CHAPITRE PREMIER
CRITIQUE DU PAGAMSME
Avec les doclriiics qu'ils pioïesseiit sur la lin du monde, sur sa condition actuelle et sur son origine, les disciples de Mani s'opposent constamment aux adeptes du vieux Paganisme. Mais tout en les critiquant ils s'efforcent constamment de les convertir à leur foi (i). Depuis qu'il s'est joint à eux, Augustin se consacre à cette double tâche avec un zèle aident qui n'est pas sans succès (2). Va il le l'ait remarqu.ci' aux Catholiques (jui affectent de le regarder avec tous ses coreligionnaires comme un Païen et un transfuge (8).
La masse commune des Chrétiens, dit le nouvel apôtre de Mani, nous accuse de faire cause commune avec les adeptes du
(i) FiiU'^lc de Mil^vc conslalc que bciiiicoiip de ses forclipionnaiics sont des païens ronvcriis (Cnnl. Foiiaf., Mit. i /(/).).
(2) îl coiiM'ilil fil pai liiulicr 1111 païen leUri' du nom d'Jlonoiat, à qui il dédieia pins lard un de ses traités pour l'amener au Calliolicisme {De util. crrd.. -y).
(3) C'est seulenienl SOUS celle forme indiiecte que la eiiliquo manichéenne du Paganisme nous est parvenue, grâce au traité de Fauste
IGO L "ÉVOLUTION mXELLECÏUELLE DE SAI\T AUGUSTIN
Paganisme, de n'être par rapport à eux que des hérétiques, ou même de simples schismatiques (i). On ne saurait nous adresser un reproche plus faux ni plus absurde. Loin de nous confondre avec les -Païens, nous nous inspirons constamment du pur Evangile. Et nous pouvons à juste titre nous étonner que des gens qui se disent les disciples du Sauveur ne s'en rendent pas compte (2).
Comme les Catholiques, les Manichéens professent avant tout le dogme trinitaire. Ils croient au Père qui habite la Lumière incréée, inaccessible à nos yeux charnels (I Tim. VI, 16), au Fils qui se présente comme la Vertu et la Sagesse de Dieu (I Cor. I, 2/4) et qui réside par l'une dans le Soleil, par l'autre dans la Lune, enfin au Saint Esprit, qui constitue la Troisième Majesté et qui a établi son séjour dans les régions de l'air (3).
cl h la ciilitinc (rAiicrii'<tin (Cont. Fdiist., XX. i-4 et 5-23). L'exposé qui en l'sl fail ici se pn'-scnte donc comme de biiiis et se trouve forcéniciil 1res \;if.Mie cl iiicoiiipicl.
(i) Ces criliqucs licnnciit une i?i;m(le place dans le traité de Fauste, qui se donne l)caucoup de mn\ pour y répondre (Coid. Faust., XX, i-/j). Elles sont donc antérieures aux écrits aniimanicliéens de l'évêque d'Hippone que ce traité semble encore ifrnorer (v. suprii, p. 85, not. 3). Dès lois Aufrustin 1 i\ù les connaître et s'en préoccupi'r au temps où il professait la foi de Mani.
(21 Cnnl. Fiiiisl.. \\. ■f-fi.
(o) ('oui. Fdiisl.. \X. '. I n credo analofjue est formuli- [)ar Forliuiaf {Ctiiil. Fortuit. , 3) et pai- Sccundin (Epist.. 1 inil.). Les Manicléens qn"' ( onnus Xujjustiu affirmaient hautement le dogme trinitaire (Corif.. lil, lo ; supra, p. 76). On a cru à tort qu'ils ne le faisaient que poiu- i-cster d'accord avec leur entoiuage catholique. Le traité maincli'-i ri de Toueii-houang, cite le passage suivant d'un airir,' écrit dua'isf ■. (ini lessemhle étonnamment à celui de Fauste: u Si les dènâvais ont i. Il complei (laii< Iciu' personne la Loi excellente, le Père de !.i 1 iimièif le Fils de la Lumière et le Vent de la Loi Pur..' sont tous dans SI ()ii>oniie et conslamnicnf ils s'y promènent ou s'y arrêtent. Le père de la Lumière, c'est le Vénérable de la Lumière, sans supérieur, du ruonde de la Lumière. Le Fils de la Lumière, c'est l'éclat du soleil et de la lune. Le Vent de la Loi pure, c'est Houei-ming (lumière bienfaisante) ». (Journ. Asiut., 1911, p. 55G). D'après Photius (Bibl., Cad.. CLWIX). le Manichéen Agapius <( ose dire qu'il professe la Trinité consubstantielle ». I^e premier feuillet d'un Evai\(jile de Mani découvert à Toui'fan porte cette doxologie : « Gloire et louange au Père, au Fils et à l'Esprit Saint » (MïiUer. Handschr., p. 26; cf. ibid., io3). Dans un passage de VEpître dtt Fondement cité par Augustin (Cont. Epist. Mon., i3 ; ConL Fel., l, 16), Mani hu-mèmc mentionne le « Dieu invisible », la « Droite de la Lumière » et la Piété du saint Esprit ». D'après An Nadim. il enseigne que. pour conjurer les mauvais sorts
CRrrinuE du paganisme 161
]ls alTirmenl aussi que, sous l'action de ce même Esprit, Jésus naît ck' la terre vierge et se laisse suspendre à l'aibre de la cioix pour le salut des âmes (i). Eux seuls- conservent le sacrement de la régénération et relui de la communion chrétienne, (jue le divin libéi'ateur est venu apporter ici-bas (a). Ils sont les premiers à rappeler que le Clirist a ordonné à ses disciples d'allei- di'.ns l'univers entier baptiser les Gentils au nom des tiois personnes divines (3). Et ils ne se lassent pas d'inviter les fidèles qui ont reçu le saint baptême à s'incorporer la substance vivante et vivifiante du Sauveur (Z|). De quel droit se refuset-ou à les regarder comme de vrais f.brétiens ?
