‹ L'évolution intellectuelle de saint AugustinChapitre 22 sur 88 · SCEPTICISME D'AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SCEPTICISME D'AUGUSTIN

INTRODUCTION

CHAPITHE PREMIER

HORS DU MANICHEISME

Diverses causes contribuèrent à détacher Augustin des dogmes de Mani. Certaines venaient de ses besoins intellectuels ; d'autres se rattachaient à ses préoccupations morales ; enfin quelquesunes tenaient au milieu ambiant. Toutes ont une grande importance pour riiistoire de son évolution.

Les premières difficultés qui se préseiitèrent à l'esprit du jeune rhéteur avaient été provoquées par ses études personnelles. La période manichéenne de sa vie fut, en effet, extrêmement studieuse. Bien qu'en partie satisfait par la foi qu'il venait d'embrasser, il trouvait dans cette croyance même un stimulant nouveau et très actif. De son propre aveu, les disciples de Mani excitaient les esprits et les tiraient de leur sommeil dogmatique, en les forçant à réfléchir sur l'origine du monde, sur la nature de l'homme et sur sa destinée (i). Près d'eux il sentit grandir le besoin de s'instruire que VHorfensius avait fait naître en lui.

(i) De util, cred., 26.

220 l'évolution LNTELLECTUELLE de saint AUGUSTIN

Avant tout, il lut les divers livres qu'il put trouver sur la grammaire et la r^tÇ^orique, sur les figures et les nombres, sur la musique et la poésie, ou, pour mieux dire, sur l'ensemble des arts libéraux (i). Sans doute utilisa-t-il particulièrement l'encyclopédie de Celse (2), ainsi que les Disciplines de Varron (3). De ce dernier auteur il dut consulter encore très souvent les Antiquités humnines et divines qu'il cite fréquemment au cours de ses ouvrages (4). Enfin, il compléta sa formation historique avec Tite-Live, Florus et Eutrope, dont les œuvres paraissent lui avoir été aussi familières (5).

'i) Ctiiif.. lY, 00. Cf. xiipnt, p. 45.

(■?) Dans ](\s écrits de Cassiciacum. Augustin cite « Cornélius Cclsus » à propos de la définition du Souverain Bien identifié avec la Sagesse et du Mal suprême identifié avec la douleur physique (Solil., I, 21) et un certain Celsinus, qui se confond peut-être avec le même auteur, à propos d'ouvrages de valeur qu'il vient de lire et qu'il compare à des boîtes de parfums (Cont. Acnd., II, 5). Dans le prologue de son livre des Hérésies il mentionne également « un certain Celsus » qui a exposé les doctrines des sectes philosophiques en six volumes de grandeur respectable.

(3) Déjà dans ses premiers écrits. Augustin cite expressément Varron au sujet de l'enseignement primaire (De on/., II, 35), des doctrines pvthagoriciennes (De ord., II, 54) et d'un joueur de flûte élevé à la royauté (De quant, anim., 33). La première, tout au moins, de ces citations doit être empruntée aux Disciplines du savant polygraphe. Augustin a sans doute pris modèle sur le même ouvrage pour sa propre encyclopédie des arts libéraux, projetée à Cassiciacum et réalisée en partie à Milan, à Rome et à Thagaste. Dans son De Mnsica, notamment, il semble,^ à diverses reprises, s'en inspirer, sans cependant le dire (V. H. Becker, Augustin, p. ii3-ii5). Au début d'un poème qui lui est adressé, Licentius, formé à son école, se plaint d'avoir étudié sans grand succès dans les manuels de Varron l'harmonie des nombres, les mouvements circulaires des astres, les formes géométriques et autres sujets du même genre (Epis t., XXVI, 3, vers. i-34)-

('\) Dans le De doctrina ctiristiana (II, 27-28), au sujet des Muses, « filles de Jupiter et de la Mémoire » (cf. De ord., II, 4i fin.)^ Augustin invoque encore expressément le témoignage de Varron, et il vise sans nul doute son ouvrage des Antiquités hamaines et divines, car il ajoute en parlant plus généralement des u superstitions païennes » : « Je ne sais si on pourrait trouver chez les Gentils un esprit plus curieux et plus instruit sur ces sujets ». Diverses autres données mythologiques du De doctrina Christiana (I, 7, S; III, 11) et même d'autres écrits antérieurs (De ver. relig., 2, 109, iio; Epist., XVII, 2) sont assez vraisemblablement empruntées au même ouvrage (V. H. Becker, Augustin, p. iii-ii3, d'après R. Agahd). En tout cas, c'est à lui que l'auteur de la Cité de Dieu fait surtout appel en ces m.'.tières. Il en donne même une analyse très étendue et très précise (1. VI, c. 3-5). Cf. Francken C. H. I, Fragmenta M. Ter. Varronis quae inveniuntur in libris Augustini De Civitate Dei (Lugduni Batavorum, i836, in-8°).

(5) Dans la Cité de Dieu, où les données historiques abondent, il

Mais il s'adonna bien davantage encore à l'étude de la philosophie, vers laquelle Cicéron venait de rorientcr. Il le fit d'autant plus librement que sa croyance religieuse l'y invitait en lui montrant dans la raison une faculté divine par nature et dans les Sages du Paganisme de vrais Prophètes (i). Lui-même dit, en parlant de l'époque antérieure à sa vingt-huitième année : « J'avais lu beaucoup d'oeuvres des philosophes et je les avais retenues dans le dépôt de ma mémoire » (2). On aurait fort pourtant de prendre cette déclaration trop à la lettre et d'en conclure qu'il s'était familiarisé ayec tous les grands penseurs de l'antiquité classique.

Augustin n,e connaissait que très imparfaitement les Grecs. Il avait trop peu l'usage de leur langue pour étudier leurs écrits originaux (3). D'autre part, il n'en trouvait guère de versions autour de lui. Sans doute parcourut-il de bonne heure le Timée, qui avait été traduit en partie par Cicéron et en entier par Chalcidius (4). Il dut aussi lire attentivement le Phédon qu'une traduction faite par Apulée lui rendait aisément abordable (5).

ne nomme que deux fois Tife-Live (II, a/i et III, 7). Mais» il l'utilise presque à chaque instant (V. S. Angus. The sources 0/ (he first {en Books of AagusHnc's De Civitatc Dcf, Princeton, 1906, in-S°, p. 26-35).

Il ne cite nuUi- paît Flonis, mais il fait clairement allusion à son oeuvre dans un passajje du même traité (III, iq), où il parle des historiens « qui se sont proposé bien moins de raconter les guerres rcmniivs que de louer l'empire des Romains ». En cet endroit, et très souvent ailleurs, il le reproduit presque mot à mot (V. Angus, op. cit., p. /i2-46).

Il ne nomme pas davantage Eulrope, mais il le met tout autant à contribution (V- Angus, op. cit., p. /iô-zig), et il a pu le connaître dès le temps de sa foi manichéenne, car le Breviarium a été écrit sous l'empereur Vaiens (Sjfi^-SyS). (V. Schanz, Gescli. der rnm. JJlcr., t. IV, p. 69 et suiv.).

I\ien ne montre qu'il ait particulièrement étudié Tacite et Suétone. V. Herrmann Kiddmann, De vetenim historicorum in Augustini De Civitaie Dei Uhris primo, aUcro, tertio vestigiis. Schleswig, 1900, in-S°.

(i) V. supra, p. 171.

(3) Conf., V, 3.

(3) V. .<;upra, p. iS.

(4) V. .^'-hanz, Gcsch. der rom. Liter., t. I, vol. 2, p. 358-36o et t. IV, vol. I, p. 126. Augustin se réfère expressément à la i*"^ traduction (De civ. Dei, XIII, 16). Mais il a dû connaître aussi la seconde, car il cite divers passages qui ne se lisent pas dans la version cicéronienne. Voir De civ. Dc(,'X, 29 (Tirn., 3o b) ; XI, 21 (Tim., 37 c) : X, 3i (Tim., /|i 6); XII, 25, 27 (Tim., 4i c) ; XIII, 18 (Tim., 45 b) ; XII. 27 {Tim., 02 b).

(5) V. Schanz, op .cit., t. III, p. i36. Augustin cite 2 passages du Phédon (70 c et 108 c) dans la Cité de Dieu (X, 3o et XIII, 19) et un

Mais rien ne montre qu'il ait eu en Ire les mains d'autres Dialogues de Platon (i). Il étudia dès sa vingtième année les Catégories d'Aristote, qu'il comprit et qu'il s'assimila fort bien, peut-être aussi le Péri Hermeneias et les Topiques, grâce à une version qui en avait été faite par "N'ictorin (2). Mais nous ne voyons pas qu'il ait connu autrement l'auteur de VOrganon, car il ne parle jamais de lui qu'en des termes très vagues, qui ne supposent pas de rapports bien directs (3)- Non moins imprécises sont les allusions qu'il fait à Epicure et à Zenon ainsi qu'à leurs disciples immédiats (Zi). De chacun d'eux il ne dit rien qui ne puisse lui avoir été appris par des auteurs latins.

autre (60 (7) déjà dans le De rcmsensa EvangclisUinnu (F. la). Sans doiUo l'utilisait-il même dans son premiiM- écrit De pulclira ri iipfo (v. supra. p. 2a4, not. 2).

