xnl. Fniisl.. \]\. 3. Cf. Ouï/. Adim.. XVIII. i: Certe .'nim ipse Adinianlus posuit testimoniuui de E\an^clio ulii Doniiuus ait : Noiite iurare. I.a foiniMlc greeqiie d'abjuration anathématise « ceux qui ne disent jainai* la \érité par serment n (P. G.. I. i\6g). Les Néo-Maniehéeus Albigeois s'interdisaient de même tout serment (J. Guiraud, La momie (ilhigeoise, dans Q»t'.s7/o//.s ti'hixtoire. Paris, 1906, in-i(3, p. 88).

(5) Tibi mentiri lieet... ego fallere non didiei, dit Fauste au Catholique {VI, i). Cf. .nipra, p. 7a. n. 3. L'interdiction du mensonge est un des" dix préceptes imposés par ATani à tous ses disciples d'après le témoignage de An Xadim (Fliigel. Moni. p. 95) et de Sharastani flrad. Haarbiiickei , I, ago). L'Auditeur du Khoiutstounnift demande, effectivement, pardon à Dieu pour les faussetés que d'une faeou ou d'une autre i] a pu in\ enter [Y, 99).

128 l'évolution intellectuelle de SAI.\T AUGUSTIN

viande (i), pas même celle du poisson (2). La raison en est facile à comprendre. La chair a été formée par le Diable et ses suppôts avec la lie de la matière, condensée dans les profondeurs de leur organisme vicieux (3). Elle a commencé et elle se reproduit continuellement par la génération physique, qui est l'œuvre de la concupiscence (4). Sans doute elle renferme un principe divin. Mais ce dernier s'y trouve comme en une prison et il cherche constamment à en sortir. Il s'en échappe plus ou moins dans tous les mouvements de rorganism.e et même pendant la digestion (5). Il n'existe déjà que bien diminué dans cet amas de matière sordide par le moyen duquel les animaux se reproduis-iTit. Il se retire tout à fait au moment de leur mort et il ne laisse plus derrière lui qu'une masse immonde qu'on ne saurait s'assimiler sans se souiller (6). La même remarque s'applique aux œufs, qu'on ne peut manger sans les briser, par

(\) Ncc M'siiialiir hmicn carnilui^. !><■ IIikt.. !i(\. Cf. Corit. himsl., VI, i: Ego qiiidcm. quia omncm fani<ni immiindam cxistimcm. Un fiiiirnicnl iiiaiii Ih'-i-i) rliinois, piiVdié par Cliavanncs et Pclliot (Journ. Asinl.. i()ii. p. iii) fait remarquer, en parlant des Elus, que « chaque Jour ils mangent maigre ». Les Auditeurs du Kh()uns[ou<inifl disent à Dieu: « Si. prenant des corps vivants en nourriture et en boisson avec les dix bouts des doigts à tète de serpent et les trente-deux dents,...

nous a\oris fait i\\{ mal et de la peine à Dieu que noti'e péelié nous

soi! rrmi^ » flll. 53-63). La suite du texte (lbi(L, 60-61) montre que les <( iorps vivants » se distinguent ici des plantes et des arbres. Cf. Alexandre de Lyeopolis, De Plac. Man., jj inU. et Eutyehius. not. suiv.

' (■>■) ('nul. l'diisl.. \Vl, f). L'historien Eutyehius (AnmiL, P. G., CXI, loiiS-io?'!). pail ud (Il Timothée, patriarche d'Alexandrie (entre 38o et 385). qui peitnit à sou clergé de se noinrir de viande le dimanclie. pour rreonnaîlre pal là les Manichéens qui ne le faisaient point, dit que ci-rlaiiis ifiidrr iiix. appelés .Saddikini. ne mangeaient point dr poisson, que d'aulres au ioiilr;'ire en mangeaient et fnreid appelés pour ce motif .Sammalvini. Les premiers représentaient, par rapj)orl aux seconds, la stricte obser\ance manichéenne.

(3) Çoiil. Fdiisl.. \\\. 5. Cf. siipni. j). ii'i-

Cl) ('.mil. Fniisl.. VL 8. Cf. supra^ p. 118.

(5) De luor. Man.. 07. D'après le traité matnchéen de Chavanncs et Pclliot (.Idiirn. Àsint., 191 1. p. oSS-oSg), « le giand Envoyé de la Lumicic liienfaisante. dans les corps d'excellence des élus, se sert du feu affamé pour produire un grand profd ». Les savants éditeurs font justement remarquer, à ce propos, que <( le feu affamé doit être utilisé ici comme feu de la digestion bien connu dans toute la philosophie hindoue ».

(6) De mor. Man., 37. Loin de s'exclure, comme le dit Beausobre (o/i. cH.. TI. -;(\-^. ces diverses explications se complètent très bien.

MORALi-: M vm(;]iéi;n\e 129

conséqueni sans k'ur ôler la vie (i) et au lail lui-même, qui perd aussi ses éléments AÏtaux en sortant des mamelles où il s'est amassé (3). En somme, toute nourriture animale est interdite. Le vin se trouve aussi strictement prohibé. Même non fermenté il constitue un aliment impur. Il n'est jamais fait qu'avec le fiel du Prince des Ténèbres et il ne sert qu'à pervertir les sens (o).

En revanche, la règle de Manichée autorise les raisins. Elle admet les pommes, les poires, les figues, les fruits les plus variés, la lailue, la chicorée, le poireau et autres plantes potagèics, les clianipignoiis, les truffes et les div.erses sortes de céréales. Elle donne toule liberté de les assaisonner avec dje riiuilc d'olive, du poivre .et autres épices, de les manger non seiilciiicnt avec du pain mais avec des gâteaux (4). Sans doute tous ces produits végétaux tirent leur première origine du Démon et de sa g.ent funeste. Seulement ils reçoivent, sous

iii De lliirr.. 'i/\. ]/•< Ni'd-Miini •lu'i'iis Ailjiircois s'iiili'r(li*;iiiril de itK'nii' rii-;;ij,n' « ilc l.i \i;iii(l •. du tioiiKiiri'. îles (riifs )i 1.1. (Jiiiraud. np. cil., p. lir-n'ii.