Examinons de plus près le repioclie qu'on leur fait de ne former, par rapport à la Gentilité, qu'une hérésie vulgaire ou même un simple schisme. Les schismatiques conservent les croyances et les l'ites de la société religieuse avec laquelle ils
il<iiil Sc'li t'(;iil iiiciian'. A<l;ini Inirn riuhiiir i!c lui linis (■cicles (>t qu'il i''(ri\il: <iir le picmici- le nom du I^oi du piira<li*. sur le second celui dr IMInmiiir piiiiiilif. -^lu' le troisiènio celui de l'Esprit vi\iint » (Fliigel, Mtuii. p. i)'i. SiloM uiH' nniarquc déjà failc (siiprn. p. ido, iiof. 3 et p. ii)(). iiof. 3), If l'niuici Homme so rattaclic à \n terre lumineuse et ri^spril à ratninsphcrc lumineuse, l.a Triidli' que nous trou\ons ici rap[)ill(' donc celle qui a «'té siirnalée au diduit dans le noyaiune de la IjMnièi'e iV. siifirn. p. ()(n.
(I) C.oiil. Fiitisl.. \\. a; Securid.. /.7">/.. 3: Auy.. Eiiarr. in Psnhn., C\L ij.: CtiiiJ.. m, lo, elc. Les text<'S déjà cités au sujet du Premier Homme, doul la sul)s(ance, ravie par les di'moiis. passe à travers les \t''U('(au\ i.v(//)/v/. [). ii.S. uol. 5) et au sujet A\i Christ que ce Fils de Dieu a eiiijendrc'' pour le salut ilr> âmes (siipni, p. 121. noi. 3) montrent claii-ement que la doctrine clnistologique exposée ici n'est pas propre aux Manichéens d Afrique, comme on l'a dit parfois, mais qu'elle appart-eiil au fond uièiue de leur tradition religieuse. D'après Photius (Bihl., C'"/.. (dAXIXi. le disciple de Mani A^^apius affecte de professer « l'Incainalio'i du Cliii-^t et sa crucifixion ».
(:îi si ad\et<arin-- nullu< contra Deuni e^l. ni quid baptizali sunms ? l t ijiiid lùicharislia :' objecte Félix à Aupuslin {('.onL FeL. I, 10). Photiu- lait remaïquer. à ce même sujet, que le Manichéen A^rapius affecte <radmettre le Baptême et l 'lùicliaristic mais eu les dénaturant (Blbl., Cad.. CLWIX). Et il adresse aux Dualistes de son temps le même reprociie iCont. Mait.. I. 7. 9). qui r(q)araît en termes à peu près identiques dau< la Forruidi' iriccquc d'abjuration iP. G., t. I, c. 1^70). Lv< \clcs (II' l'Iionxis. (jui jouissaient d'nm' tiès fri-inule vogtie chez les Manichéens accordent une importance considérable à ces deux sacrements ;V. supra, p. 137. not. 3 cl p. i3t?, not. a).
(3) V. sui>ni. |). 137. not. 2.
{![) \. siiprn, p. iSa, not. i.
102 l"É\OLUTION intellectuelle de saint AUGUSTIN
ont rompu. Les hérétiques se contentent d'en modifier certains détails. Or les Manichéens ont des convictions et- des pratiques diamétralement opposées à celles des Païens. Ceux-ci enseignent que le bien et le mal procèdent d'un même principe. Ceux-là soutiennent, au contraire, que tous les biens Aiennent de Dieu et tous les maux du Diable (i). Les uns croient honorer la divinité en lui consacrant des temples, des autels, des images, des victimes et de l'encens. Les autres réprouvent tout culte matériel. Leur seul temple est l'âme du juste, leur seul autel un esprit cultivé. Ils ne se représentent Dieu que par le Christ. Ils ne lui offrent d'autres vcitimes et d'autre encens que les appels d'un cœur très pur (-.i).
Les Manichéens saltarhent si exclusivement à la prière qu'ils appellent leurs assemblées religieuses des u oraisons » (3). Ils y lisent leurs Ecritures et en particulier cette grande Epître du Fondement qui explique le (( commencement », le « milieu » cl la (( fin » de toutes chos.es (A). Us y font entendre aussi des hymnes, des psaumes et des cantiques, car ils aiment beaucouj) la musique religieuse dans laquelle ils voient comme un écho >enu du ciel f5). Mais ils s'y appliquent surtout à
(i) Coiit. Fniisl.. \\. '.\. C(. siiijrii. p. ()')-()C).
(•>.) Conl. Fonxi., W, ?,. L'absence de templ<'«. de représentations fi^LMin'es el (l'eneens lihiifriqne signalée par Fauste doit Icnir sinipjrmeiit f)om' SCS roreligionnaiics africains à la persécution légale qui l<'s nhligeail à dissiniiilcf Irnr foi, rai' les Manichéens oiienfaux, jonissant diinr plus grande lihcrlé a»\aienl des églises ornées de fresques (Fliigel, Mani, p. 98, ?>:>.li-3:>.C) ; Chavaiuies et Pelliot, Journ. Asiat., iQiS, p. 108-109) el ils faisaient une grande consommation d'encens (Chavannes et Pelliot. ibi(L. p. 3'4()-."^'ii). t>'al)-ence d'autels, plus générale, tcniiit à de* causes plus pi-ofondes. I^es disciples de Mani rejetaient absoluincrd les sacrifices sanglants des Juifs et des Païens, à cause de l'horreur qu'ils professaient pour loiil meurtre (v. .suprn, p. i?>fi). Ils ne pouvaient davantage admetlre avec les Catholiques des sacrifices non sanglants destinés à commémorer la mort salutaire du Christ, car ils ne croyaient pas que le Christ fnt réellement mort (.\lexandre de Lycopoli-:. op. cit.. j^ ; Conl. Fdust., WVI. i-:>: 0,nl. Fortun.. 7 fin.: Conf.. V. iT.. etcl.