(i) D'après E. Hoffmann, qui a édité la Cite de Dieu dan? le Corpus de Vienne (t. XL en 2 vol.). Aufrustin utilise encore au cours de cet ouvrage le Banquet (208 a, VIII, 18 inii.), le PliMre (2^7 e et 2^8 c, XIII. 19) et la Bépublicjue fCi^ b, XXII, 28). Mais les textes invoqués ne paraissent pas concluants. Le premier ne suppose pas une connaissance directe de Platon (Platonem dixisse |ierliil)eiit) ; il se rattache phitôt à Apulée (De deo Sacnitis, ff éd. Coklbacher). Le 2^* vise le Phédon aussi l)ien que le Phèdre et ne dépend peut-être ni de l'un ni di' l'autre, mais d'un commentateur platorn'cien de Virgile, par exemple de Donat (v. supru, p. 19. not. 6), car, iprès avoir cité 2 vers de VEnéide (Wl. 750-751), il ajoute: Quod Vergilius ex Plalonico dogmate dixisse lai> datur. Enfin le 3® fait bien allusion à la République de Platon, seulement il semble ne la connaître que par l'ouvrage similaire de Cicéron et d'autres écrits de Laljéon et de Varron. qu'il rappelle en passant. — « Dans le De Triuilcde i\It. 2'!). Augustin rappelle encore un passage du Menait. Mais il le trouvait reproduit fout au long dans les Tuscahmes (I, 2à, 56).

(2) Conj., IV, 28. Cf. Schanz. GescJi. der rôm. Liter, t. IV, vol. i. p. i42 (d'après une plirase d'rm manuscrit des Institutions de Cassiodorc).

(3) Dans la Cité de Dieu (VIII, 12 et IX, h), il se contente de le présenter comme un u disciple de Platon, doué d'un excellent esprit, inférieur à son maître au point de vue du style mais bien supérieur à la foule des autres philosophes » (cf. De fin., II. 3, 7), et il ajoute que, d'après lui, l'âme est constituée par le 5*^ élément tandis que pour Platon elle est incorporelle (cf. Tusc, I. 10, 22). Dans le Contra Academfcos (Fil. 4.2), il dit que sa doctrine est, au fond, identique avec Fe Platonisme (cf. Acad. Poster.. F. /(, 17 et 18, 6, 22). Cette simple remarque suffit à montrer qu'il la connaît fort peu.

(4) Sur Epicure et les Epicuriens' voir Cont. Acad., III, 28 et Epist.. CXVIII, 28 (cf. De nat. bon., I, 25, 69 et, De fin., I, 6, 18-21), De Civ. Dei, XVIII, 4i (cf. In Pison., 25, Sg et Lactance, Instit., III, 17), Conf.,

VI, 26 et Enarr. in Psalm., LXXIII, 25 (cf. Lactance: Instit., III, 17;

VII, i3), Cont. Acad., III, iG, et De Trin., XIII, 8 (cf. De fin., I, 7, 20

HORS nu MANICHÉISME 23.3

En revanclu', il a dû lire de très bonne heure tous les travaux philosophiques de quelque importance qui s'offraient en sa langue. Les plus célèbres étaient le De philosopfiia de V'arron et If s grands dialogues de Cicéron. C'est surtout par eux qu'il fut iniiié aux problèmes de la métaphysique et de la morale ainsi qu'aux solutions proposées par les principales Ecoles (i). Il ne put manquer de parcourir aussi le poème de Lucrèce dont le suj.et et la forme littéraire étaient bien propres à l'attirer (2) et les écrits de Sénèque dont l'élévation morale et le style brillant lui convenaient encore mieux (3). Sans doute étudia-t-il en outre, au cours de ces années laborieuses, les œuvres philosophiques d'Apuléj', sa dissertation « Du Dieu de Socrate » ; son résumé « De la doctrine de Plafon » et notamment son livre (( Du Monde », adaptation d'un ou\rage i^vec attribué faussement à Aristote et consacré à décrire l'organisation et la marche générale de l'univers (Zi). Formé à l'école de Cicéron et de Mani, il pratiquait comme eux un large éclectisme.

A l'exemple de ses maîtres, il inclinait particulièrement vers

siii\ . cl VuscuL, V, 3(). S'|. .M, 87 ('( <Sq), enfin De util. rrcd.. m (cf. Ttisnil.. ITT. aô. 49: De fin.. L i/i, 47-48, etc.)-

Sur Zenon et los Stoïciens, voir Cont. Acnd., IIL 38 (cf. AcaiL Poster., l. ç). 35), De eiv. Dci. IX. 4 (cf. De fin., IV, 26. 72 et 78), Coni. Acad., IH, 18 (cf. 4 end. Pnster.. I. 11, 4i-42), De Trin.. XIII. 8 (cf. De fin., IV, 17, 47; 10- i54 ; 21, 5() ; 22, 61). Auguslin mentionne plusieurs fois Chrysippc m;iis on termes très vapue? (Cont. Acad., III, Sg ; Cont. Cresc., T. 24: De Cii\ Dei. I\, 4)- I' pnrle du Manuel d'Epictète (De Civ. Dei, IX, 4), miiis seulem(Mit d'apiès Aidu-Gello r.Yor/. Att.. XIX, i), ce qui montre que lui-inèmc ne \'\\ point lu. Il ne paraît pas connaître d;nnntage JVlarc-Aurèlc, car il ne fait jamais allusion à son œuvre.

(i) ,\u,iru-lin aiiJilyse loiifjrucMieMl , daiis le De Civiiatc Dei, XIII. 1-5. le De philosophia de Varron ; et nous verrons, dans la troisième partie de ce volume, qu'il utilise piesque à chaque instant, dans ses premiers écrits, les œuvres philosophiques de Cicéron.

(2) Dans !e De uiilitate rredendl, 10, Augustin fait remarquer inei- (lennuenl que, d'après Luerèee, l'Ame est composée d'iilnmes et se di-^soul aj)rès la mort .

(3) Auguslin. invoque, à plusieurs reprises, le témoignage de Sénèqne. et il cite de lui nn passage de la lettre 107 (De civit. Del, V, 8), le De .'itiperslilioi}e (De civit. Dei, VI, 10) et la correspondance échangée avec saint Paul [Epist.. CLIII. i4), dont il admet rautlienlieité, de même que saint Jérôme (De vir. Ulust., 12).

(4) Dans la Cité de Dieu. Augustin analyse et critique longuement le De deo Socratis (VIII. 12-22; IX. 3-i6 ; X, 9, 27); il expose la doctrine de Platon, d'apiès le De dogmate Platonis, sans cependant le mentionner (VllI, 4) <'t il invoque expressément un passage du De Mumlo (IV, 2).

les disciples de Zenon. Tout lattirait vers eux. Leur dialectique subtile lui était d'un précieux secours dans sa profession de rliéteur (i). Leur physique lui présentait l'àme comme une parcelle de la substance divine mêlée à la matière (2). Leur morale surtout lui apprenait à se détacher des choses sensibles et à vivre par l'esprit (3). Pour Fauste de Milève et sans doute aussi pour tous ceux dr - j)artisans qui avaient quelque culture, Sénèque était, après Cicéron, la grande autorité (4). Les coreligionnaires d'Augustin l'orientaient donc plutôt vers le Portique. Aussi les thès.és de son traité De pulchro cl apto concordaient-eîlcs dans l'ensemble avec celles que les disciples de Zenon formulaient sur le même sujet (5). Ce Manichéen était,au point de vue philosophique, un Sto'icien.

D'autre part, tout en s'intéressant à la dialectique et à l'éthique, il se tourna de préférence vers la physique, parce que le problème de la nature des choses était le premier qui se posât au regard de sa foi. Sa croyance manichéenne l'orientait particulièrement vers l'étude d£s astres auxquels il attribuait une très grande action sur la destinée humaine. Et, en voulant approfondir les secrets de l'astrologie, il étudia la science astronomique de son temps (6)- Sans doute lut-il, en même temps que le sixième livre des Disciplines de Varron, qui en traitait longuement (7), le Songe de Scipion, où Cicéron exposait le

(I) Lui-mcmo fait remarquer que « les Stoïciens ont été syrlout des dialecticiens » (Cont. Cresc, I, 17, cf. 16 et 2/1)1 et Maxime de Madaure \buG la vigueur avec laquelle il a, dans ses controverses, su faire usage des « arguments de Clirysippc » (Epist., XVI, 3).

(t) Augustin constate, après saint Jérôme, que la doctrine des Stoïcien< <[ relie des Manichéens sont, sur ce point, identiques (Epist., CLXV, I ; CLXVI, 7).

(3) La même remarque a encore été faite par Augustin (De civit. Dei, IX, 4; Epist., CXVIII, i5, 16; Serm., CL, 5).

(4) Legerat aliquas Tullianas orationes et paucissimos Senecae libres (Conf., V, II).

(5) V. supra, p. 226.

(6) Multa tamen ab eis (philosophis) ex ipsa creatura vera dicta retinebam, et oecurrebat milii ratio per numéros et ordincm temporum et visibiles attestationes siderum (Conf., V, 6, cf. 3, 4, 5).