[•>.] Dr lliifr.. ■\i'\. \\i'j:\\>\\n iiolc ■iiulciinnl le f:iit en faisant rcniartjiiei' que les Ma il i;lii''ens soiil snr ce priinl. enmnie sur heanronp d'autres, l'IraMpenienl iiieonsi-queids. Mais une pareille inleidietion devait avoir pouf (MX un eeitain niolif. et eidui-ei se déduit assez aisémi'iif des icniaïq'.ies pii'TédenIcs. Plusieuis textes elunois du Moyen Age disent qui' la ri'lij.Moii drs Manielu'ens |<'ui- prescrit « de s'abstenir de lait et (le Ix'uiic » 'Jiiiirn. As'kiI.. nii.i. p. '>()5, 208).

(.'Vi Dr U(irr.. '|(i. Cf. Dr i,,iir. Mnn.. /i4 et Conl. lùnisl.. \u\. i3 (siijini. p. 1071. [Viipiès An Nadiin. unr \riix dit un Jour dans un temple au jière de Mani : « 0 Foutlak. nr inanj.n' aucune viande, ne bois aucun \iu. tiens-toi loin des l'eiun\!'s n. et Mani lui-même a formulé des i-èirles identiques pour qui -oiKpie \(ut " entier en l'cligion » fFlnpel, Muni. p. 8iî, ç)5). I^es textes cbinois déjà cités dans la note précédente disciil (]iie la reliirion des Mauicli('ens leur presciit « (!<• boii-e de l'eau », (.]u"ils s'alisl iiuiiiiil II de manger de la \iandc et de boire tlu \in » (.loiirn. Asiot.. 1910, |). •-'.7.'^. .'vjo).

i'i) Dr mur. Man.. .Ho. .'i() iiiit.. li'.>. C.(. C.itnf. Fonst.. XXI. aS (cum eo pane \cscamini (juo cclcri bomiru-s). et Coiurnimiloriiiin, Quoinodo sil iKjriiihini ciiin ManifliDcis. ,1. Dans une iu-cription cbinoise découverte eu iSS() à Karabalgasoun. un l'cligieux manicbéen dit à un prince ouïj.'our qu'il vient de convertir: «c Que (le pays") aux mcrurs barliares où fumait le sauir se cliauj^e eu une coidiéc oi'i on se nourrit de légumes ». Plusieurs autres textes chinois disent que la reli<.Mon des Manichéens leur prescrit a de manfrer des i(''<.nimes forts )i c'est-à-dire des oignons, des poir<'aux et autres produits du même genre, strictement interdits dans le liouddbisme ((".liaxaiiiies |.| l'elliot, .lourii. \siiil. lOi-^. P- io4. '-'ôS, 26s a\ee le coniinentaire).

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l'action de lEsprit, une partie notable de la substance divine répandue dans le sol. Ils la possèdent en quantité beaucoup plus grande que les animaux, qui n'en acquièrent aucune parcelle que par eux (i). Certains même en sont prodigieusement riches. Le melon, par exemple, en contient de vrais trésors, auxquels il doit sa belle couleur dorée et son goût agréable (2). Enfin certains croyants particulièrement zélés ont montré par leur propre expérience qu'on peut très bien -manger toutes sortes de végétaux tandis qu'ils sont encore pleins de vie, sans les soumettre à, aucune cuisson (3). D'autre part, s'il est permis de se nourrir des fruits et des céréales, rien n'empêche d'en exprimer le suc afin de le boire. Au vin on substituera donc divers autres liquides qui en partagent l'agrément sans en garder la mauvaise nature (4)-.

En suivant le régime qui vient d'être décrit, non seulement les disciples de Manichée ne commettent aucune faute mais encore ils accomplissent un acte saint et sanctifiant (5). La nourriture qu'ils consomment n'est autre que Jésus, vie et salut des lioMintes, né de la terre vierge t partout crucifié ici-bas (6).

Ml \ . supra, p. I l/|.

(2) Do mur. Mon.. .19. Cf. ihid., 62: Mdonibus qunm liominilms ostis amicioivs. D'apivi* un toxtc chinois déjà citô cl concernant les l^aiiisans (!e la « tieJigion Hc la Lnniière » on ks Manichéen:*, « ce qu'ils ni;!n<rent est tonjoins de ra»aiic rouvre ». Un autre ajoute que « comme ils maiipcnt des (cluinif)i.irnons des espèces") Kiun et .sjn, (ces clianipifrnons) Kiun et sin, à caii-e de cela, devieunciit chers » (.Jniirn. Asinl.. iQiS, p. 34o-3Ai et S/jfji.

(3) Coiil. FinisL. VI. '1.

(V) Bihal auleni nmlsiun, caro!'nnm passimi et nonnidlorum pomonein expressos succos... succum hordei (De mor. Mtui., •>.(), 46). D'après un autre passage qui tend à accuser les Manichéens d'inconséquence, le Cdroenuin ne serai! que <( du vin cuit » ; mais ce devait être plutôt un produit de lid^in- iioulllis. puisque le vin était considéré comme essemtiellcnienl iiiaii\ai<. l*our la même raison le wiilsum ne peut être ici un mé|iirii>-e de \iii e| de miel; c'est plutôt, sans doute, de rhydromcl. Quant an sin eus Imnlri. il désigne, apparemment, la bière.

I.")! l'oni- un Fin, dil Augustin, il y aurait « sacrilège » à donner aux i)rofanes les aliments qui lui sont destinés (De mor. Mnn., .", •. infra, p. Ut)-

((îi Fj'uste (\\, -i) conclut de ce qu'il vient de dire sur le .lésas patihilis: Ouapropter et nobis circa universa et vobis erga panem et calicem par religio est. Conformément à la dogmatique manichéenne, Jésus est identifié ici avec le Premier Homme, de qui il est le fils. Cf. supra, p. 121, nol. 4-

MORALE MAMCHÉENNE 131

En se l'assimilant, ils travaillent pour elle autant que pour euxmêmes. En même temps qu'ils se l'incorporent, ils la dégagent des lie'is (}ui l'enserraient. Us détachent, en quelque sorte, le Sau\eur de la Croix à laquelle ses cruels bourreaux l'avaient attaché (i).