(3) Cdiil. Fortun., 1 ///(., :> inil. Cf. Pliolius, Cont. Man.. I, 9 init. l n certain nombre de prières manicliéenncs ont été retrouvée- près d^^ Tourfan (Miiller, Handsdir.. p. Tu. C16-67, 76-79).
(4) Coid. Episl. Mon., t] féd. Zycha, 5); Conl. FrL. II. i; .ti;/>r«. p. 80, noi. I et 3.
(5l De nior. M(ni.. 55; Enorr. in Pstilm., CXL, i'2. Cf. Conl. Fansl., XIII, 18 et Conf.. m. l 'i : Canlabam carmina. Les manuscrits manichéens découvert? à Tourfan contiennent un grand nombre de ces hymnes
CUTTIQL't: DU PAGANISME 163
prier Dieu de leui- \enir en aide et de mettre fin à leurs misères. Au cours de ces invocations, ils se tournent debout et le busLe iui liné (i), le jour vers le grand Luminaire, la nuit vers le pelil, ou, si celui-ci n'apparaît pas, vers ra(juilon, où le premier se cache (2). Toujours, en effet, ils associent ces deux astres h riinte divin (|ui \ a établi sa demeure (3). C'est tout particulièrement pour ce motif (ju'on les accuse de Paganisme (4)- Comme on ne comprend pas leur façon d'agir, on en tire les conclusions les plus extravagantes. Beaucoup de gens font comme cette femme qui, discutant avec une de leurs adeptes et voyant sur le sol un rayon de soleil, se mit à le piétiner rageusement et s'écria, dans sa sottise justement légendaire : « Voilà le cas
iMiilIri. Ildiulsclir.. p. 28-:)9. !i^--o cl Ein DiipfH-lbldll aus einem manichuisclipn Hymni'nhticli. p. 20-28) dont des fragments intéressants aviiient (l('-ji"t ('If' donnés par An Xadim fFlupel. Mani, p. 95-97). La 72^ des Lettres nianithécnnes énninéiées pai' ce dernier aulenr serait intitulée, d'après FliiLic! iMdiii. p. loô) : Sur l'excellence de la Musique. Mais Kessler (Mani, p. 237-2,18) traduit plutôt: A rAuditeur Miltr.
(i) Slant oianles (De Haer., 46). lia Td ad islum quidem solem dorsum eerviocmque CTU-vetis (Cont. Faust.. W. 0).
(2) De Hner., XLVI : ('.ont. Faust.. XIV. 11: XX. 5; supnt. p. m, noi. I. La formule grecque d'abjiualion anatliématise a ceux qui se tournent vers le soleil et la lune comme vers des dieux... et suivent les mouvements du soleil dans leiu's invocations multiples » (P. G., L i/ifiS).
(3) Ce fait est attesté d'une façon formelle par Augustin {De vit. Itent.. 4: Cont. Fiuisl.. XIV, 11; Serm., XII, 11; L, 7, etc.) comme aussi par Secundin qui reproche à l'évèquc d'Hippone de s'être posé en accusalevu" u entre le soleil et la hme » (Epist., 3), et par Fauste luimême q)ii blâme Moïse d'avoir maudit « quiconque adore le soleil et la lune >■ {Dent., XVIII, 3; infra, p. 180) et qui déclare ne point rougir tlu « culte des divines lumières » {Cont. Faust., XX, i). Saint Léon dit qu'à la Aalivilé du Christ les Manichéens fêtent moins cette nativité que (( la naissance du soleil nouveau » (Serm., XXII, 4). Nous avons déjà vu que l'Auditeur du Kliouastouanift (II. -5) demande pardon des fautes qu'il a pu commettre contre a le dieu du soleil et de la lune » {supra, p. 100, not. ^). D'après Photius, le Manichéen Agapius parle du soleil et de la lune comme de véritables dieux, dont la lumière ne peut pas être perçue par les yeux mais seulement par l'esprit; il célèbre par des hymnes ces entités incorporelles cl leur rend un Aéritablc culte {Biblioth., Cad., 179).
('4) Conf. Faust., XX, i. Celle remarque de Fauslc de trouve vériQée non seulement par les critiques d'Augustin (voir la note précédente) mais encore par celles d'IIégemonius (Act. Arch., 36), de Cyrille de Jérusalem {Calech., XV, 3), de Titus de Bostra {op. cit., II, 3i), d'Epiphane (Hner., LXVI, 87), de Saint Léon (Serm., XXXV, 4), de Jean Damascène {P. G., XCVI, c. i329). etc.
164 l'évolution LNTELLECTUELLE de SAIiNT AUGUSTIN
que je fais de ton Dieu ! » Mais les Manichéens n'estiment pas que des attaques si puériles méritent la moindre réponse (i).
On les accuse, il est vrai, d'avoir d'autres pratiques qui s'accompliraient dans le secret de leurs assemblées religieuses et qui l'appelleraient les pires désordres des Pai'ens. On dit, par exiîTuple, (ju'ils poussent la dépravation jusqu'à manger une sorte d'Eucharistie aspergée de semence humaine, pour s'assimiler 1,1 substance divine que celle-ci peut contenir (2). Mais
(i) De ni' rrcd.. i.i. Poni' los MniiiclKV'iis, la Iiiinièir du soleil ne se -niifoiK] pas avrc le dieu solaiie. Elle en csl uiii^ simple émission. Le (lieu iiii-mèm(> voyage sans cesse à tia\cis le ciel, d'où il envoie ses ri-, .lis siu- la len-e ponr y travailler à la libération des âmes. In caelo eiiciii n< radiis suis eliam de ehiaei< niemhra dei ve.stri eonligit, dit Anynstin \('.<mt. Fauxt.. XX, 10).