(7) Licentius, qui l'a étudié sous la direction d'Augustin, y fait allusion dans un passage déjà cité (Epist., XXVI, 3 vers. i3-i6; supra, p. 200, not. 3). Le livre est perdu, mais il se trouve utilisé dans divers ouvrages qui nous sont parvenus, notamment dans le 8® livre de Mar-

irons VIL M WrcflKlSMF. 235

même sujet d'une façon incidente mais très précise (i), les Phénomènes d'Aratus, que ce même auteur avait traduits en vers latins (2), enfin le De astronojnia, aujourd'hui perdu, d'Apulée (3) et d'autres travaux analogues mais moins connus. Or c'est de là que lui vinrent ses premières incertitudes. La fréquentation des pliilosoplies avait beaucoup aiguisé son esprit critique. L'étude des œuvres astronomiques l'amena à tourner ses. exigences rationnelles contre sa propre foi (/»)■

Dans ces écrits les phénomènes célestes qui engendrent la succession du jour et de la nuit, des mois, des saisons et des années, ceux surtout qui produisent les éclipses étai.ent expliqués bien autrement que dans les livres de Mani. D'après les théories qu'Augustin y trouvait exposées, !i ne doit pas être

conçu? ccm ; ;i:,e surf;: ; / ' . : - 1. , de disque plal, qui formerait la légion inférieure t;: isionde et serait supportée par Af!!)> ', liais comme ml globe iriimense qui se tient au centre de l'univers <i autour duquel tourne continuellement le ci; I 'i . Les astres ne se di\is(Mil pas en deux séries rivales.

tinnus Capell;!, dans le >' Milumc de l'Histoire naturelle de Pliiu; et diu;? !(• poème astronomique do Maniliiis (V. O.. Grappe, dans Hermès, 1876, t. Xî, p. 035-239).

(i) Ce fragment de la llépubliquc de Cicéron nous a été conservé par le commentaire qu'en a fait Macrobe et qu'a pu lire Augustin. Un autre commonlairr ( n a < I '• donné par un certain « Favonius Eulogiu.'^, orateur de Carthage » {[''(jvnnli Eulogii dispulntio de Somnio Scipionis, éd. A. Iloldcr, Leipzig, Teubner, 1901). Ce dernier auteur a été idenfilié,-avec beaucoup de vraisemblance, par Fabricius (BihJ., Int., 1. i, c. 8) avec un Eulogius, qui enseignait la rliéloriquè à Carthage entre 384 et 38G et qu'Augustin présente comme son ancien élève, en liième temps que comme un commentateur de Cicéron (De cur. jiro niorl.. i3).

(2) Augustin ( ii Viatus et Eudoxe (de Guide) parmi les savants qui se sont vantés d'avoir compté les étoiles (De civit. Dei, XVI, 20). Sans doute ne connaît -il Eudoxe que par Aratus, dont le poème reproduisa.it les théories du célèl^re astionoîne (Cicéron, De rcpiihlico. T. i/j,

(3i Signuié par, Jean Laurentius, ou Lydu.s, De mens., 4. 73; De os/., 3, 4. 7. in. 44. 54.

Ct) C.j/i/.. V. 3-C).

■';")■ V. supra, p. 109.

((V) Diiîis Ja Cité de Dieu (XVI, 9). Augustin rappelle ce qui a été dit sur les « antipodes » (cf. Cicéron, De repnblica, .YJ, 20, 21, Somn. Scip.). <■[ il rejette cela comme une pure fable. Mais il ne nie pas que la terre puisse être ronde ou même iiabitable sur le côté oppose à celui que nous liabilons. 11 refuse seulement de la croire habitée, en fait.

l'É\OLUTIO\ l.MELLKCTVELI.E DE SALNT AUGUSTIM

dont l'une, bonne par nature, dominerait sur l'autre, formée plutôt de puissances mauvaises (i) ; tous obéissent à une commune loi ; ils se meuvent autour de notre sphère, en tournant sur un axe qui va du nord au sud, de sorte que les plus proches du pôle sont ceux qui font le moindre trajet (2), et ils mettent à contourner la terre un temps proportionné à l'espace parcouru, si bien que Saturne, qui est le plus éloigné de nous, met trente ans à accomplir sa révolution, et que la lune, qui est notre plus proche voisine, décrit la sienne en trente jours (3). Le soleil, qui opère sa course en 365 jours et six heures, est si peu supérieur à tous les autres astres que certaines étoiles, à peine perceptibles, l'emportant sur lui en grandeur et en éclat, et ne paraissent plus petites et moins brillantes que parce qu'elles sont placés beaucoup plus loin de nous (^). Quant à la lune, elle n'augmente pas et elle demeure toujours pleine (5) : « A son sujet, dit Augustin que cette question a particulièrement intéressé, se présentent deux opinions probables entre lesquelles le choix paraît, sinon impossible, du mioins très difficile. On se demande d'où lui \icnt sa lumière. D'après certains, elle la possède en elle-miême, mais nue moitié de son globe est lumineuse, î'aulre moitié obscure. Or, tandis qu'elle se meut dans son cercle, sa partie lumineuse se tourne peu à j>eu vers la terre, de manière à être vue d.e nous. C'est pour cela qu'elle nous apparaît d'abord sous la forme d'une petite corne. En effet, si on prend une balle blanche sur une moitié et noire sur l'autre, .et si on met devant les yeux la partie noire, on ne voit rien de blanc ; mais, si on commence à tourner vers eux la partie

j)ar (les jjcns (jiii aiiraieiil !<'< pieds en son* inverse des nôtres, car de tels hommes, élant séparés de nous par l'immensité de l'Océan fcf. Cioéron. loc. cit.), n'auraient nu naître d'Adam et d'Eve, ce qui serait contraire au t-'mois'nacrc infaillible de la Bible. Cette dernière considération ne devait iruère le frapper durant sa période sceptique, car alors il conlinuail d'admettre avec les Manichéens que les erreurs abondent dans la ni!)!e iC.nnf.. V, 21 init.).

(x) \. siifirii. p. 106-107.

(t) Aupuslin tire de lîi uu arj^ument contre les astrologues qui attribuent ime importance bien plus grande au soleil et aux constellations du zodiaque, placés, d'après eux, sous sa dépendance, qu'à tous les autres astres (De Gcn. ad lilL, II. 33).

(3) De Geri. ad lilL, II, 9.

i'x) De dvit. Dei, XVI, aS.

(.")) KphL. LV, C.

HORS DU MAMCHÉISME 237

Ijlanclie, pourvu qu'on le fasse lentement, on verra d'abord une corne blanche, qui ira en croissant, jusqu'à ce que toute la partie blanclie soit devenue visible et que la partie noire ne se laisse plus voir ; puis si on continue lentement ce mouvement tournant, le côté noir commencera à apparaître et le blanc à diminuci- jusqu'à ce que celui-ci se réduise de nouveau à une sinqile corne .et qu'enfin il échappe complètement à la vue, pour laisser voir seulement à nouveau le côté noir... D'après d'aulr(<. I;! lune n"a pas de lumière propre, mais elle est éclairé.e par le soleil. Quand elle est près de lui, elle tourne vers nous la pallie qui n'est pas éclairée et c'est pour cela qu'on ne voit alors eu elle aucune lumière ; mais, quand elle s'éloigne de lui, elle présente à la lerre le côté éclairé. Or, en ce dernier cas, elle (loi! picndie l'aspect d'une corne, jusqu'au quinzième jour, où elle Si' trou\e à l'opposé du soleil (car alors elle se lève quand lui-même se couch.e...) ; puis, quand, inversement, elle se rapproche de lui, elle tourne vers nous la partie qui n'est pas éclairée, de façon à reprendre l'aspect d'une corne et à finir par n.e plus apparaître » (i).

Os théories, si différentes de celles des Manichéens, plaisaient à Augustin par la rigueur de leurs démonstrations, qui permettait aux astronomes de prédire, d'une façon très sûre, les éclipses du soled et de la lune et les circonstances dans lesquelles chacune se produirait (2). Une telle faculté d,e prévoir l'avenir était, pour lui, caractéristique d.e la vraie science. C'est même pour cela qu'il avait commencé par prendre goût à l'astrologie, avant de s'adonner à rétud.e de l'astronomie proprement dite. Les « Mathématiciens » ne l'avaient attiré et ne continuaient de le séduire que parce qu'il jugeait leurs horoscopes infaillibles (?>). Mais beaucoup d.e gens leur reprochaient de se tromper souvent et niaient que le cours d'une existence humaine pût être tracé d'avance (l\). Personne, au contraire, ne songeait â

11) KiKirr. in Psnlni.. \. ?,. Cf. Epist., L\ . C, 7, et De Gen. mi litt., II. .il. Un oxposp à pou près identique des doux thèsos rivalos est donné par Vilruvo (De Archit , IX. 2. 17 et suiv.) et déjà par Lucrèce (V, A". 7o3-72t).

(■>.) Conf.. V. ^. Cf. E[>isl., LV. 7. init.

(^) V. siiprii. p. 221.

(/a) V. infni. ]^. 25o et 25i.

238 l'évolution lntellectuelle de saint Augustin

révoquer en doute les prédictions formulées par les astronomes au sujet des éclipses. Le jeune Auditeur était donc naturellement amené à penser que la vérité pourrait bien ne pas se trouver chez l'es disciples de Mani, mais chez ceux de Thaïes (i). D'ailleurs les opinions professées par ceux-ci lui paraissaient beaucoup plus naturelles. Il n'en voyait aucune qui ne fût accompagnée de preuves rationnelles, sinon tout à fait convaincantes, au moins très vraisemblables. Les dogmes manichéens se présentaient à lui sous un tout autre jour. Il avait cru d'abord que tous pourraient s'établir par la pure raison. Beaucoup maintenant lui paraissaient ineptes. Le même motif qui l'avait porté à leur donner son adhésion le poussait donc désormais à se détacher d'eux (2).