Cependant, ici encore, une certaine mesure est toujours de rigueur. Les \rais fidèles doivent mortifier leur corps et le réduire en senitude, pour permettre à l'esprit emprisonné en lui de se ressaisir et de reprendre sa liherté première. Aussi, à certains jours, savent-ils s'imposer une rigoureuse abstinence (2), ne mangeant qu'à la neuvième heure et ne faisant qu'un repas quotidien (3). Ils jeûnent notamment le dimanche, pour mieux honorer le Christ, qui a fixé sa résidence dans le soleil (4). Ils imitent ainsi l'exemple de Paul, que nous voyons passer le lendemain du sabbat en entretiens pieux et collationner seulement sur le tard (Act. XX, 7-1 1) (5).

(i) liiinrr. in Psalm., CXL, 10.

(2) Efiisl.. XXXVI. 27; CCXXXVI. ■?.. Anpiistin no parle qu'incidemment do ces jeunes. C'est parce qu'il n'y tiouvo que très peu à redire. An Nadim disfinfruo. plus précisémonl. ceux do la semaine qui ont lieu le dimanche et le lundi, ceux du mois qui durent sept jours, et ceux de rannôe qui rovienneat à diverses époques et dont l'un se prolonge duraiil un mois entier, sans doute avant réquinoxe do printemps. iFli'igol. Muni. p. 90. 07 et les notesl. Cf. Chavannos et Polliol Jnurn. AsioL, 1913. p. 111-112.

(3) Xona hora libenter assumât (De mor. M(in., 28). D'après ce passage l'Elu manichéen mangeait vers deux heures de l'après-midi. Le contexte suppose qu'il ne faisait qu'un repas par jour. Selon des textes chinois déjà cités, la religion des Manichéens leur prescrit a de ne manger que lo soir ». Un autre plus tardif et tiahissant peut-être une innuouco bouddhique, observe que « leur règle est de ne faire qu'un repas à midi » (Chavannes et Pelliot. Joiirn. Asiat.. iqiS. p. 265-->69, 338).

(4) Epist., XXXVI, 27: CCXXXVI. 2. Comme les Manichéens croyaient que le Christ réside dans la lune (v. supra, p. 106) la même considération devait les amener à jeûner aussi le lundi. Augustin ne le dit point, mais il note que les disciples de Mani adorent le soleil et la lune à loxc'usion des autres astres (Cont. Faust., XVIII, 5). Saint Léon dit expressément à leur sujet : In honorem solis ac lunae prima et secunda sabbati iciunare delegerunt (Serm.. XLII. 5; item Epist., XV. 4 et CXXXIII, 5). An Nadim dit plus précisément que tous les disciples de Mani jeûnent le dimanche et les Elus seulement le lundi. (V. supra, n. 2).

(ô) Episl.. XXiXVI, 28 init. Augustin attribue cette dernière remarque aux Priscillianistos, mais en faisant remarquer qu'ils sont « tout à fait Tsi mblables aux Manichéens ».

132 l'é\olution intellectuelle de salnt augustln

Comme TApôlie, ils font mi très giand cas de 1 Eucharistie, dans laquelle ils s'incorporent la pure substance du Sauveur (i). Mais ils la conçoivent tout autrement que la masse commune des Chrétiens. Ils n'y admettent point Le vin, qui les fereit participer .', la nature des démons. Ils savent que le Christ ne recherche point Bélial et que la vraie Lumière fuit les Ténèbres (2).

Les Catholiques réprouvent ces distinctions. Ils obj.ectent volontiers que, d'après l'Evangile, ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais seulement ce qui .en sort (Malt. XV, II). Ils ne voient pas que cette parole s'adresse simplement à la foule, non aux disciples de Jésus. Cependant \dimante le leur a h'. il déjà justement observer (3).

Les mêmes aRqersaires aiment à rappeler plusieurs textes de Paul qui disent que « tout est pur pour les purs » (Tit. I, i5) et que seuls des gens (( étrangers à la vraie foi et trompés par les esprits séducteurs » pourront 'enseigner le contraire l'ï Tiw.

(\) \;irii ^'1 Iji liaristiani ai!(li\ i a vobi'< sacpc qiin;l accipialis, dit .\ii,<,nisliii à l-'oiliinat (Cniil. Foiiun., .'^). Si advcrsaiiiH iiulliis conlra Dfiini csl. iil (iiiid liaptizati siimiirs, ut qui I Ku -liari^lia :*. irmarquc é^ralcnicri! le Mani(lu''on Félix (Conl. FrJ.. I, 19).

(■>.) Celle i-emaïqiie ne se présente nulle ])arl d'une faeou expicsse. Mais ell(> se déduit nalurellement de celle qui a été faite [)ius liaid sur la nature vicieuse du vin (De. Hcicr., fiG <-irc. nicd.: ^nj/ra. p. i:>o, noi. .V). Ku quoi consistait, au juste, l'Eui liaristi'' inanicliéenne :' La foiinule j.n-ecque d'abjuration la présente connne un pur symbole de la prédication évanaélique. Elle anatliématise « les f?cns qui rejettent la communion du précieux sang et dn corps du Cbrist, tout en faisant semblant de l'accepter, et jui substituent mentalement les discours doctrinaux du (^hiist, sui- la seule comnnuiication desquels il aurait dit, d'après eux, aux Apôtres: Prenez, mangez et buvez » (P. G., I, làdgi cf. Pbolius, Co;i/. Mon., I, 7, 9, 19). Mais le texte de Félix cité dans la note précédente rapproche l'Eueliaristic du baptême. Or le baplème rnaulcbéen, dans lequel la formule tl'abjuration ne voit aussi qu'un pur s\mbole, parait avoir été un rite biert défini, quoiqu'un peu différent de celui des Catholiques (V. infra, p. 1.37, not. 3). Les ■ Acla Tliomac, très lus par les disciples de Mani, font consister l'Eucharistii" <'n un pain sanctifiant, consacré selon certaines formules (Bonnet, Art. Tlioin., c. !i~, i33) et accompagné d'une coupe d'eau (ibid., c. 121, i58). Ainsi peut s'expliquer le reproche que les Catholiques adressent aux Manichéens de manger, en guise d'Eucharistie, un pain immonile, une masse de farine aspergée d'un Jiquide impm- (De H(ier., 4()). Les Opliites, dont le système ressemble beaucoup à celui des Manichéens, avaient aussi vni pain eucharistique (De Haer., 17).