(2) De Haev., '\Cy. CL De mor. Mofi., (Wi ; De luil. hou., k'^. Angnstin ap[)nie d'abord son accusation siu' la dogmatique manichéenne, qui enseigne que les Vertus divines établies dans le soleil et dans la lune s'efforcent de dégager la semence contenue dans les démons de l'air (siiprn, p. 112, not. 2) et que l'âme enfermée dans les aliments passe en celui qui s'en nourrit {supra, p. 117, not. i). Il fait aussi grand cas de la rumein- publique. Plus précisément il allègue des aveux faits par certains disciples de Mani « non seulement en Paphlagonic mais encore en (îaule », d'après ce qui lui a été dit à Rome. Il invoque surtout ceux qui ont été recueillis récemment à Carihage par le tribun Ursus, « préfet de la maison royale ». Devant ce dernier, une jeune fille de doTize ans. nommée Marguerite, a révélé les faits dont il s'agit. Une moniale manicliéenne. du nom d'Eusébie, « ayant subi le même tiaitement » (?) a été forc'c, quoique « avec peine », à faire le même aveu; examinée, sur sa demande, par des sages-femmes, elle a été trouvée déflorée, contiairenient à ses affirmations; alors elle a exposé, comme l'avait fait, en son absence, Marguerite, tous les détails du lile incrimin('', a ubi ad cxcipiendum et commiscendum concumbentium semen farina substernitur » (De. Haer., /|0). Au milieu du v'' siècle, le pape saint Léon dit avoir découvert des pratiques semblables dans la ville de Rome. Devant une assemblée d'évèques, de prêtres et de notables catholiques, il a amené un certain nombre d'Elus des deux sexes. Ces gens-là ont fait beaucoup d'aveux au sujet de leurs dogrpcs et de leurs rites. Ils ont confessé notamment un crime abominable, dont on ne peut parler, et dont cependant on ne saurait douter, après ce qu'en ont dit les coupables euxmêmes, une jeune fille de dix ans, deux femmes qui l'ont élevée et formée dans ce dessein, le jeune homme qui l'a « viciée », et l'évêque, organisateur et président de la cérémonie (Serm., XVl, 4). Un autre témoignage analogue, mais un peu dissemblable, est déjà donné, vers le milieu du iv'^ siècle, par Cyrille de Jérusalem. Celui-ci fait incidemment remarquer que « les Manichéens invoquent les démons aériens sur leiu' abominable figue » (Catech., VI, 28 fin.), et il ajoute un peu plus loin: « Je n'ose dire dans quoi ils trempent leur figue pour la donner à ces miséiabhs. Que les hommes songent aux accidents de leurs
CUITIQIK DU PAGANISME 165
à cette allégation ils opposent un démenti formel (i). Ils concèdent que le rite incriminé peut avoir lieu dans le groupe des Cathares, qui se réclament comme eux de Manichée. Seulement ils ont soin d'ajouter qu,e ces gens-là ne font point partie de leur Eglise (2).
lèves cl les fcimiics à ceux de leurs menstrues » (ibid., 3,i iiiit.). I^e grief général resie le même, mais il se présente iei sons nne forme assez (lifféi-enle..
(il Dans le De mor. Mail., fi6 et le Du nat. bon., /17, Anj^nslin donne à entendi'e, sans le dire expressément, que les Manichéens protestent avec indignation contre ce qrief. Il le reconnaît dans le De Hccr. f.^G : Hoc se facere n(^<ïanf). Une telle dénégation est d'un grand poids, venant de ^ens qui ont une horreur extrême du mensonge (supra, p. 13.7). Les arguments théoriques invoqués en sens contraire par l'évêque d'Hippone ont fort peu de valeur. Des faits historiques ne s'établissent point par des raisonnements. D'ailleurs les déductions au^ustiniennes sont illogiques. La dogmatique manichéenne enseigne que, lorsque la semence s'échappe de l'organisme vicieux, les bons éléments montent vers le ciel, seuls les mauvais descendent sur la terre (supra, p. 112). Pourquoi donc s'attacherait-on à recueillir ces derniers ? De ])lus, c'est uniquement aux démons que les Vertus divines arraclK^nl la substance vivante. Logiquement, on ne devrait donc aoir de même qu'avec les pécheurs. Or Au^-ustin avoue (De mor. Man., 6ti) qu'on ne le fait pas même avec les Auditeurs, mais seulement avec les Elus. PoiU'quoi la substance divine gagnerait-elle à passer d'un saint dans un antre ? D'autre part, les seuls témoignages un peu précis allégués par l'évêque d'Hippone n'ont été obtenus qu'à la suite d'une enquête officielle, où les témoins étaient, lui-même nous le dit, « forcés » d'avouer ce qu'on leur reprochait (De Haer.. ^6) voir la note précédente. Que peuvent valoir de tels aveux arrachés à une jeune lîlle de douze ans ou à ime femme, par ailleurs inconnue, qu'on a fait parler « avec peine » ? Les dépositions dont parle fort mystérieusement saint Léon présentent le même caractère. Elles ont été faites d'après un interrogatoire fort tendancieux, qui, manifestement, visait à vérifier les dires d'Augustin. D'ailleurs, si les racontars, même spontanés, de quelques individus, pris au hasard, dont le caractère ne nous est pas connu, suffisaient à discréditer toute une Eglise, on n'en trouverait aucune qui ne pût être convaincue des pires turpitudes. Enfin, les insinuations lancées par Cyrille de Jérusaiom ne sont accompagnées d'aucun fait précis. Par ailleurs elles s'accordent mal avec les affirmations des témoins occidentaux. De telles divergences atténuent grandement la portée du reproche fait aux Manichéens. Leur Eucharistie aspergée de semence humaine semble aussi légendaire que le meurtre rituel si souvent imputé aux Chrétiens pendant les premiers siècles.