îî n'en continua pas moins, pendant longtemps, de repousser comiiie des tentations malignes Les objections qui l'assaillaient. H se disait qu'après tout, les difficultés intcllectelles dont une solution satisfaisante lui était donnée par les écrits des astronomes se résoudraient peut-être aussi bien dans la doctrine de Mani, et que, dans le doute, mieux valait s'en tenir à cette Ses coreligionnaires contribuèrent à l'entretenir dans cet état dernière, dont la valeur morale ne pouvait être contestée (3). d'esprit. A plusieurs il fit part de ses doutes, et aucun ne put bien lui répondre, 'mais tous s'accordèrent à lui dire que le docteur de Milève, qui était alors à Rome, le ferait à son retour, sans le moindre embarras (/|). Aussi conser\'ait-il, au milieu de

(i\ De cicil. Dei, VIII. 2. L'admiration que professe pour lui Aupiislin. en un écrit où il se montre, en général, fort mal disposé pour les païens, montre l'impression profonde qu'il a dû éprouver jadis devant les découvertes astronomiques qu'on lui attribuait. Sans doute les a-t-il connues par Cicéron. qui s'exprime d'une manière à peu près identique sur l'ancien sage de Milct (De republ.. I, 16, 26).

(2) Conf.. V, 6.

(3) Conf.. V, 9. fin.

(4) Conf., V, 10, inil. Augustin explique ici qu'il attendit Fauste, avec une grande impatience, pendant près de neuf ans. Si ce dernier chif.'re n'est pas exagéré, ses difficultés de croire ont dû commencer à peu près en même temps que sa croyance même. C'est sans doute sur ce fait qu'il s'est appuyé pour dire en d'autres endroits qu'il n'a jamais bien adhéré aux doctrines de Mani (V. aiiprn. p. 219). Msis quiconque a quelque expérience de la vie religieuse sait fort bien qu'une foi très sincère peut s'allier à des raisons de douter très nettement senties. Augustin lui-même vient de dire, dans la phrase précédente, que, malgré

ees. embarras tliéologiques, une très grande sérénité •; a Fauste \a venir et m'expliquera tout », se disail-il [i).

L'attente se prolongea longtemps. Enfin, le Maître tant désiré arriva à Cartilage. Augustin était alors dans sa vingt-neu'xdème année. Il assista d'abord à ses conférences, et tout de suite il fut charmé par son extérieur agréable, par l'aménité de ses manières, jDar l'élégance et la vivacité de sa parole (2). Perdu dans la foule des auditeurs, il l'admirait, il l'applaudissait comme eux et davantage encore ; mais il n'en attendait que plus impatiemment d'a\oir avec lui un entretien privé où il lui confierait ses doutes. L'occasion désirée s'offrit enfin, et, en compagnie de quelques amis, le jeune disciple exposa d'une façon très nette, à rillustre docteur les graves problèmes qui l'aA aient assaini (01. Mais il fut aussitôt' profondément déçu. Avec une franchise louable, Fauste se déclara incompétent (4). Sans doute, il ne s'en tint pas là et il ajouta, conformément à l'esprit général de son œuvre, que les questions théoriques importaient peu, que l'essentiel était de croire à l'opposition du Bien et du Mal, puis de faire triompher le premier sur le second par une conduite bien réglée (5). Sans doute aussi, son interlocuteur accepta sans grande peine cette idée, qui, d'ailleurs, ne devait pas être neuve pour lui, et dont, en tout cas, il allait s'inspirer très souvent par la suite (Ci). Il continua, en effet.

les obji'clioiis (jiii tissaillnii'iit son esprit, il continua de tenir f(n'menicn! à \[ani. à cause de l'autorité morale qu'il lui attribuait (Coiif., V. 0 fin.).

I I i '.niif.. W. ]S. cire, iitil.

{•i) Con/., V, îii. M. Cf. Conl. F<nisl., iuil.

(?>) Conl. V, II.

(.'|l dmi.. V. 12.

(ô) Fniisl.. V. 3. Cf. siiitra. p. iu4-i'>.5.

<i (}iini({ne Auo-nsliii insiste beaucoup, dans ses Con/e.s.s/o/ix, sur la piande désillusion qu'il éprouva en constatant combien peu scientitî(]ue était l'astionomie manichéenne, il passe ce o-rief presqu 'entièrement SOU-; silence, au cours de ses autres écrils. C'est, sans md doute, jiarco (|ue, de boiiiii' heure, il s'est persuadé que de t<'!lrs ipiestions ont. après tout, une impoitance fort secondaire. Bien d'autres, d'ailleurs, que Fauste de Milève ont contribué à rétal)lir dans cet état d'esprit. Académiciens, Néoplatoniciens et Catholiques lui ont redit, tour à tour, pour des raison* di\ erses, que le-; tpieslions phy<i(pies ne méritent pas prande attention.

240 LKNOLLTION INTELLECTUELLE DE SAIMT AUGUSTIN

d'entretenir avec Fauste des relations cordiales, et même de proicoc>cr ovec lui la foi manichéenne (i)- Il n'en avait pas moins irrémédiablement perdu sa première assurance (2).

Dès que l 'esprit d'Augustin se fut ouvert au doute, de nouvelles objections d'un caractère plus pratique s'ajoutèrent pour lui à celles qui l'axaient jusque là obsédé. Sur la nature de ce nouveau facteur s'offrent à nous, d.eux thèses opposées dont chacune ccnitient quelque part de xérité avec beaucoup d'exagération, et dont l'une a été soutenue par ses adversaires, l'autre, au contraire, par lui-même.

D'après Secundin, si l'ancien Auditeur s'est détaché de Mani, c'est, non seulement parce qu'il ne l'a pas bien connu, mais encore et suitout parce qu'il a été séduit par le Démon, qui cherche continuellement à égarer les âmes. Il aimait la pauvreté et la chasteté, (( tout ce qui mortifie le corps pour vivifier l'esprit » ; mais il s'csl laissé gagner par l'attrait redoutable du mal ; il a subi la loi du péché qui domine en nos membres (3). Cette explication, essentiellement manichéenne, dut être adoptée et avec moi us d.o réserves, sous une forme plus nette et plus bT'utale, par la masse de ses coreligionnaires manichéens. Son départ leur était d'aulnif plus pénible ({u'ils avaient fondé sur lui des espéra ii((>s plus grandes (4). Tous durent le regarder comme un vil apostat asservi à la concupiscence, qui ne les avait quittés que parce (jn'il avait reculé devant les sacrifices auxquels il eut dû se soumeltie en restant parmi eux (5).

Secinidin ajoute une précision nouvelle, ,en expliquant que

(i) C.onf.. V .i.S, rire. inlt.

('i) FiflVailo itaque studio quod mtondi-ram in Manichaei lilleras, mapisq\i.^ desperans de coetcris corum doctoribus... (Conf., V, i3 init.).

(.3) Kp'isl. Sevund.. i, 2, 3.

(4) Hanc (oloqucntiam tuam), lui dit Secundin, si voluisses veritati concordare. magnum utiqnc nobis L'xstitissot ornamenlum (Epist. Seciind., .3).

|5) C'rst pcul-rtio eu partie pour se défendre contre ce pfrief qu'Augustin a entrepris, de bonne heure, une critique détaillée de la morale manichéenne tians le De mpribus Munichaeorum..

HOUS DU M.VMCHÉISME 2/l[

sa déledicui a été produite par (( la peur » (i)- 1^»' lait, au iiKinienl où Augustin a coiniriencé de se détaclicr des disciples (K* Maiii, des lois très sévères étaieid portées contre eux. Déjà en :j()(i, Dioclélieri avait d('H'rél(' (pie leuis ciiel's seraiciil hiùlés avec leuTS livi'es, et les simples lidèles décapités ou condamnés aux iiiiiics, (audis tpie leuis biens liaient au fisc (3). Le 2 mai 37:^, apirs (iiic longue période daccalmie, ^ aïeul iiuen T leur ■ !\ail inicrdii de se réunir sous peine d'amende ou de bannisseiiieut el de confiscation tlu local (?■>). Le S mai .'i.Si, Tliéodose leur enJexail le dioit de tester et les frappait de mort civile (4). Le .H mais 3Sa, il condamnait en outre aux derniers supplices Ceux d'iilre eux qui vivaient en commun, dissimulés sous le nom dlj)(ialites (continents), d'Apotactites (voués au renonremenl), d"Hydroparastes (buveurs d'eau), de Saccopliores (velus de sacs) (')). Peut-être es! -ce justement pour ce motif que Fauslf \euail de quitter Rome et de passer en Afrique (6). Mais les mesures prises par le pouvoir impérial devaient être applicpiées dans celte derniète pro\ince aussi bien qu'en -Italie. L(^ docli'ur de Milève allait bientôt s'en rendre compte et se voii- condamné au bannissement avec un certain nombre de ses paitisans (7). Assez longtem|)s après on se souvenait encore des pouisuiles judiciaires que le jiroconsul Messien avait dirigées

' I ) Efiist. Sfi-iiml. . ■> fin.

(■Jt C'.itd. Crcij.. XIV, 4. ("e ([(Vict ^c liouxr citi'', ver? l'i'poquc même lin ■^(•(•|)l i'.isiiic (i'Augu^liii. i^iir l' Vinhiosijislci- {'Coinnwtil. in Epist. ad 'l'ini. scriiiKl.. il. Ct--j).

