CONCLUSION
NATURE DU MAMCHÉiSME d'aUGUSTIIM
^ D'après l'exposé qui vient d'en être fait, le Manichéisme se présente, soit dans dans sa critique des religions rivales, soit dans sa doctrine positive, comme un système bien défini, ou, pour mieux dire, comme une orthodoxie rigide. Ses adeptes ne se sentaient point libres de le modifier à leur gré. Mais dans la connaissance qu'ils possédaient de ses enseignements, dans la foi qu'ils avaient eh lui, dans la profession extérieure qu'ils faisaient de ses dogmes, ils pouvaient diverger notablement entre eux. Nous avons donc à nous demander quelle a été, à tous ces points d.e \ue, la position exacte d'Augustin.
Ecrivant à l'ancien Auditeur, devenu l'adversaire acharné de sa religion, Secundin lui reproche de s'en être toujours fait une très fausse idée : « Je ne puis taire ceci, dit-il, à votre patiente Sainteté. Il me semble, et il est bien certain, que vous n'avez jamais été à Manichée, que vous n'a^'ez jamais pu pénétrer les arcanes de sa doctrine. C'est Ânnibal ou Mithridate que vous poursuivez' sous son nom (i) )>. Seulement Secundin est un croyant très convaincu, qui n'admet pas qu'après avoir bien connu la vraie foi on puisse la renier. Il montre à travers
(i) Secuinlin. Epist., 3. La même thèse a été adoptée par Isaac Beausobre (op. cil., I, 227-231), qui, regardant le Manichéisme comme une sorte de protestantisme lointain, cherche à diminuer l'autorité d'Augustin pour réduire la porté l^ de ses critiques.
21G l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIN
sa lettre autant d'étourderie que de zèle. Voulant remettre Auguslin dans le bon chemin, il l'engage à abandonner la « perfidie de la gent punique n (i), à ne plus se laisser guider par la crainte (2) et par l'ambtiion (3). Il parle de tout à tort et à travers, pour ne rien dire de précis. Et il tombe sans s'en apercevoir, dans les contradictions les plus flagrantes. Après avoir proposé une conférence contradictoire, où Ion discuterait les objections soulevées contre sa croyance, il déclare que la raison est impuissante à les résoudre et il en propose presque aussitôt après, une solution rationelle (4). Un tel homme est fort peu qualifié pour reprocher à Augustin de n "avoir pas bien compris les dogmes dualistes. Le reproche, d'ailleurs, manque de vraisemblance. On ne pourrait l'admettre que si le Manichéisme avait une doctrine ésotérique, réservée aux Elus. Encore ne comprendrait-on pas bien qu'avec son esprit curieux, Augustin n'eût point réussi à soulever le voile dont ses amis se couvraient devant lui. Mais Secundin ne suppose rien de pareil. Les seuls « arcanes » qu'il admet sont ceux qui tiennent à la nature même des questions religieuses. Aucun des autres adversaires de l'évêque d'Hippone n'invoque davantage une discipline du silence qui aurait été jadis observée avec lui. Tous semblent reconnaître qu'il a été initié aussi bien qu'eux à l'Evangile du Paraclet (5)-
Une fois, iL est vrai, l'ancien disciple de Mani donne à entendre qu'ayant été simple Auditeur il n'a pu bi^n savoir ce qui se passe chez les Elus (6). Mais il ne fait cette réser\'e que pour éluder une question embarrassante de Fortunat, qui l'a sommé de s'expliquer sur les insinuations maheillantes du De nioribiis Manichaeorum. Et il déclare, aussitôt après, que son ignorance porte simplement sur c£rtaines pratiques de ses anciens coreligionnaires, non sur leur foi. Ailleurs, U déclare sans ambages qu'il a vécu avec les adeptes de Manichée et qu'il
(i) Socuntlin, Ejnsl., 2 jin.
(2) Secundin, Epist., 2 fin.
(3) .'^orundin, Epist., 5.
(4) Secundin, Epist., 6.
(5) Fortunat fait expressément appel à la connaissance du Manichéisme quAugustin a autrefois acquise iConi. Fortun., 3). Félix n'élève sui- ce point aucune contestation.
(6) Cont. Fortun., 3.
iNATLKt: I)L MAMCllKlSAIi: I) AIGUST^IN 217
les connaît bien (i). De lait, il a passé neuf ans au milieu d'eux (a). Il a assisté à leurs « oraisons » (3). Il y a entendu lire les œuvres du Maître les plus importantes, VEpUre du Fondement (4), le Trésor (ô), de nombreuses Lettres (6). Il iii dû même obtenir communication de ces Ecritures et les étudier à loisir (7). Aussi parle-t-il des manuscrits de VEpistula Fundamenli 111 homme qui les a souvent eus entre ses mains (S). A pr;ipos d'une explication apologétique donnée par un de ses anciens amis sur la lutte primitive du Bien et du Mal, il fait remarquer que rien de pareil ne se lit dans les « livres de Manicbée » (()). Et il se déclare pièt à en citer (( d'innombrables passages », qui parlent du Royaume de la Lumière en l'opposant à r^^iul des Ténèbres (10). Non content d'étudier les Ecritures dualistes, il en a interrogé les principaux interprètes (ii). Plusieurs ont été ses amis et c'est même, dit-il, ce qui a surtout contribué à le retenir dans l'erreur (12). Il a particulièrement connu Fauste de Milève, le principal d'entre eux, et il a conversé librement aAec lui. Mais il était alors si bien documenté (ju'il n'a pu obtenir de lui aucun renseignement nouveau (i3). Dans le Contra Fani<fun}, il liii reproche même d'em-
(11 Ta!is fui apud te, iio\i te [CotU. Faust., XV, 7).