(2) De nat. bon., ^7 ; De Haer., f\Q. Il n'est d'ailleurs pas sûr que les Cathares eux-mêmes aient vraiment pratiqué le rite dont il s'agit ici. Les accusations formulées contre eux par les ^lanichéens orthodoxes sont, en principe, aussi suspectes que celles qui ont été portées par les Catlioliques contre les Protestants.
On It-ur reproche aussi de se livrer, dans leurs réunions nocturnes, à une promiscuité effroyable, où la luxure ne connaît plus de bornes (i). Qui donc a été témoin de pareilles horreurs hy? Ceux de leurs adversiares qui les ont vus de près sont obligés de convenir, s'ils veulent être sincères, qu'ils n'ont rien constaté d'immoral au cours de Leurs multiples (( oraisons » (3).
Les Catholiques, si prompts à s'indigner contre ces orgies imaginaires, prêtent bien autrement le flanc à la critique. Chez eux la vertu est fort peu respectée. Les femmes surtout se conduisenl très mal. Mieux vaut ne pas dévoiler leurs turpitudes,
([) Aiii.'-u^liM cilc un ca;! (1;> ce genre qui lui a été dénoncé par une femme manicliéenne, mais il donne à entendre dans tout le cours de son réquisitoire que les faits rapportés par lui dénotent des habitudes très répandues et très invétérées (De mor. Man., 70). Avant lui Philastrius dit que les disciples de Mani ne cessent de séduire les âmes par leur luipiiudc bestiale » (De Haer., Gi). Ambroise ajoute que, suivant l'exemple de Balaam qui enseignait le mal et la fornication comme aussi celui des Nicolaïtes également dénoncés dans la Bible, (( ils joignent le sacrilège à la licence » [Episl., L, ilx fin.). Saint Léon certifie graveimnl (prou ne trouve chez eux « aucune pudeur, aucune honnêteté, aucune cliastclé » (Serin., XVI, 4)- Au vi^ siècle. Anastase le Sinaïte leur applique le reproche fait par Kpiphane aux AdamiteS (Haer., 02) de se mettre tout nus dans leurs Eglises à rimilation d'Adam et d'Eve (P. G., LXXXIX, 963). Plus lard, la formule grecque d'abjuration les accuse de commettre le « péché contre nature », de se livrer à toutes sortes d'incestes, et, dans les réunions qu'ils tiennent à leur fête du i" janvier, d'éteindre les lumières après s'être enivrés et de se livrer à une orgie générale où ils ne respectent ni le sexe, ni la parenté, ni l'âge (P. G.. I, ll^6C^ et 1/170). D'après un texte chinois du x^ siècle, ils (( se rassemblent la nuit pour se livrer à des débauches obscènes » (.Uiiirn. (isidt., 1913, p. 321-022, 323, 3G3). Selon certains adversaires des Albigeois Xéo-Manichéens, ceux-ci permettraient d'avoir des rapports avec sa mère ou sa sœur et même de s'accorder toute liberté (( ab unibilico et inferius » (Jeai) Guiraud. Cartnl. de Not. Dam. de ProuUle, t. I, p. cwn).
(2) Dès le début de la conférence contradictoire engagée entre Fortunat et Augustin, le prêtre manichéen somme son adversaire, qui a écrit peu auparavant le De moribus Maniciteorum de déclarer publiquement s'il a lui-même constaté rien d'immoral dans leurs assemblées religieuses pendant le temps qu'il a passé chez eux (Cont. Fortun. 1 fin.). On ne lance pas de tels défis qviand on ne se sent pas bien sûr de sa cause.
(3) In oratione in qua interfui nihil turpe fieri vidi sed solum contra fidem animadverti, avoue, quoique avec peine Augustin [Cont. Fortun., 3). Ailleurs il reconnaît que les Manichéens lui ont toujours prêché le sacrifice (De util, cred., 2) et que beaucoup de gens étaient attirés vers eux par la dignité de leur vie (De mor. Eccl. cuih., 2).
pour ne pas donner aux gens qui les ignorent l'idée de les imiter (i). Mais il est bien permis de faire remarquer que des Chrétiens qui se conduisent si mal n'ont guère le droit de critiquer la conduite des Saints et de protester contre leur prétendu Paganisme (2).
Si l'on tenait à considérer les Manichéens comme des hérétiques ou des schismatiques, ce n'est pas aux Païens qu'on devrait les rattacher, mais seulement aux Juifs ou aux Chrétiens judaïsants. Comme les fils d'Abraham, ils reconnaissent le Tout Puissant et ils s'appliquent à le servir. Seulement ils ne lui offrent pas des hommages matériels et ils ne le confondent pas avec le Prince des Ténèbres. Par là ils se distinguent doublement des Circoncis (3). Comme la masse des Catholiques, ils croient que le Christ est véritablement Dieu .et a droit à leurs adorations. Mais ils se le représentent d'une façon tout autre et ils lui rendent un culte bien différent. Ils ne constituent donc pas une simple secte mais une religion parfaitement distincte (Zj).