(3) C.'.itl. FnusL. Yl, G. Cf. Cont. Adim., XV, 2.

MORALE MANICHÉENNE llj.'i

IV, i-'3) (i). Mais, si ces textes condamnent le Maniciiéisnie, ils se retournent aussi bien contre toutes les autres religions. En effet, toutes l'ont de l'abstinence la condition indispensable de la purification spirituelle (2). Les Païens ont des interdictions alimentaires, qui peuveni bien différer des nôtres dans leur forme, mais qui n'en sont pas uroins d'une nature identique. Les Juifs ont reçu la défense de manger la cbair du porc, du lièvre, du hérisson et d'une foule d'autres animaux {Levit. XI, 3 suiv. ;. Deiif. \TV, '\ suiv.) (3). Les trois jeunes gens dont parle le livre de Daniel se sont privés non seulement des aliments condanmés par la Loi, mais encore d'un très grand nombre d'autres qu'elle leur permettait, pour ne manger que des légumes et ne boire que de l'eau (Dnn. I, 12). Daniel lui-même a passé trois semaines à prier pour le peuple, sans manger de viande et sans boire de vin (4). Bien mieux, les Catholiques les plus fervents s'abstiennent de porc, de tout quadrupède et quelquefois même de tout animal. Les autres jeûnent, chaque année, dans l'univers entier, pendant tout le Carême (5). Les textes allégués dépassent donc leur but. Comment, d'ailleurs, seraient-ils authentiques •} Leur auteur paraît n'appartenir à aucune religion, puisqu'il les condamne toutes. Or, en passant du .Tuda'isme dans le Christianisme, Paul n'a fait que changer de rite. Il a gardé la foi religieuse qui l'animait d'abord. Il n'a donc pu tenir les propos qu'on lui prête (6).

Les Catholiques mettent encore en avant un dernier texte. Ils rappellent fréquemment un passage des Acfes des Apôtres, oii Pierre voit descendre du ciel un vase rempli de toutes sortes d'animaux, tandis qu'une voix l'invite à en manger (Act. X. ii-i3 (7). Que ne se nourrissent-ils donc de vipères et de couleuvres ! Si le récit était historique, cette conséquence s'impo-

(i) C.ont. Fdusl.. X\X. I cl X^^I- I- L<^ premier de ces texte? est allégué par rAmbrosinstcr. qui écrivait à Rome entre 870 et .'>8o (In epist. ad Tinh. i»™. IV. i).

(2) Cont. Faust.. XXaI, 2.

(3) Cont. Faust., XXXL 1 ; XXXII, 3.

(4) Cont. Famt., XXX, s.

(5) Cont. Faust.. XXX. 3.

(6) Cont. Faust.. XXXI, 2.

(7( C.ont. Faust.. XXXI. .>. Cf. Eulychius, P. G. I., CXI, i023-i024.

134 l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN

serait inévitablement. Mais il nest, sans doute, qu'un pur symbole, qui caclie une doctrine beaucoup plus haute (i). Les Manichéens n'ont pas à s'en inquiéter. La première partie de leur morale est à l'abri de toutes les critiques.

Tandis que le sceau de la bouche nous garantit contre la Matière mauvaise et malfaisante au milieu de laquelle nous nous trouvons jetés, le second, celui de la main, nous oblige à respecter les bons éléments qui s'y montrent mêlés.

Il interdit d'abord, de la façon la plus formelle, tout homicide. Puisque notre àme n'est qu'un prolongement de la substance éternelle du Père, quiconque attente à la vie d'un homme s'attaque à Dieu lui-même. La guerre se présente comme une institution diabolique (2). Elle fait revivre sur la terre les mœurs premières des démons, jadis occupés à se poursuivre, à s'égjorger et à se dévorer (3). La profession des armes ne saurait donc être trop réprouvée.

La chasse demeure aussi strictement prohibée. Il n'est pas même permis de tuer un loup ou une autre bête malfaisante (/»).

(1) Pour mnnircr combien les afrrirultonrs sont justement reprélionsihles duns la doctrine de Alani, Augustin dira qu'ils se rendent coupables de nombreux liomicides (De mor. Mon., 67). D'après l'exposé manichéen de Turbo, celui qui a commis un homicide passe, en punition, après sa mort, dans le corps d'un éléphant (Acl. Arch., 9).

(2) Moyses reprehenditur (a Fausto quod bella gesserit (Cont. Fauat., XXII, 78. cf. 5). Voir aussi Cont. Adim., XVII, i et supra, p. loi, not. 2.

(3) Cette dernière remarque résulte de la précédente. Elle infirme une hypotlièse récemment proposée au sujet de la propagation du Manichéisme. D'après M. de Stoop (op. cit., p. 36), cette religion, comme celle de Mani, se serait particulièrement répandue par le moyen des soldats. De fait, Epiphane dit bien (Haer.. LXVI, i init.) que ce fut un vétéran, nommé Akouas, qui l'apporta en Palestine, à Eleuthéropolis. Mais ce cas est isolé et il s'agit ici d'un vétéran, non d'un soldat qui se trouve en activité de service, ainsi que l'a observé Franz Cumont {Rev. d'hist. et de littér. rel., art. cit-, 1910, p. 09, not. i).

Cl) De mor. Mari.. 54, Bg. Cf. De Civ. Del. I, c. 20. Dans le Khouasiouanift (V, 79-94) les Auditeurs manichéens disent à Dieu : « Si nous ■nous sommes mal comportés contre les cinq genres d'êtres vivants,

MORALE MAINICHÉElNiVE 135

tous les animaux portent dans les profondeurs de Leur chair corrompue une âme semblable à la nôtre. Aussi devons-nous bien nous garder de leur ôter la vie. Nous savons d'ailleurs quB les Démons aériens veillent sur eux avec un soin jaloux et qu'ils exercent de terribles représailles contre tous leurs bourreaux (i). Un bon Manichéen n'osera pas même abattre ou émonder un arbre, ni couper un épi sur sa tige, ni arracher les mauvaises herbes d'un champ ou d'un jardin (2). Un acte de ce genre offre, sans doute moins de dangers que le meurtre d'un animal (3). Il n'^n. est pas moins contraire à la morale. Comme nous, les moindres végétaux ont une âme divine, capable de voir el d'entendre, de sentir et même de penser (4). Aussi souffrentils de toutes les violences qu'on leur fait subir (5). Ils le montrent clairement pour quiconque sait voir. Le figuier éprouve une telle peine, quand on lui arrache simplement une figue, qu'il en verse des larmes (6). On voit, par là, de quels crimes se rendent coupable^* tous les agriculteurs et les horticulteurs. Ils. commettent une infinité de meurtres, ou même d'homicides (7).