('M OmI. Thrnil.. \VI, 5. 3.

Cl) Coll. TluuuL. XVI. 5, 7.

(.)! (,(nl. 'riii'dd.. XVI. 5. (). \.r< niiins ilniiiH'^ ici aux it'iiohilcs Mani- ■(îii'cii-; lajiprilciil ct'jni des « Mallaiii n ou ce Xatticrs » que lajiporic Ai'^ii<liii (De Hiit'r.. XLVI : Ciml. Faiisl.. V, 5; cf. Infra. p. i>/i6). Ils r(|)arai<<(nl clicz (li\cis aulrins pour désioncf des soctes sriosliques dont !ii morale ascétique a\ait beaucoup d'affinités avec celle des IManiehéons. tu (oulemporain d'Augustin, que celui-ci a coinni à Milan, Philastrius, V'vètjue (li> B^et^cia. mentionne les Knci'atites (De Hoer.. 72: cf. Epipliane, ■Huer.. Xl.Vi), les Abstinents {ibid., S?>) et les Aquariens (ibid., 87; voir la note de l'éditem- dans Mipne P. T... XII. c. iiSS"). Epipliane parle, en oui'", d'ascctis \è|u< de sacs, à pii;;)o< i\f< a Massaliens ». qu'il lallaciic conjccluralcmcul à Maiiès tlhirr.. I.WX. G).

('»> l'ri Imil cas. ces! \ ers le luèuie leinps qu'il s'est rendu à Cartilage, cai-, à son airi\(''c. Aui^ii>lin. iii' \ers 35'|. avait '.iS ans (Conf., V, 10. //(/'/. : cf. IW 1 iiiil.).

(7) Cnn!. FniisL. V. 8.

242 LÉAOLLTiON ÎM ELLECTL ELLE DE SAL\T AUGUSTIN

contre eux. Et les mauvaises langues disaient qu'Augustin était fort opportunément parti alors pour Rome, afin de ne pas être cité devant son tribunal (i).

Sur ce dernier point, l'accusation porte à faux. Les poursuites antimanichéennes de Messien n'eurent lieu qu'après le consulat de Bauton. Or, quand celui-ci fut nommé consul, Augustin était déjà professeur de rhétorique à Milan, oià il prononça son panégyrique, devant une foule considérable, aux calendes de janvier (2). S'il passa en Italie, ce fut plutôt, d'après les Confessions, pour s'y faire une situation plus honorable et plus avantageuse, comme le lui conseillaient ses amis, et comme le lui promettaient de Piome même des personnages influents (3), Ce fut encore et principalement, dit-il, parce qu'il était iatigué dé la turbulence des étudiants carthaginois, qui se livraieut pendant les classes à toutes sortes de désordres sans respecter aucune autorité, et parce qu'il avait entendu dir.e que ceux de Rome étaient plus calmes et respectaient davantage la discipline établie par le maître (It). Il ne fuyait donc pas hv persécution antimanicliéenne, qui, d'ailleurs, pouvait l'atteindre en Italie aussi bien qu'en Afrique (5). Au fond, rien ne montre qu'il s'en snit beaucoup préoccupé. On peut pourtant conjecturer que la perspective d'avoir à rendre compte de sa foi devant les tribunaux l'inclinait à se montrer, par rapport à elle, plus exigeant. On ne fait, en formulant pareill? supposition, que lui appliquer un de ses principes les plus chers, car il aime à

(i) Cnnt. un. Pelil.. TT, ?,n.

(■i) C(»it. lilt. Pelil.. H, .Sn. [)• f.iif, un ('-dit de Grntien, Valcntinien ot Tliéo.!o:«o est adressé à <( Me.s?icri, proconsul d'Afrique ». le 17 sept'^nibre .'iSô, « sou.< le con.'^ulal d'Arcadius et de Baulon » (Cod. Tlicod., X. I. î3; cf. Fallu de Les-ert, Fastes des provinces africaines, t. II, P- 9«-90)-

(3l Conf., \ , l'i. ."^ans doute f;«ul-il eomplcr pa?i!i ces personnages le célèbre orateur Hiérius à qui il avait dédié son traite'' De Pulcliro et Aplo (Conf., IV. 0.1) et le préfet Symmaque, qui, ayant été proconsul à CarIhage et ayant frardé de cette ville un très bon souvenir, se faisait à Rome le profeeteiu- des Africains (Y. P. Monceaux, Les Africain.^. p. 474-473) ot devait précisément lui procurer bientôt une chaii'e à Milan (Conf.. V, aS).

Cl) Conf.. V, i4.

(ô) Il est à jiotcr que. d'après le texte, des Confessiuiis adopté dans l'édition de Vienne, les Manichéens se cachaient à Rome, quand y vint AuiTustin : plures enim eos Roma occultabat (Copf., V, 19).

HORS DU IMAAICHÉISME M3

rappeler que a la crainte est le commencement de la'sagesse » (i).

De même, on est certainement bien en droit de penser qu'à la longue la vue des rudes sacrifices imposés aux Elus ne l'ut pas sans modérer 1 enthousiasme de sa première foi. Du "jour où le doute entra dans son esprit, il dut soumettre les enseignements du Manichéisme à une critique d'autant plus rigoureuse qu'il éprouvait plus de difficultés à Les pratiquer. Malgré tout, on aurait tort de croire que c'est pour ce dernier motif qu'il les a répudiés. La vie qu'il a menée, quelques années plus tard, montré bien qu'une morale austère et mortifiante n'était guère capable de l'arrêter. De fait, il ne reproche nulle part à ses anciens coreligionnaires d'avoir trop rétréci la voie qui mène au cieî. Il les accuse plutôt de 1 avoir trop élargie, de ne point appliquer strictement les règles de Mani (2). Ce dernier grief a même pu contribuer, dans une certaine mesure, à le détacher d'eux. Les Manichéens aimaient à dire, après l'Evangile {Matt. AIT, p.o), qu'on peut juger d'un arbre par ses fruits (3). Près d'eux, il s'.est profondément pénétré de cette maxime et il ne la perdra jamais de vue. Il l'appliquera tour à tour à toutes les sectes ennemies, s'évertuant à montrer, pour mieux réfuter leurs doctrines, que toutes versent plus ou moins dans l'immoralité (4). Mais il a commencé par la retourner contre eux-mêmes et par tirer des désordres, auxquels il les accuse de se livrer, un argument nouveau contre la vérité de leur enseignement (5)- Cependant, on doit, à ce sujet, se garder avec soin de rien exagérer.

A juger la conduite d'Augustin d'après la réponse faite par lui à Secundin, on croirait que, s'il a abandonné la société des disciples de Mani c'.est parce qu'il a été révolté par le spectacle de leur mauvaise vie (6). Effectivement, quelques années après les avoir quittés, il a consacré un livre entier à critiquer leurs mœurs, et souvent dans la suite il est revenu, avec beaucoup d'insistance sur le même reproche. Ici encore nous retrouvons le rhéteur, ami du paradoxe, qui éprouve un malin plaisir à

(i) Epist., \CIII, I, suiv.: Cont. Cresc, III, 56, etc.

(2) De mor. Mnn., 74.

(3) V supra, p. 4o. 92. 90.

(4) De Confin.. 26, 27; De Haer., 1, 5, 6, etc.

(5) De mor. Mnn.. 67-74.

(6) Cont. Secund., 2.

24'ir l'Évolution lxtellectuelle de saint Augustin

dire tout juste le contraire de ce qu'atTirnient ses adversaires. Les Elus se flattent de réaliser le plus haut degré de perfection auquel l'âme humaine puisse atteindre ici-bas ; il déclare qu'on n'en trouverait pas un qui n'ait été, sinon convaincu, du moins soupçonné de manquements très graves (i). On les entend parler à tout propos de la a vérité » et se targuer d'en être les serviteurs fidèles ; il les traite de menteurs obstinés, qui altèrent les Ecritures et présentent sous un faux jour les dogmes de l'Eglise, afin de tromper les âmes simples (2). Tous vantent particulièrement leur grande pureté : il donne à entendre que ce n'est pas à tort qu'on les accuse de pratique!- dans leurs assemblées des rites honteuA el révoltants (3). Seulement les diverses accusations qu'il formule contre eux sont loin d'être bien établies. Au cours des neuf années qu'il a passées en leur compagnie, il n'a jamais constaté, dans leurs et- oraisons », aucune de ces cérémonies monstrueuses auxquelles il leur reproche de se livrer, et il ne peut invoquer sur ce point que des rumeurs très vagues ou des témoignages fort contestables (4). Les mensonges dont il leur fait grief se réduisent pratiquement à une simple propagande du Manichéism/^, el sa propre expérience uionlic ]>ien qu'en pareille matière on jx-ul être de très bonne Ini loui on propageant les plus grandes erreurs (5): Que valeni enfin les soupçons qu'il allègue contre leur vie privée ? Ou irait loin si on fondait ses jugements sur des motifs aussi légers. En ce cas, lui-même ne pourrait inspirer aucune confiance, parce qu'il a été plus d'une fois accusé de travestir les. faits x^t les doctrines dont il parle (6)- De fait, il a une tendance très marquée à tout exagérer. S'il met ses adversaires au défi de lui présentei- un seul Elu qui soit sans reproche, il dit aussi qu"on trou\i'7;iit à peine un Catholique qui vive parfaitement selon les règles de l'Evangile (7). D'après

fi) Di- jnor. Mon.. GS. init.