Ce sont bien plutôt les Catholiques qui n'ont point de vie propre. Ce sont eux qui font revivre le Paganisme. Pourquoi Ont-ils rompu avec les Gentils ? Au fond, ils pensent comme eux, car, à leur exemple, ils continuent d'admettre que toutes choses viennent d'un seul Principe (5)- Ils gardent même toutes leurs pratiques religieuses, en se contentant de les modifier plus ou moins. De leurs sacrifices ils ont fait des agapes (6), de leurs idoles des martyrs (7). Comme eux ils apaisent les ombres des morts en leur offrant du vin et des aliments (8). Ils célèbrent les mêmes solennités, celles par exemple des calendes et des
i) Seciindin, Epist.. ^.
(3) Cont. Faust., XX, 3.
(3) Cont. Faust., XX, 4.
CO Cont. Faust. i XX, à-
|5) Cont. Faust., X?X, 4- Cf. Cont. Fortun., i4, 19, 20. Le même
grief c'«f présenté avec beaucoup de force pnr ^^ilnès lui-même chez (fegemonius (Act. Arch., i3).
(i) Cont. Faust., XX, à.
(7) Corit. Faust., XX, 4.
(S) Cont. Faust., XX, 4. L'évêque d'Hippone lui-même constate fts pratiques et s'insurge contre elles {Epist., XXII, 3; XXIX, 9; Conf., VI, 2.
solstices (i). Ils ne sont donc, par rapport à eux que des schismatiques confus.
, On peut en dire autant des Juifs leurs devanciers. Eux aussi sont sortis de la Gentilité sans faire aucune modification notable à ses croyances et à ses rites. Ils ont rejeté les statues idolâtriques. Seulement ils ont gardé des temples, des autels, des prêtres, des sacrifices. Surtout ils profess.ent les superstitions les plus dégradantes. Leur cas .est pire encore que relui des autres infidèles (2).
En somme, il n y a que deux religions, celle des Païens, à laquelle se rattachent les Juifs et les Catholiques et celle des vrais Chrétiens, représentée uniquement par les Manichéens (3). Ces derniers sont les seuls qui s'opposent nettement aux représentants de la Gentilité. Aussi sont-ils les seuls qui puissent leur en découvrir le mal et y porter remède.
Les Catholiques prétendent convertir les adeptes du Paganisme en établissant que les prophètes d'Israël ont longtenq^s à l'avance annoncé le Sauveur (4). Admettons que le procédé soit bon pour les Juifs qui se trouveraient ainsi conduits au Christianisnie par Leurs propres auteurs. Il ne saurait l'être pour les Païens, qui n'appartiennent point à la race des circoncis et ne reconnaissent point la loi mosaïque (5).
Supposons que nous fassions partie de cette Gentilité réprouvée par les fils d'.A.braham et qu'un prédicateur veuille nous prouver la vérité de l'Evangile par celle des oracles hébraïques.
(1) Cont. Faust.. XX, /|. Sur ce point encore, révêque d'Hipponc constate chez les Catholiques des survivances du Paganisme, qu'il combat avec beaucoup d'énergie {Serm., CXCVII-CXCVIII : De Calendis lonuoriis).
(2) Cont. Faust.. XX. 4.
(3) Cont. Faust., XX, /j fin.
(4) Cont. Faust.. XIII, i init. Cette remjirque convient très bien à l'ensemble des Apologistes des premiers siècles. Mais elle s'applique particulièrement aux compatriotes d'Augustin (Voir Tertullien, Adv. Jud., 6-12; Apolog., 18, 20; Cyprien, Quod idola dii non sint, ii-i4; Laclance, Instit. div., IV, 11.
(5) Cont. Faust., XIII, i.
CJUTIQUE 1)1 PAGANISME 169
En le voyant s'évertuer à fonder une Miose (|ue nous rejetons sur une autre que nous sommes encore moins disposés à admettre, nous le prendrons sûrement pour un l'ou. S'il veut montrer quelque sagesse, qu'il commence donc par prouver que nous devons ajouter toi aux devins d'Israël ! Il nous dira que le Sauveur lui-même s'est appuyé sur l'autorité de Moïse (Joan. V, A6). Ainsi le (Ihrist se porte garant pour ses propres témoins ! Qui ne voit le vice d'un pareil plaidoyer ? Puisque nous ne croyons ni au Judaïsme, ni au Christianisme. aucTm d'eux ne pouria nous amener à avoir foi en l'autre (i).
Supposons maintenant que les rôles sont intervertis et que nous voulons converfii- un Païen à l'aide des Ecritures liébraïques : <( Sache, lui dirons-nous, t{ue le Christ est bien véritablement Dieu. — Comment le prouves-tu ? — En m 'appuyant sur l'autorité des Prophètes. — De quels prophètes ? — De cpu\ des Juifs. — Je n'admets pas leur témoignage. — Le Christ l'a piHirlant authentiqué ! — Que m'importe ? Je ne crois pas en lui. » Et notre interlocuteur rira aux éclats de notre sottise. Nous n'aurons rien gagné avec lui. Nous nous serons sin-plement couverts de ridicule (2).
Un Païen se laissera plutôt convaincre par ses coreligionnaires, si nous réussissons à lui prouver que certains d'entre eux se sont constitués les précurseurs et les hérauts du Christ. Montions-lui d'abord que la Sibylle CS), Hermès Trisme-
(i^ Cont. Fnast.. XTTT. t.
(2) Conf. Faust., XIIT. i.