premièrement contre les bipèdes humains, rleuxièmement contre les quadrupèdes vivants, troisièmement contre les oiseaux vivants, quatrièmement contre les vivants aquatiques, cinquièmement contre les vivants terrestres qui rampent sur leur ventre,...^ si quelquefois nous les avons effrayés ou apeurés, si quelquefois' nous les avons frappés ou battus, si quelquefois nous leur avons fait de la peine et du mal, et si nous sommes ainsi devenus les bourreaux de ces êtres qui vivent et qui se meuvent.... que notre péché nous soit reniis ».

(i) V. supra, p. ii5, n. i.

(2) De mtfr. Man., 54, 55, 62. D'après des textes chinois du Moyen Age. les Manichéens « ne tuent pas ce qui a vie » (Chavannes et Pelliot, Journ. Àsiat., iQiS, p. 36). Dans le Khoiiastouanift (Y, 61) les auditeurs s'accusent d'avoir péché contre « les cinq sortes d'herbes et d'arbres ».

(3) De mor. Man., 5q, 60. Si le fait d'abattre un arbre paraît moins grave que celui de tuer un animal, ce doit être simplement parce qu'il ne provoque point l'inimitié directe des Démons aériens. La suite de l'exposé montrera qu'il présente, au fond, une même nature.

(4) De mor. Man., 56; De Gen. ad Utt. Ub. imperf.. 24; QuarunuL proposa. Epht. ad Rom.. o'.y. Cf. Epiphane, Huer.: LXVI, S fin., 33: Alexandre de Lycopolis, o fin.

(5) De Haer., 46; Cont. Faust., VI, 4: l>'' """ M"n.. 09.

16^ Conf., III. 18; Cont. Faust., VI. 4-

(71 De mor.' Man., 54: Cont. Faust., XVI, 28; XX, 26. Cf. Titu^ de Bostra, II, 36. D'après Turbo, celui qui moissonne passe après sa mort dans le corps d'un être dépoiu'vu de parole, dans celui des plantes qu'il a moissonnées (.Act. Archel., 9).

Pour mieux dire, iJs se comportent en vrais déicides, car ils tournent Leurs mains . contre la « Croix de la Lumière » et contre la grande \ictirfie qui s'y trouve attachée (i).

Avant de passer dans les plantes et dans les arbres, la substance divine ravie par les démons gît partout sur la terre. Elle est aussi disséminée dans l'air et jusque dans les profondeurs du sol (2). Les pierres même ont la faculté de sentir et celle de penser (3). Aussi un parfait Manichéen sappliquera-t-il à Vivre en paix avec la nature entière (4). Il sait que tout y concourt au triomphe du bien. Il se gardera donc d'en troubler l'harmonie (5). Il ne se permettra pas de labourer, parce qu'il ne pourrait le faire sans mettre les membres de Dieu à la torture (6). Il n'osera pas même prendre un bain, par crainte de déchirer l'eau (7). A plus forte raison, ne pensera-t-il pas que

(1) Enarr. in Psalm.. CXL, 12. Cf. De mor. Man., ti^.

(2) Ipsam partcm naturae Dei dicunt ubiquc pormixtam in cat lis, iii terris, sub terris, in omnibus corporibus siccis et humidis... (De nat. bon., 44). Cî. Cont. Faust., XX, 2. D'après le KhouasUmanift (III, 45-48) « de tout ce qui existe sur terre le dieu quintuple est la majôstc. l'éclat .9, l'image, le c'œur, l'âme, la lumière, la force, le fondement et la racine ».

(3) Xeque sensum dolendi et gemendi opinemur esse in arboribus et olcribus et lapidibus, et caeteris huju.<cemodi creaturis ; hic enim errer Manichaeorum est (Quammâ. proposit. Epist. ml Rom., 53)'. Cf. Titus de Bostra, II, 35: (Manichée) « n"a pas honte de dire que les pierres même sont animées ».

(4) Sans être expressément aflirmée dans' nos lext< s. cette idé(> se dégage des considérations, qui précèdent et elle explique les interdits qui suivent. Elle se trouve confirmée par des témoignages orientaux. D'après Birouni. Mani « défendit de la manière la plus stricte », non seulement « d'immoler les animaux » et de détruire les végétaux, mais encore « d'endommager le feu et l'eau » (Kessler, Mani. p. 3i8). Dans le Khou{t.<;touaniit (III, 59), l'Auditeur demande pardon à Dieu d'avoir péché « contre la terre sèche et l'humide » (Cf. Aug., supra, not. 2 et Théodore bar Khôni, supra, p. 108. n. 7). Enfin, selon l'e.xposé manichéen de Turbo, « si quelqu'un marche sur la terre, il la blesse; s'il lève la main, il blesse l'air... Celui qui se sera bâti une maison passera dans tous les corps » (Act. Arch., 9). A propos de ce dernier interdit, il est curieux de constater que, devenu évèque d'Hippone. Augustin laissera la liberté d'entreprendre des constructions à ceux de ses disciples qui en auront le goût, mais en se refusant toujours à en faire lui-même (Possidius. Vit. Aug., 24).

(5) Enarr. in Psalm., CXL, 12. Cf. supra, p. 109, not. 5.

(6) Enarr. in Psalm.. CXL, 12. Cf. De mor. Man., 62.