'2) De ilir. {jiKirsI.. LXXXIII, q. i.win. i: Coitl. lifjisl. Mim., ir, : Dr nqon. clirisl.. 1.

|.'V) De. iit-or. Mail., (>(> ; De mil. bon., 45. /17 ; De Huer., /|fi.

('1) V. siij>rn. p. in,"), iiol. I, cl p. 166, not. \> et .S.

('5) Sc(lu(Tl>;miiii- et scdiicebamus, f;ilsi :ifqnc fallentes (Conf., IV. i).

(fil C "ttc acciisalioii csl insinuée par Fortunat (Conf. Forlun., i, 2) el (•lairenienl énoneéc par Secundin (Epist. Secund., .S).

(~) Onam pan -i snnl ! Yi\ invenitur aliqnis... Yix inveniliir nnn«. vel (Ino \<'l paneissimi {Eiinrr. in Psalm., XI.VII, 9. Cf. Serin., XIV, 5.

HORS DU MANICHÉISME 2,\li

ses propres reniarqiie:?, les Manichéens n'étaient donc pus pires que leurs critiques. L'inconsistance même des charges qu'il relève contre eux témoigne plutôt en leur faveur. Il avoue d'ailleurs, en termes assez nets, que leur austérité était très renommée et leur attirait de nombreux partisans (i). Il constate notamment que son ami Alype, qu'il a amené à partager leur foi, et qui montrait dès cette époque un naturel très chaste, a été surtout attiré vers eux par l'éloge qui lui a été fait de leur continence exemplaire (2). A ce moment, lui-même professait donc pour eux une très grande estime. En' somme, les disciples de Afani avec lesquels il a vécu étaient, dans l'ensemble, de très honnêtes gens, dont la moralité lui a longtemps paru digne d'éloges

Il n'en a pas moins fait chez eux certaines, constatations peu édifiantes, qui montraient que tous n'étaient pas des saints. A Carthage, tout en s'engageaïit, par profession, à fuir les femmes comme des foyers de concupiscence créés par le démon pour la perte de l'homme, les Elus les recherchaient parfois très ostensiblement et prenaient même avec elles d'étranges libertés. Teld'entre eux faisait AÎolence à l'épouse d'un Auditeur. Tel autre s'attaquait à une moniale, et (( de vierge qu'elle était la rendait mère » (3). De pareils faits n'étaient pas seulement très fâcheux en eux-mêmes ; ils donnaient lieu aux pires conjectures. Augustin en fut profondément choqué. Plusieurs fois il porta plainte devant ses supérieurs. On lui répondit qu'on ne pouvait pas expulser les coupables, ni même leur faire une réprimande trop <é\ère, parce qu'on courrait risque, en les mécontentant, de provoquer une dénonciation et de s'attirer des poursuites légales. T.a réponse ne manquait pas de sagesse. Mais il ne vit dans la réserve prudente de ses chefs qu'un opportunisme fâcheux, mêlé de lâcheté (/j). Vers le même temps, il apprit, par un témoin très sur dont, peu après, il vérifia les dires, que des incidents très graves venaient de se passer à Rome. Comme des bruits infamants y couraient sur la moralité des Elus, qui y vivaient dispersés, au hasard, un riche Auditeur, nommé Constance,

(il Di' mor. Eccl. cath., 2, înît.

(3) Conf., VI, 12.

(3) De wor. Man., 68-72.

Cl) De nuir. Mnii., G8-69.

avait essayé, pour mettre fin aux accusations qui pesaient sur eux, de les réunir chez lui et à ses frais, en leur demandant seulement de vouloir bien obsei"ver avec lui la règle de Mani dans toute sa rigueur. Après maintes difficultés, il y avait réussi, et une sorte de monastère manichéen s'était ainsi constitué. Mais, les membres de la nouvelle communauté n'avaient pu s'astreindre longtemps à leur nouveau genre de vie. Ils s'étaient reproché, d'abord, leurs manquements ; puis, certains avaient commencé de murmurer contre la règle qu'ils trouvaient trop sévère ; finalement, les mécontents s'étaient retirés. Bientôt, un de leurs évêques, qui avait, au début, montré plus de zèle que les autres pour le succès de la réforme, était parti à son tour dans des conditions encore plus fâcheuses : on lui reprochait de recevoir en cachette certaines provisions, qu'il payait largement avec des fonds secrets. Ceux qui étaient restés se trouvaient si peu nombreux qu'ils n'avaient plus aucun prestige au regard des fidèles. On les considérait comme des hérétiques, quoiqu'on ne pût leur reprocher que d'avoir voulu observer strictement la règle de Mani et on les appelait les « Nattiers », parce qu'ils couchaient sur d.es nattes (i). Augustin apprit que Fauste lui-même s'était séparé d'eux, que son lit de plumes et ses couvertures de poils de chèvres contrastaient étrangement avec Leur couche rustique, et qu'à Rome on avait été très scandalisé par l'amour du confort dont ce prédicateur de l'ascétisme avait fait prem^e (2). De pareilles constatations ne purent manquer de le refroidir encore davantage à l'égard des Elus. Désormais, ce n'était plus seulement leur doctrine mais leur conduite même qui le choquait. Tout cela cependant n'eût pas suffi à le détacher d'eux.

Une fois rentré dans le sein du Catholicisme, l'ancien Auditeur y a rencontré plus d'un mauvais Chrétien dont la vie libre lui a déplu (3), comme aussi plus d'un problème dogmatique qu'il

(i) De nior. M an., 7^.

(3) Coni. Faust., V, 5, 7.

(3) De catech. rud., 48, 54, 55; De civit. Del, XX, 9 (n. 3), 19 (n. 2, 3); XXI, 26 (n. 3); Enarr. in Psalm., XXX, sec. 6; XLVII, 9; LXVJT, 38; XC, 4, etc., etc.

HORS DU MANECHÉISME '247

n'a pas su résoudre (i). Pourtant, il n'en a plus discuté ni les croyances ni la valeur morale. De même, selon toute apparence, il n'eût point cessé d'adhérer au Manichéisme, si les difficultés qu'il y a trouvées lui, eussent été purement personnelles. Seulement, il sest vu confirmer dans ses doutes par tout son entourage. Là est le motif dernier et décisif qui l'a amené à rompre avec ses coreligionnairi?s.

A ce point de vue, sa mère a joué le premier rôle. Elle avait été navrée de le voir passer à l'hérésie, et, le regardant dès lors comme mort en son âme, elle l'avait pleuré « plus que les mères ne pleurent Leurs enfants défunts » ; puis, elle s'était mise à plier pour sa résurrection spirituelle, jusqu'à arroser la terre de ses larmes (2). Dans les premiers temps, elle s'était même interdit tout rapport avec lui, et elle avait refusé de le recevoir dans sa propre maison (3). Une telle attitude était déjà bien* propre à intimider .\ugustin. Divers incidents, nés de la même cause, produisirent sur lui un effet analogue.

Monique, qui ne cessait de penser à son fils infidèle et de souhaiter ardemment sa prompte conversion, eut bientôt un songe durant lequel elle se vit debout sur une pièce de bois tout à fait droite, tandis que venait à elle un jeune homme brillant de lumière. Celui-ci lui sourit, et, la voyant inondée de larmes, il lui demanda d'où venait son chagrin. Elle lui répondit qu'elle pleurait la perte de son enfant. Sur quoi son interlocuteur l'engagea à reprendre confiance et lui fit remarquer que ce fils tant regrett'.^ se tenait justement auprès d'elle. Se retournant alors, elle l'aperçut, en effet, à sa grande surprise, debout à côt4 d'elle, sur la pièce de bois qui déjà la portait. Avec sa foi simple et robuste, elle vit dans ce rêve un avertissement divin, et elle ne manqua pas d'en faire part à Augustin. Comme lui-même croyait également à la vertu révélatrice des songes, il essaya de tourner celui-ci, en expliquant à Monique qu'elle ne devait pas désespérer de se trouver un jour avec lui dans l'Eglise de Mani. Mais elle répliqua aussitôt que tel n'était pas le sens des paroles qu'elle avait entendues. L'ange lui avait dit que son fils se

(i) De Trin.. I. ," ,{ -niv. ; De Praed. ^nnct.. 16. 17; Conf. Jiil., IV, /(5 : D^ don. perscv., 35.

(2) Conf., III, 19.

(3) Conf., m, 19.

tenait auprès d'elle, non qu'elle était auprès de lui. Cette remarque, laite avec beaucoup d'assurance, produisit sur lui une impression profonde (i).