(3) Conl. Faust., XIIT. 1 (in. Plus loin rXITT, i5 init.^. An.eu^fin. répondant à ce toxic de Fanstc. fait remarquer qu'on peut dire <( la Sibylle » ou « le-^ Sihylli-s ». Dans la Citr de Dieu (1. XVII. c. 23 et 24). appuyant cette remarque sur l'autorité de Varron, il dit qu'on peut distinguer, par exemple, la Sibylle d'Erythrée, celle de Cumes et celle de Samos. puis il rapporte une prophétie messianique, qui serait de la première, ou. d'après certains, de la seconde (Cf. Epist.. CCLVIII, 5). Un siècle auparavant, l'Africain Lactance, .s'appuyant de même sur Varron, distingue dix Sibylles: la Persique, la Libyenne, la Delphique, la Cimmérienne, l'Erythréenne, la Samicnne, la Cuméenne, l'Hellespontique. la Phrygienne et la Tiburline. Mais il ajoute: « Harum omnium Sibyllarum carniina et feruntur et habcntur... Et sunt singularum singnli îibri. qui, quia Sibyllae nomine inscribuntur, unius esse creduntur » (Inslil. divin., I. 6; cf. IV. 18). C'est au recueil signalé dans ce dernier passage que Fauste fait allusion. Le texte en était très composite et renfermait beaucoup d'interpolations soit juives, soit chrétiennes, qui ont fait sou succès dans les milieux ouverts à l'Evangile. Il s'est en partie
170 l'ÉVOLLTIOX INTELLECTl elle I?E SAINT AI (,rsTtX
giste (i), Orphée (2) et d'autres hérauts de la Gentilrté (3) professent notre toi. Il sera beaucoup plus disposé à l'admettre après eux. Déjà le cas s'est présenté somment (4). De fait, les Païens ont eu des oracles divins. Paul distingue trois sortes de lois : celle
conservé ot a été, édile (Die Oracula SibylUna, Lei}3zig, 190^!, in-8°), par Joli. Geffckcn, qui a aussi consacré à sa composition et à son origine une excellente étude (Knrnposition iind Entstehungszeif dor Orakula Sil)yUinn. Leipzig, igor?, in -S").
'I) (Jont. Faust., XIII, i fin. Sous le nom d'Ilri-mcs Trismégiste, originairement identique avec Tliot, le dieu égyptien de la lune, a circule de bonne heure jme littérature abondante, qui, en Afrique, est déjà connue par Tertu!!ir,n (De. anim., 9. et 33; cf. Advers. Valent., i5). Lactance dit qu'Hernies Trismégiste a composé a beaucoup » de livres (Instil. . ''.. I, I . il il cite en gi ' d'entre eux, intitulé o logos
téléios (Iiislil. </((,'.. IV, 6; Vil. i3 et i.>j. Une traduction latine de ce dernier écrit, faussement attribuée à Apulée et publiée parmi ses oeuvres (Hildebrandt, Apuleii opéra omnia, Leipzig, 18/12, in-8°, t. II. p. 279 et sniv. ; Goldbacher, Apuleu opiiscuhi qune snnt de philosophia, Leipzig, 1876, in-8°, p. 28 et suiv.), est citée par Augustin (De Civit. Dei, 1. VIII, c. 23 ; cf. 2^ et 26). C'est sans doute à cette œuvre que.Fauste fait ici allusion. Elle a la forme d'un dialogue où Hermès est censé s'entretenir avec Ascîépios, llammon et Tat, mais ne converse réellement qu'avec le premier. Un recueil grec de textes i^imilaires, intitulé PoiinVindres, oîi le même Hermès s'adresse tantôt à Tat, tantôt à Asclepios, incidemment aus^i à llammon. et dont un manuscrit incomplet nous est parvenu, a été récemment édité et fort bien étudié par R. Reitzenstein (Poimondres, Leipzig, igo/i. in-8°).
(3; Faust.. Xlll, I fin. Sous le nom d'Orphée, comme sous ceux de la Sibylle et d'Hermès Trismégiste, a existé une très riche littérature, que les Chrétiens ont souvent exploitée. Lactance en fait plusieurs citations (Instit. div., I. 5, G, i3') et il appelle Orphée « le plus ancien des poètes « (Inst. div., 1. 5). Dans la Cité de Dieu (\. XVIII, c. i4; cf. 24 et 37), Augustin le place parmi les u poetae theologi » qui ont précédé en Grèce les <( physiciens ». Des fragments assez nombreux de ces écrits orphiques nous ont été conservés. Une édition critique en a été donnée par Eug. Abel (Orpliica, Leipzig, i885, in-8°).
(3) Cont. Faust.. XIII, i fin. D'après Alexandre de Lycopolis (op. cit.. 5 et 10), les Manichéens versés dans l'hellénisme empruntent aux Mystères le mythe de Dionysos déchiré par les Titans à qui ils font symboliser la « vertu divine » morcelée dans la matière, et aux poètes la Gigantomâchie, où ils voient un souvenir de la lutte engagée par cette même matière contre Dieu; il? invoquent des Ecritures récentes et anciennes et ils attribuent aux oracles des prophètes le même rôle que les philosophes aux principes de la raison. D'après Photius (Biblioth., Cod., CLXXIX), le manichéen Agapius « se sert sans pudeur, pour établir sa propre impiété, de témoins qui se sont attachés à la religion des Hellènes, notamment de Platon, et il les appelle divins et sacrés, comme celui qui est pour lui le Christ et le. Sauveur ».
(A) Haec nos aliquanto ad fidem iuvare potuerunt. qui ex Gentibus efficimur Christiani, dit Fauste de Milève (op. cit.. XIII. i fin.).
des Gentils qui est imprimée dans leur oœur et naturellement observée (Rom. II, iZ|), celle des fils d'Abraham, qui a été gravée sur la pierre et na produit que le péché et la mort (Rom. VIII, •j), enfin celle des Chrétiens, à laquelle lui-même se trouve soumis lI par laquelle il s'est affranchi de son esclavage antérieur {Ronï. \ III, 2). De même, il admet trois sortes de Prophètes, ceux du Paganisme, dont l'un, dit-il, a qualifié les Cretois de constants menteurs, de mauvaises bêtes, de ventres paresseux (Tit. 1,12), ceux du Judaïsme qu'il cite souvent et que tout le monde connaît, enfin ceux de la vraie religion, qu'il place aussitôt après lés Apôtres (I Cor. XII, 28 ; Eph. IV, 11), comme Jésus les a mentionnés à côté des « Sages ))-(Matt. XXIII, 3Z|) (i).