(7) C'est ce qu'on peut conclure d'un passage d'Augustin destiné à montier comment les Elus manquent à leurs engagements : Multi lavantes

MOHAl.E MANICHÉENNE \'M

If. rile. baptiï-jjiai dt:^ Catlioliques sciit iui't'»aiie uu iiitnie utile à son salut (i). Il admet un baptême du Christ, que les Apôtres devaient donner aux nations (Malt. XXVIII, 19)- (2). Seulement il se garde bien de l'identifier avec celui de Jean Baptiste' comme le l'ait !a masse commune des (liiréliens. encore toute imprégnée de Judaïsme f.SV

iii l);ilii(is iiiwiiti siinl (iJf mer. Mmi.. tiiSj, cl tl'iiii iiulrc \i.saiit <'i iaiic voir commt'rif l(>s Auditrurs «'écartent cii' la règle du Maîtic:... ctim Auditon^s vcsfri... iavcnt [Cont. Fdiisl., XX, 28). Dr tail. d'après Turbo, « si quelqu'un se lave dans l'eau, il blesse son âme » {Act. Arch., 9). La iorniule grecque d'abjuration anatliématii^e « ceux qui se souillent avec leur propiv- inim' t n» supportent pas de laver leurs saletés avec l'eau, afin; disent-ils. que l'eau ne soit pas souillée » (V. Kessier, Mani. p. 303, 4o4)- Un texte cbinois dit que les Manichéens « considèrent l'urine, comme une eau rituelle et s'en servent pour leurs ablutions » (Journ. Asixit., igiS, p. 349). Un autre, qui malheureusement risque d'être fautif, dit qu'ils « respectent- l'eau » {ihid.. p. 268).

(I) Di' Hacr.. 'iti ; Coiil. ducs epial. Pe.kuj., 11. 2; 1"V. 4; Conl. lill. PctiL, III, 17: Conf., IV, 8. La formule grecque d'abjuration (11. 4 (in), anathématise « ceux qui détestent le baptême en faisant semblant d'en faire une grande estime et l'identifient avec le Christ, lequel s'est. disent-il<. qualifié d'eau vivante » (P. G., I, 1469; cf. Photius, Cont. Murt., I. (). 19). Voir aussi Saint Léon {Serm., XLIl. "> . Beausobre combat vivement l'affirmation' d'Augustin, mais les textes sur lesquels il appuie sa critique ne sont pas concluants (Hist. crii. de Mon., t. TI. p. 715-717).

O) Conf. Faust.. \. V Cî. Cont.' FeL, 1, nj: Il quid baptizati suimis ? : De mor. Eccl. cuth., 78: Quid calumniam.ini quod fidèles ac baptismate renovati procreare filios et agros ac domos pecuniamque ullam possidere non debeant ? On peut rapprocher de ces textes le passage de la formule grecque d'abjuration cité dans la note précédente, et la phrase suivante du traité manichéen chinois publié par MM. Chavannes et Pelliot : (c En nous servant de cette eau de la Loi, nous laverons toutes nos iniquités et nos graves souillures ». (Jour. Asiat.. 191 1. p. 58-).

(3) Les textes africains ne disent rien de plus. D'après l'espagnol' Turribius. évèque d'.\storga. le livre des .4c/e.s de ThoiDas raconte que l'apôtre de ce nom baptisait « non avec l'eau mais seulement avec l'huile,... comme font les Manichéens » (P. L., LIV, 694)- Cette assertion finale a été combattue, par Beausobre (op. cit., I, 4i5), et, plus récemment, par Lipsius (Die apokryphen Apostelgeschichten. Braunschvveig, i883, in-8°, t. I, p. 33i). Lipsius reconnaît pourtant (jbid., 333-338) que tout en faisant grand cas du baptême de l'eau en plusieurs passages (sans doute interpolés), les .Actes de Thomas insistent davantage sur le baptême de l'huile, considéré par eux comme !e (( seau » du Chrétien (cf. supra, p. 12C. net. i). Or Augustin nous apprend que les Manichéens faisaient un usage fréquent des Acla Thornae [Cont. .Adini., XVII, 2, 5; De serm. Don^. in mont., I. 65; Cont. Faust.. XXII, 79) et qu'ils regardaient l'huile comme une substance essentiellement bonne et purifiealriie {De mor. Man.. 3g).

Jamais il ne mettra la main sur un objet quelconque. Il aura le vol en horreur. Moïse lui-même a défendu (Exod. XX, 17), bien avant Paul {Rom. VII, 7), de convoiter le bien d'autrui (i). Les usuriers vont contre cette règle. Leur profession ^aut mieux, sans doute, que celle des agriculteurs, car elle n "endommage pas la « Croix de la Lumière » (2). Elle n'en est pas moins réprouvée par la saine morale. Un croyant parfait ne voudra point placer son argent à crédit. Il ne tiendra même pas à le .garder en propriété. Au lieu de songer à acquérir des champs et des maisons, il mettra son idéal à ne rien posséder et se contentera de son pain quotidien, sans se soucier autrement de si nourriture et de son habillement (3).

Le vrai disciple de Manichée ne s'attachera pas plus aux honneurs qu'aux richesses. Il renoncera à l'estime des hommes, pour plaire uniquement au Christ (Gai. I, 10) (Z|). Il ne s'immiscera point dans les fonctions publiques, car il s'y encombrerait de soucis qui ne lui conviennent point (5). Il laissera ce monde matériel aller son train et il n'aura d'autre souci que relui de son salut.

Tel est le genre de vie que le Christ nous conseille. A im

I Sccmul.. Epist., 6; Cont. Faust.. X. i. D'après An Natlim (Fliipcl. Mnni, p. 95) et Sharastâni (trnd. Haarbriickor, I. -joo'i. rinferclicfion (lu vol est un des dix préceptes imposés par Mani.

(2) Encrr. in Psalm., CXL., 12. Cf. De mor. Man., 62.

(3) De mor. eccl. mth., 78 (\. supra, p. ï3i, et Cont. Faust.. \. i. ,1. Biifiiuii (lit (le même au sujet des préceptes que Mani imposa à ses rjisripks : « Il leur défendit de rien posséder à l'exception de la nourriture pour un jour et du vêlement pour une année » (Chronology, trad. Sacliaii. |i. I.) ) . Les textes de Tourfan publiés par Mûller (Handschr., p. 33, corrigés p. in) mentionnent aussi (( l'habit pour un an et le déjeuncr et le repas principal pour un joiu- ». Des fresques, trouvées au même endroit, nous montrent des Manichéens portant des habits blancs et des coiffures blanclies. Plusii?urs textes chinois leur attribuent des vètemens analogues (Journ. Asiat., igiS, p. 332-333, 348). Mais Augustin note expressément qu'ils s'habillent comme tout le monde (Cont. Faust., XX. 23). En Afrique, ils ne pouvaient alors faire autrement, car les lois impériales les obligeaient à se cacher (Cod. Greg., XIV, 4: Cod. Throd., XVI, 5, 3; 5, 7 ; 5, 9 : Cont. Faust.. V, 8; De Haer., /(6).

il) Secund., Epist., 5.