Une autre fois, sa mère, s'étant trouvée en rapport a^ec■ un évêque catholique, très versé dans la connaissance des Ecritures, qui avait été jadis Manichéen, le pria de vouloir bien s'entremettre pour ramener ce fils égaré dans la voie du salut. L 'évêque répondit, non sans prudence, que le jeune homme était, pour l'instant, trop emporté par son ardeur de néophyte et trop enorgueilli par les premiers succès de sa propagande pour profiter d'aucun conseil, mais que la lumière se ferait sûrement en lui au cours de ses études, et que l'on devait se contenter, en attendant, de prier dans ce but. Comme la pauvre mère insistait, toute en larmes : « Allez, lui dit-il avec humeur, laissezmoi et tenez-vous tranquille ; il n'est pas possible qu'un fils tant pleuré vienne à périr )). Avec son ame de croyante avide de révélations, elle prit cette parole d'encouragement pour une promesse venue du ciel, et elle la rapporta souvent à Augustin, qui, ayant le même état d'esprit, ne put manquer d'en être très frappé (2)- Par son zèle inlassable, elle s'attira d'ailleurs maiiiloN réflexions à peu près identiques, qu'elle interpréta également comme des oracles divins (3) ; car, chaque fois qu'elle trouvait des gens qui pouvaient avoir quelque action sur son fils, elle s'empressait de réclamer pour lui leurs bons offices (Zi). A pailir de la nuit où elle l'avait vu en songe à son côté, elle l'aAait reçu dans sa maison el à sa table (5). C'est dire que son apostolat s'exerçait, depuis lors, d'une façon directe et incessante.

Les amis d'Augustin, qui avaient l'habitude s'entretenir libro-

(1) Cnuf.. 111. >n. Le fait diil se produire presqii'aiissitôf aprè? qu'Augustin eut adopté le Alanichéismo. car l'auteur des ConA's.sfons ajoute : Novem ferme anni secuti sunt, quibus ego in illo linin pj-ofiuidi ac tenebris falsifatis... volutatus suni.

(3) Conf., HT, 21. Ce nouvel ineident a dû se produire aussi très peu de temps après la conveisioTi manichéenne d'Augustin qui était alors (( inflatus no^itate liaeresis illius ».

(."?) Dedisti alteruni responsum inteiim quod recolo. Nam et multa praeter<'o propter quod propero ad ea quae me magis urgent confiteii tihi, et multa non m(>mini (Conf., III, 21, init.).

(V) Faciebat enim hoc, quos forte idoneps invenisset {Conf., IIl. 21).

(5)- Ut vivere niecum cederet et habere mecum eandcm mensam in domo [Conf., III, 19, texte de l'édilioii de Vienne").

nient avec lui Mif lous les sujets qui rinlércssaient, durent aussi influer notablement sur son orientation intellectuelle, en l'amenant à discuter a\ec eux certains détails de sa croyance (i). Un d'entre eux surtout, que lui-même nous présente comme un « jeune liomuie lort circonspect » (2), lui suggéra contre les Manicli('ens une objection très grave : <( Contre ces hommes trompî's et Imnipeurs, i-eniarqué l'auteur des Confessions, il me suffisait, Seigneur, de cet aigument que Nébride avait coutume de formuLer déjà quand nous étions à Carthage, et dont, en l'entendant, nous lûmes tous frappés. Qu'aurait pu faire contre vous cette prétendue nation des ténèbres, qu'ils ont coutume de vous opposer, dans le cas où aous auriez refusé de combattre avec elle :' Si on répond qu'elle vous aurait nui, vous serez sujet à l'altération et à la corruption. Si on dit, au contraire, qu'elle n'aurait pu vous iniire, on n'expliquera pas pourquoi vous l'avez combat! ue juscju'à laisser une portion de votre être, un de vos membres, im produit de votre substance même se mélanger avec ces puissances adverses, et tomber dans une telle corruption et un tel avilissement que son bonheur s'est changé en misère, ei (ju'uii Sauveur lui est désormais nécessaire (3) ». Les Manichéens essayèrent bien d'échapper à ce redoutable dilemme. Un d '.entre eux expliquait que, si Dieu a résisté aux Vertus diaboliques, ce n'était pas pour se préserver du mal qu'elles pouvaient lui faire, mais afin de mettre en elles un certain ordre. Seulement, son explication allait à l'encontre des affirmations formelles de Aîani et donnait lieu, d'ailleurs, à des difficult-'s nouvelle"^ ('\^. VuiMisfin devait ■^e convaincre bientôt

(i) ''.oui.. iV. !.'■!.

(2) A(!iil('Sf('ii> Naldc bonus cl miMc raulus yConj., IV, G). Oiiclqiujs manuscrits porlont l;i leçon « castus », qui est adoptée par l'édition de Vienne, mais qui doit être fautive. Le contexte appelle l'idée de la eirconspi'ction. non celle de la chasteté. De fait. Xéliride montre, au point de vue inltllectuel, plus de réserve qu'Augustin. Il voit avant lui le vice radical du Manichéisme (Conf., VIT, 3) el la vanité de l'aslroloo-ie {Conf.. IV, (V). Plus lard encore il n'admet 1<; Christianisme que dans la mesure où il peut l'accorder avec la philosophie néoplalonicienne (E/>wL, VI, I init.), et jusque dans les derniers temps de sa \ie il refuse d? croire à l'Incarnation (Conf., IX, 6).

(3) On, t.. Vil. .r

('\] l):' iiirir. M'in.. ?t

250 l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN

que rargunienl était irréfutable (i). En le lui suggérant, Nébride influa grandement sur son évolution.

Mais il fit plus, car il contribua dans une certaine mesure, à ruiner la i'oi astrologique du jeune Auditeur. Dans les conversations familières qu'il échangeait avec lui, il soulevait fréquemment des critiques très fortes contre tous ces devins qui se flattaient de lire dahs le ciel l'histoire anticipée de chaque individu, et il raillait bien haut leurs prétentions (2). Sur ce point encore, il suscita bientôt en son esprit des doutes très sérieux. Cependant, ses propres convictions n'étaient pas très fermes ni très autorisées (?>). Augustin en connut d'autres, aussi raisonnables, mais plus mûries, qui agirent davantage sur lui.

Un médecin célèbre, du nom de Vindicien, qui fut quelque temps proconsul à Carthage d), celui-là même qui, à ce dernier titre, posa sur la tête du jeune professeur la couronne enviée du prince des poètes (5), ayant appris que ce lauréat si brillant et si plein de promesses avait coutume de consulter les « Mathématiciens » et d'étudier leurs œuvres, l'engagea paternellement à employer son temps d'une façon meilleure et plus utile. Il raconta que lui-même avait, dans sa jeunesse, fréquenté ces

(\) Conl. Ftirliin.. 7. o.o-afi : Co)if. FoiisL. X\T, i4 fin.; XXII. aa ; Corit. Fel., î. 19: II. S, fin.. l'i-ai; Conf. Secund., 20; Enorr. in raaim.. CXI,. 11 : Srrm.. CLXXXIl. /|. Cf. Kvodius, De fide conl. Mon.,

(2) Conf., IV. fi: VII. 8.

(3) Unie (Miin dubilalinnc aliqua scd lamcn crebro diccnli non esse i!!am artcni fuhira piacdiriMidi {Conf., VII, 8, cire. init.).

(4) V. Fallu de L<'^^scrl. Fdsle.i des provincpn d'Afrique. Paris. 1901, in-'i". t. II, p. o3-94- Dans IVial actuel dos documents, la date du procoiisulat de Vindicien ne peut être fixée d'une façon précise. Cependant on peut le placer avec vraisenililance l'n 877. En effet les textes officiels ne signalent celte année-là aucun proconsul, et ils mentionnent en 876 {?> août) Cliilo (' ?), en .'^70 ( lo mars et S juillet) Decimius Hilarianus He>perinus, fils d'Ausone, qui a quitté l'Afrique le 21 janvier 077, en 078 ('3o janvier et 26 avril) Thalassius gendre d'Ausone, en 879 (26 avril) Fhn ius Syragriiis. en .'^80 (28 février) Flavius Encherius, en 38i (28 août) Nerasius, en ?>S?> (28 février) Ensignius, enfin entre 879 et 383, par conséquent, scmble-l-il, en 882, Virius Audentius Aemilianus. Fallu de Lessert le place plutôt entre 38o et 383, mais c'est parce qu'il croit à tort qu'Augustin n'a pas professé à Carthage avant 878. Une loi des empereurs Valens, Gratien et Valentinien, concernant les médecins et consignée dans le Code Théodosien, est adressée le i4 septembre 879 à ce même Vindicien et lui donne le titre de u comes arcliiatrorum » qui a pu lui être conféré à la suite de son proconsulat.

(5| V. supra, p. 33 et 3/i.

IIOJIS I)L' MVMCHÉISME 251

gciis-là et songé à exercer leur profession, avant de- se consacrer à la médecine, mais qu'il s "était ensuite éloigné d'eux parce qu'il avait reconnu la vanité de leur système. Les -réponses faites par eux étaient, disait-il, presque toujours fautives, et, si quelquesunes se vérifiai.ent parfois, cela venait d'un pur hasard Ci). Augustin prêta d'autant j)lus Toreille à ces graves a\is qu'il appréciait beaucoup l\-spTit solide et vigoureux de l'illustre conseiller, dans I intimité de qui il venait (r(Mre admis h.). De |)lus en plus, (juoique bien malgré lui, il se prit à douter de tous les astrologues.