Les oracles païens ne peuvent cependant pas suffire à engendrer la foi. Par eux seuls, ils risquent plutôt de la détruire. Chez eux, en effet, comme dans le mond.e physique, la I.umière est fortement mélangée de Ténèbres et le Bien se trouve sans cesse fondu avec le IMal. Un peu partout le « Semeur de nuit » a répandu l'ivraie à côté du bon grain (Matt. XIII, 20) (2). Il faut donc maintenant se garder d'accepter, les yeux fermés, fous les produits qui ont poussé dans le champ du Père de famille. II importe, en d'autres termes, de ne point croire à toutes les Ecritures, mais de commencer par en faire une critique rigoureuse, pour ne garder que celles qui s'imposeront après mûr examen (3).
Dans la propagande à laquelle ils se livrent près de la Gentilité, les Catholiques ne suivent pas cette méthode sagement éclectique. Ils ont une foi aveugle et ils condamnent la raison dont la Xature a gratifié les hommes. Ils s'interdisent de séparer le vrai du faux et ils s'effarouchent devant la distinction du Bien et du Mal. comme les enfants devant les spectres dont on les menace (4). Aussi, dès qu'ils se trouvent en face de Païens cultivés, qui leur demandent pourquoi ils croient devoir ajouter foi au fémoienaee de Moïse et à celui du Christ, ils se conten-
(1) Conf. Fau.st.. \TX, ■>.
(2) Cont. Fausl.. XVIII. 3; Cont. Felic. II, 2. La même idôc fst atfribiu'c à Mancs chez Ilcirt^moiiin* (.icla Archeini, n.S). Cf. F.j)iplinno (Hner.. LXVI. Cib).
(3| Conl. FinisL. XVIII. 3.
(\) Cont. Faust.. XVIII, 3.
172 LKVOLLTIO-N INTELLECTUELLE DE SALNT AUGUSTIN
teiit de faire cette réponse inepte, qui montre clairement qu'ils n'ont plus rien à dire : « Puisque vous ne croyez point, aous n'êtes point Chrétiens ». Quel effet une telle remarque peut-elle produire sur un infidèle ? Qui ne voit, d'ailleurs, qu'elle est fort peu conforme à l'Evangile ? L'Apôtre Thomas a bien douté du (Christ. Cependant Jésus ne l'a point rejeté. Il s'est appliqué plutôt à le convaincre (Joan. XX, 27). De quel droit repousserionsnous un Païen qui ne doute point de lui mais seulement de s.es repiésentants (i) .■' Sans doute, i propos du disciple sceptique, qui n'a cru qu'après l'avoir vu, le Sauveur a déclaré que ceux qui croient sans voir sont bien plus heureux (Joan. XX, 29). Mais il voulait désigner par là les (Chrétiens spirituels, qui négligent le témoignage des sens, non ces Catholiques attachés à la cliair, dont la foi est irraisonnée et inintelligente. Ses meilleurs adeptes sont ceux qui s'attaclient à lui après s-'être démontré la vérité de ses doctrines, non ceux qui le suivent sans motif et sans discernement (2).
En fait, beaucoup de Gentils sont devenus de fervents Manichéens" parce (ju'ils ont compris que le (lliiist pouvait seul les sauver. Attirés d'abord par sa réputation, retenus ensuite par sa sainteté, ils se sont finalem.ent alachés à lui à cause de la sagesse qu'ils ont trouvée en son enseignement (3). Dans les eCfoils qu'ils font pour convertir leurs anciens coreligionnaires, ils s'inspirent constamment de leur propre expérience. Ils s'appli(fuenl à montrer que le Christ a été connu .et glorifié par les Prophètes de la Cenlilité lo^ |)his anciens .et les plus réputés. Mais ils n'insistent sur sa renommée universelle que pour mieux melire en reli/^f les vertus qu'il a partout suscitées. Et ils ne célèbrent la pureté des mœurs chrétiennes que pour mieux faire ressortir celles des doctrines qui les ont inspirées (4)- Us ne den)andent point aux gens de croire aveuglément. Au contraire, ils les engagent à ne s.'^ prononcer qu'après mûr examen. Aussi comptent -ils fort peu sui- ceux de leurs néophytes qui se contentent de jurer sur In parole du Maître. Ils ne jugent leur conversion sérieuse que du jour 011 ils ont pu les amener à se
fl) Cntil. rniisL. XVI.. ().
(n) Cnnt. Faust.. XVT. 9.
(3) Omt. Faust.. XIII. I.
('Al Cont. Faust., XII. i.
CUITIQUE DU PAGANISME 173
rendre un compte .exact du dogme dualiste. Pour eux la (oi véritable se fonde siir la science. C'est surtout en prêchant la puie vérité qu'ils comptent dissiper l'erreur des infidèles (i).
Ils procèdent de même à l'égard des Juifs et des Chrétiens dissidents. Seulement, pour mieux les convaincre de leurs erreurs, ils commencent par invoquer contre eux leurs propres Ecritures.
(i) Dr iiiil. ired., 2, 21. Cf. lietr., I, i4, i ; De nwr. Eccl. cath., 3. Une rcmuique analogue, quoique plu? vague, est attribuée à Manès dans les Acta Archelai. 5o init.