(ô) Honores publicos administrent, dit Augustin en parlant des Auditeurs manichéens pour montrer combien ils s'écartent des préceptes du Maître (Cont. Faust., XlX, 28). Encore après avoir rompu avec ses corelio^ionriaires, lui-même continuera de montrer peu de goût pour les fonctions publiques (De ord., II, 5*4).

:\!UlxALI:: MAMCilÉE.N.NE 139-

riche qui lui demande le moyen d'arriver à la vie éternelle le Sauveur se contente de répondre : u Allez, vendez tout ce que \ous avez et suivez-moi » (Matt. \IX, ai). Presque aussitôt après il ajoute que quiconque aura quitté son père., sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, ses terres et ses maisons, afin de marcher après lui, héritera de la vie éternelle (Matt. XIX, 29;. « N.'ayez, dit-il à ses Apôtres, ni or, ni argent, ni petite monnaie dans vos bouîses, ni sac de voyage, ni double tunique, ni chaussure, ni bâton » (Matt. X, 8-10). Ecoutons le début de son premier discours : (( Heureux les pauvres, s'écrie-t-il, heureux les doux, heureux les pacifiques, heureux les purs, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim, heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice » (Matt. V, 3-io) (i). Les Manichéens ont particuliè,rem.ent retenu ces dernières paroles. Aussi supportent-ils ave( ' :■ patience inlassable les poursuites incessantes auxquelli - i!-^ sent en butte^,. Bien loin de s'en plaindre, ils s'en ^ant.ent bien haut. Ils savent que les disciples du Christ seront toujours détestés en ce monde pervers, qui ne pev\, comme eux, recevoir l'Esprit saint (Joan, XIV, 17 ; XV, 18) (2). Ils se rappellent, en outre, que Jésus leur a demandé non seulement de ne pas tuer mais de ne pas se fâcher, non seulement de ne pas rendre « œil pour œil et dent pour dent )> mais de tendre leur joue à qui les soufflette, non seulement d'aimer îeurs amis, mais d.e prier pour leurs ennemis et leurs persécuteurs (Maff. V. 21-22, 88-89, ^\?i-h!i). Toute leur A^e s'inspire de : I < - iges conseils (3).

Le « sceau du si in » complète l'œuvre salutaire des deux autres. Il s'oppose à la propagation du mal et il prépare ainsi le triomphe du bien.

(il r.tml. h'dusl.. \. I. A. Los mêmes tf\l"< nnl v\r inv(i(|ii(''-. (l'jà pnr .A(lini:!iit( iCnnt. Adim., XIX, i : XX. 11.

(3) Df intir. Mnn., 69. Cf. Conl. FaiisL. V. i. Le même état tl 'esprit so retrouve cliez- les Xén-AIanicliéens Albigeois (.1. Guiraud, Quest.. d'hisi., p. 71-72)-

C^| C<i!it. lùnsl.. V. ! et \l\. ;■!. Cf. Act. Arch., à:-

La vraie morale ne se contente pas de condamner l'adultère, l'.lle s'attaque à la concupiscence (MatL V, 27-28). Et, pour en tarir la source, elle interdit tout rapport sexuel (i). Le mariage a été institué par le Prince de ce monde, qui, après avoir engendré Adam, se hâta, dans ses desseins pervers, de lui donner une compagne. Il constitue une excitation incessante de nos mauvais penchants. Enfin, il prépare l'œuvre de la génération charnelle, qui, une fois de plus, enfermera une âme divine dans une vile portion de matière (2). On ne saurait trop redouter un pareil résultat. En nous donnant la \ie, nos parents nous ont rendu un bien mauvais service. Ils ont été nos pires ennemis (3). Aussi le Christ nous demande de les quitter (Ma/i. XLX, 29). Il ne veut même pas qu'après leur mort nous revenions vers eux pour les ensevelir (Mail. VIÏI, 21-22) (/{). A plus forte raison ne nous permet-il pas d'imiter leur exemple.

Tout commerce charnel est répréhensible. Cependant on pèche beaucoup plus avec nne épouse attitrée qu'avec une concubine. On encourt une responsabilité plus grave quand on veut procréer des enfants que lorsqu'on cherche, le seul plaisir (5). Si un Manichéen a la faiblesse de prendre une femme, il évitera du moins, autant que faire se pourra, de la rendre mère. Il aura soin surtout de ne pas l'approcher dans la période qui suit les rèeles, parce que le dangf^r qu'il redoute est ;^lors bien plus

II, ;,(./(/. /ùj(/>/., \l\..,î. Ci. An .Nailim. cité plus liaul, p. 122, not. I. D'après un t;'xt(> cliinois du .xiii'" siècle, le livre manichéen dos Deux Principes enseigne que « hommes et femmes ne doivent pas se marier n et que u .'^o lonnni l'im à l'autre ils ne doivent pn>^se parler », fCtr-vanncs et Peliiot. .lourn. Axial.. 191.'^. p. '.^Tili).

■>. !)e Hrer.. 4G ; Conf. Faust.. XI\. i. 'O ; De conUn.. ■>:> fin.; Conl. duos Episl. Pelag., I, ^^2 ; lit. >5 ; IV, .S. Cf. Ad. Arch... ih; Alexandre de Lv.'-opoli*. De PJ':--. V'tn.. '"> : Tilii< de Bo>tri. idv. Mnn., H. .H.S.

(H) Ci'. /■ \\ . - Cf. Von Ip Cor], Tiirkisvhe Manichaïca, I,

Cj) Conf. Fiusf., V, I. Le même texte a été invoqué déjà par Adimanfe. C.ont. Adim.. VI. et il sera utilisé plus tard par les Albijjeois Néo-Maniiliéens (.L Cuiraud. op. cit., p. 85).