(2) V. supra, p. 7S.
i;^) Cont. Forlatt., 1 iin.'-2 init.
(/)) Çfint. Epist. Ma?}., (i )/i//., 28. Cf. supra, p. 162, not. 4-
(5) lioc infi'liccs It-iriint. hoc audiunt... lioc in libro spptimo Thesauri oorum posituni est (De nat. bon., kh).
■G, Cur (Manicliaeus) non varie in aliis Epistolis Apostolum Clirlsti so nominal, in aliis Paracleti .^ Sed Christi semper audivi quoticscumque aiidivi (Cont. Epist. Mon., 7).
(7) Un ('vt'qnc ("atlinliqiic. qui, dans sa jcnnesse, avait été donné par sa mcro aux Manicliéins (cf. supra, p. i:i5. not. 2), dit nn jour à Moniqi!, qu'il avait, cliez eux, non seulement lu mais encore copié presque en entier leurs livres et que c'était justement ce qui avait occasionné sa '-onversiôn. Or il ajouta, en parlant d'Augustin: a Laissez-le...; lui aussi sera conduit par ses lectures à constater leur erreur et leur grande impiété (Conf., \, 21).
(8) Cont. Eaiisl.. Mil, r. et iS. Cf. supra, p. 79, not. i. (91 Dc.iiioi. Man., 20.
(10) Con!. .^ec«nd., 3.
(il) ('.ont.. V, 10 mit.
(12) Di' duab. anim., 11.
(liS) Coni., V. îo-i3.
2[>î l'É\OLUTION intellectuelle de saint AUGUSTIN
ployer une expression qui n'a point cours dans son Eglise et qui en contredit la doctrine ^ii. En tout ce qui touche à la foi dualiste, son information est toujours abondante et puisée aux meilleures sources. Aussi s'accorde-t-il avec tous les auteurs contemporains qui ont écrit sur le même sujet (2).
Le Manichéisme apparaît sous une forme quelque peu différente à travers un certain nombre de textes plus tardifs (S). Mais ceux-ci supposent une évolution déjà longue et, sur certains points, très importante (4). Beaucoup d'entre eux viennent de gens étrangers au Cbristianisme, qui suppriment de parti-pris tout ce qui rappelle l'Evangile (5). Eux-mêmes confirment, d'ailleurs, sur les points essentiels et même sur une foule de détails, les affirmations de l'évêque d'Hippone (fi). De tous les auteurs connus qui ont écrit sur la religion de Mani, Augustin est sans doute celui qui nous fournit sur elle les renseignements les plus nombreux et, dans lensemble, les plus sûrs (7).
Sans doute r.esquisse qu'il en a laissée a tout l'air d'une caricature/S). Mais cette caricature demeure très ressemblante. Elle n'a pu être faite que par un initié. Les exagérations qui s'y montrent tiennent tout simplement à l'esprit de parti. Encore
d) Conl. Fniisl., XX, :^i.
h.) C'est ce que montrent nettement les notes des six chapitres précédents. *
(3) Ce fait a été constaté surtout par Flùgel et par Kessler. qui donnent la préférence aux sources arabes ou syriaques, comme aussi pfjr Ad. Harnack et par Rochat qui suivent de très près ces deux auteurs.
(4* Le p!n< important de tous. An Xadim, attribue à des Manichéens dissiden's certaines doctrines qui ont été soutenues d'abord par Mani lui-même (V. supra, p. i58, not. 2. Cf. Fliigel, Mani, p. 90).
(5) La table de matières du livre des Mystères de Mani donnée par An Nadim (Flûgel, Mani, p. 102) montre que l'étude de la Bible chrétienne tenait dans cet ouvrage une très grande place. Or An Nadim luimême n'en dit à peu près rien. Les autres auteurs arabes gardent le même silence sur ce sujet.
(6) Y. supra, p. 96, not. 6; p. 97, not. 2 et 3 ; p. 98, not. 5; p. 99, not. I, T. 7, etc.
(7) Les manuscrits manichéens lécemment découverts dans l'Asie Centrale nous fournissent des renseignements plus directs. Mais ils sont très fragmentaires et leur origine est mal connue. D'ailleurs ils s'accordent remarquablement avec les textes augustiniens et ils s'expliquent par eux bien plus qu'ils n'aident à les comprendre. V. P. Alfaric, Les Ecr. Mmi., t. I. p. 137.
18) Y. Bcausobrc, op. cit., t. I, p. 228-231.