(.5) -De mor. Mini.. 05; Conl. Fnu.sl., XXII, So ; Conf. Seciuvd.. '21, •>■>. Cf. Alexandre de Lycopolis, De Plac. Man., f^ ; Titus de Bostr.a, Adv. Man., H, .3,3. La même idée se retrouve très nettement affirmée che?; les AI!)igeois Néo-Manichéens (.T. Guiraud, op. cit., p. 79-82).

grand (i). Ainsi, il allénuera la gravité de sa t'ai|le. Mais, pour être irréprochable, il devrait s'abstenir de tout rapport charnel (2).

C'est surtout contre ce dernier point de la morale manichéenne que les Chrétiens vulgaires ont coutume de s'indigner. Ils objectent que, d'après Paul, les gens qui (( interdisent le mariage », comme ceux qui s'abstiennent de certains aliments, sont « étrangers à la vraie foi et trompés par les esprits séducteurs » (1 Tim. l\, 1-3 (3). Mais, ici encore, ils se montrent terriblement inconséquents. Eux-mêmes ne cessent de prêcher la continence aux jeunes filles. On voit dans leurs églises presque plus de vierges que de femmes mariées (4). Us le font, d'ailleurs, assez remarquer, comme si la virginité ne pouvait pas se trouver aussi bien chez les mules, comme si ce n'était pas le motif pour lequel on s'astreint au célibat qui en constitue le mérite (5).

Avant eux, Jésus, le Maître suprême, célèbre aussi la chasteté. Distinguant trois sortes d'eunuques, dont les uns sont tels de naissance, d'autres par accident et d'autres par libre volonté, il se prononce en faveur de ces derniers et il déclare, en propres termes, que « mieux vaut ne pas se marier )) {Matt. XIX, 10-12). Ainsi s'expriment, après lui, ses principaux disciples, Pieire et André, Thomas et le bienheureux Jean qui eut le rare privilège d'ignorer les plaisirs de la chair (6). Tous ces Apôtres ont célébré, dans un concert divin, les louanges de la virginité. Sans doute, les Catholiques ont exclu leurs Actes du canon des Ecritures (7).

l'n J)r mnr. Mnn.. 65. Cf. Cont. Faust.., XV, 7.

(2) De iniir. Mnn.. fi5 luit.

(.Si Oint. Fiiust.. \\\. I.

(i) (ont. Fniist.. \XX, 4- '> /)(' i)}nr. Mnn., :>8.

(<V) Cont. Faust., \\X, li. Cf. .\iis-ustiii, De hono conjuçi., 21 ; In Johann. Evang. tract., CXXIV, 8 et Jérôme, Epist., CXXVII, 5; Cont. Jovin.. l. 2C) ; In Esniam LVI. 5. Le trait final est certainement emprunté aux Acia lolinnnis dont il va être question dans lii note suivante.

(7) Cont. Faust., XXX. li. Fauste a ici en vue des Actea de Pierre, d'André, de Thomas et de Jean, qui étaient attribués à un certain Lutins (ou Leucius) Charinus et qui jouissaient, comme on le verra plus loin, d'une très grande vogue chez les Manichéens. Le recueil contenait en outre des Actes de Paul. Aussi Fauste invoque-t-il au cours du même paragraphe les .Acta Pauli cl Theclne. Photiiis qui a lu le recueil de Lucuis dit que eelui-ri « rejette les justes noces et regarde toute génération comme mauvaise » (Bibliotli., Cod., CXIV). Les fragments qui nous en restent confirment pleinement ce juirement du savant byzantin

Mais ils ne peuvent pas récuser le témoignage de Paul, qui amena Thècle à rompre les liens du mariage et à promettre par vceu de garder toujours la chasteté. Pourquoi donc font-ils tenir à ce même Apôtre un langage qui démentirait sa conduite (i) ?

En réalité, le texte qu'ils allèguent n"a pas le sens qu'ils lui donnent. Les gens « étrangers à la vraie foi et trompés par les Esprits séducteurs » ne sont pas ceux qui détournent les autres du mariage, mais seulement ceux qui le leur « interdisent » violemment. Or les Manichéens se gardent bien de formuler pareille interdiction. Ils croient qu'on ne saurait, sans sottise, défendre de son autorité privée ce que permet la Loi. Ils savent, en effet, que la volonté reste toujours maîtresse, que, devant un ordre des pouvoirs publics et à plus forte raison devant celui d'un simple particulier, on peut toujours répondre : non. Aussi ne forcent-ils personne à faire comme eux. Ils exhortent seulement quiconque veut bien les entendre à suivre leur exemple. Peut-on vraiment leur en faire un griff ? N'est-on pas, au contraire, obligé, sur ce point comme sur tous les autres, de leur donner raison (2) ?

Essayons maintenant de résumer l'ensemble de leur morale. Nous verrons que, pour chacun de nous la vie est un combat incessant, livré entre Dieu et le Diable. Nous avons à lutter, non simplement contre u la chair et le sang », mais contre « les Principautés et les Puissances qui habitent dans les régions célestes ». Nos corps leur servent « d'instruments de péché ». Les règles des mœurs constituent les « armes de la justice », que nous devons leur opposer. Telle est la doctrine de Paul (Eph. VI, 12 ; Rom. YI, i3). Telle nous apparaît aussi celle de Manichée. Placés entre le Bien et le Mal nous avons à nous prononcer pour le premier et contre le second. Selon que nous saurons

(V. Lipeiiis. Die Apokryphen Apostelgescliichten und Apostellegenden, I. 8). ■

(i) Cont. Faust., XXX, d- L'argumentation de Fauste tendrait à faire croire que le? Actes de Paul et de Thècle étaient <?onsidérés par les Catlioliques comme une oeuvre canonique. En réalité, ce livre avait été désapprouvé par certains d'entre eux dès son apparition (Tertullien, De Baptismo, 17).

(2) Cont. Faust., XXX, 4. Ces considérations apologétiques étaient déjà courantes chez les Manichéens, quand Aug\istin se mit à écrire contre eux (De mor. Man.. 65).

nous conformer à cette obligation ou que nous l'enfreindrons, nous arriverons à la Aie éternelle, ou nous irons au-devant de la mort. T/attitude que nous adopterons décidera d,e notre destinée (3;.

(t Scciindin. /Jpi.s/.. i fin.. ?. inii.

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