Un certain Firmin, avec qui il était très lié, acheva de le défaclier d'ou\, sans en avoir le moins du monde riiilciilion. C'était un Itoiume cidtivé, particulièiement expert dans l'art de bien dire, et smtout un clii'ut .i-sidu des « Matliéjuaticieus », i|i)nt cependant il ne connaissait guère les doctrines. Un jour, demandant conseil au jeune professeur, au sujet d'une affaire sur laquelle il fondait de grandes espérances, il le pria de lui dire ce qu'on pourrait en augurer d'après les constellations sous lesquelles il était né. Augustin tira du mieux qu'il put son horoscope, mais en lui faisant remarquer qu'il ne croyait plus guère à tout cela. Alors Firmin, qui ne paraît pas s'être piqué de logique, lui conta l'histoire suivante : Son père avait été passionné pour l'astrologie et avait eu un ami qui s'y adonnait avec la même ardem-. L'un et l'autre observaient avec un grand soin la position des astres, à chaque naissance qui survenait chez .eux, même quand il s'agissait de chiens ou d'autres animaux, pour deviner le tempérament futur des nouveau-nés. Or, quand la fennr.e du ]>remier devint enceinte de Firmin, une servante du second le fut aussi, et toutes deux accouchèrent exactement au même instant. Conmie les deux amis, très attentifs à ce qui allait arriver, s'étaient promis de se communiquer sans retard la nouvelle, leurs messagers s.e rencontrèrent à ime égale distance de leurs maisons. On ne pouvait signaler la moindre différence dans la position des astres qui avaient présidé à cette double naissance. De part et d'autre, donc, les calculs devaient

(i) Cmif.. lY. 5: ( f. VIL S.

(2) Erat... vir sagax... Factus ci eram famitiarior cf <'iu>^ sermonibus- (fraiit c-iini sine vfrhoijmi ciilhi vi\aci(af(' sfiitrnl iainm iinuiiili et grave.*) ailsidiiti* et fixus inliacn'lwni (Conf., IV, 5).

252 l'évolution lntellegtuelle de saint Augustin

être identiques. Or, Firmin, né dans une condition aisée, faisait brillamment son chemin dans le monde, et se voyait comblé d'honneurs et de richesses tandis que le fils de la seiTante, né sous les mêmes constellations, continuait de vivre dans l'esclavage. Augustin fut tellement frappé par ce récit que ses dernières hésitations cessèrent aussitôt (i). Se retournant alors, avec sa vivacité habituelle, contre la croyance dont il venait de faire profession, il s'efforça d'.en détourner son interlocuteur, de lui montrer que les prédictions astrologiques n'offrent aucune garantie et que seul le hasard permet d'y rencontrer parfois la vérité (2). Réfléchissant ensuite sur l'argument que Firmin lui avait suggéré, il se piéoccupa de lui donner une forme plus impersonnelle qui permît de l'opposer à tout venant (3). Les astrologues, se dit-i', font mouvoir les 36o parties du cercle zodiacal en 24 heures, dont chacune comprend 60 minutes. Mais ils ne poussent pas plus loin leur division du temps. Dès lors, leurs calculs ne leur permettent d'établir aucune différence entre les jumeaux. Ceux-ci naissoiil, d'ordinaire, ils sont même, très régulièrement conçus, selon le rapport des médecins, dans la même minute. Ils doivent donc avoir un seul et même horoscope. Toujours, cependant, ils présentent des différences très marquées, et ils sont appelés à mener des vies très dissemblables (4). Augustin avait (In liic di'jà la même rén.exion dans le De divinxitione et dans le De jnto (5). Mais il n'en avait pas si bien vu l'importance. T! ne devait plus se lasser de l'opposer aux astrologues et

(0 Cnlii.. VII. 8 .

fal liuli- (l'ili^siini' mil» "-i fa qnac vcra ronsiilcralis constoIlHlionibus (!i'('i»'n!iii- non aile ilici scd snito, quac autcm fal.sa non artis impcrilia sod sortis tncntlacio (Cnnf.. VII, 9). \ufi;-nslin acf-cplait tlonc alors la tlirorir (le Viiuii^icn cl de Nébride. qui lui a\ail piiii anparavant insuffisanlf iCniif.. IV. t) /(■/(. : su[)rn. p. 260 et -205). Pins taid. il expliqncra les pn'dirli'Mis vi''ii(li')U('s qu'il dit avoir observées en pareils <as, par finici \ ■nlioM i\"> démons qui scids avee Dien et les esprits eélestes pen\(iil :()Minîlre l'avenir (De cirif. Dei. \. \?>).

(3) C.onf.. VII. 10, init.

(4) Co)tf.. VII. 10; De iliv. (iiKii'sl. LWMH. c|. \i.\ : De civil. Dt'i, V. T-fi. ete.'

(;■)! /)(■ iliriji.. Il, /[,'>. 90-91 : De J'ai.. 3. 5, init. (... in simul aeg-rotanlihns fralrilms...). L'argnment anqnel ce passap- fait allnsion était sans donlc exposé tout au long au début du traité.

Augustin utilise visiblement ees diMix ouvrages en exposant l'argument en (|U(sliou. Voir De civil. Del. lil. i", 3. ef. De div., H, 54;

de lutter contre eux.

D'autre part, la critique qu'il l'aisail. de leur doctrine se retournaii, dans sa pensée, contre la dogmatique de Maiii. Depuis longtemps, il avait plus ou moins confondu ces deux enseignements (i). 11 ne pouvait rejeter l'un sans avoir tout au moins ii'itains doutes sur l'autre. En l'amenant à rompre avec les (( Matiiéinaticiens », ses amis contribuèrent donc à lui faire perdre sa foi manichéenne.

Les (laflioliques agirent sur lui de la même manière, au cours des discussions qu'il engagea avec eux ou auxquelles il assista en simple spectateur. Un d'entre eux, surtout, un certain Helpidius, qu'il entendit à Carthage, bouleversa toute son exégèse, en invoquant divers passages du Nouveau Testament qui allaient à l'encontre du dogme dualiste (2). A "ces critiques les paitisans de Afani n'opposaient en public que des réponses très faibles et manifestement insuffisantes. Devant les Auditeurs ils exposaient ensuite que les textes allégués par leur adversaire n'étaient point authentiques (3). Malheureusement, ils ne pouvaient l'établir d'une façon sérieuse, ni présenter un seul exemplaiie lie la Bible qui fût exempt, à leur avis, de toute altération. Leui- réponse était ingénieuse ; mais elle avait tout l'air d'un faux- fuyant. Augustin n'en fut pas satisfait, et il note,

t'i. ?>iK inil.. cf. D(' iliriit.. II. ?i- ; V, 9. i init. c\ cirr. iiwtl.. cf. De dirlit., H. passirti.

Vnii' aiis-^i De Civit. Dri . V, 2, inil., cf. De fal.. 3. 5. iiiit. et siiprn, n. .") ; V. .■>. cf. Ângus, Thr .wurces 0/ thc firsl (en Books 0/ .4uf/a.s/in.e's Dr Cirihifr Dei . p. 21-22 et 27^; V. 5. cf. Angus, p. 22; V, 9, 2, cire. mc'l. cl '1. inil.. cf. De falo. 10 sq.

:i' Rncoïc à la fin de «a vie. Augustin, exposant la doclrine des Pii'^cillianistcs, cpii, d'après lui. (( suivent suitout les dogmes de Mani )>, insisl(>r<'i jiarliculièremont sur leurs crovanees asti'ologiques (De Hner.,

!■>.) C.oiif.. V, 21, Si cet Helpidius n'est pas le (c Catholique » contre qui Fausic argumente ;ni coins de son traité (v. fuipra, p. 85. not. 3), il devait sans doute s'appuver sur les mêmes passages: Matt., Y, 17 (FousL. Wll. XVIII, XIX, i init.). Mail., VIII, 11 (Faust., XXXIII, i init.). .Joan.. V. ',6 (FousL. XVF, i init.). Uom., I, 3 (Faust.. XI; i init.). I Tim.. JV, 1-3 yFaust.. XXX. i inil.). TH.. I, i5 (Faust., XXXI; I init.).

(3' Con/.. V. 21. Cf. Faust., XI, I, 3 i-irf. inif.; XVI, 2 cire. med. ; .XVII. 1-2: XVIII, r; XXX. i cire. init. et vers, fin.; XXXII, 1-7; XXXIII, 3.

254 l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTm

dans ses Confessions, que les remarques d'Helpidius cpncou- Furent, pour une large part, à ébranler sa foi (i).

Il constate également ailleurs, en faisant i>eut-être allusion au même polémiste, que, dans le temps où il vivait avec les Manichéens, il entendit un de leurs adversaires objecter contre leur thèse des deux Principes éternels que le mal ne possède par lui-même, aucune réalité (2). Il ajoute que cette difficulté laffecta grandement et qu'il s'empressa d'en demander la solution à un des premiers représentants de son parti, avec qui il conversait souvent et librement, mais qu'il n'obtint de lui qu'une réponse très superficielle et fort peu convaincante (3). Nous le verrons reprendre plus tard le même argument en le rattachant à la philosophie néoplatonicienne, et en faire son arme favorite contre les dogmes de Mani (4). Le polémiste, quel qu'il soit, qui le lui suggéra, contribua donc beaucoup, par ce seul fait, à modifier le cours de ses idées.

Plus puissante encore, quoique plus vague, dut être l'action exercée sur lui par la foule anonyme. Déjà au point de vue du nombre, les Manichéens en imposaient fort peu. Même en Afrique, où ils paraissent avoir été plus répandus qu'ailleurs, ils comptaient à peine au regard de la masse. Dans un formulaire, conservé à la fin d'un manuscrit du De Haeresibiis, l'un d'entre eux, nommé Félix, et sans doute identique avec le successeur de Fortunat, qui, en 4o5, fut amené par l'évêque d'Hippone à abjurer sa foi, dénonce ses coreligionnaires, et déclare, avec serment, n'en connaître que dix dans toute sa région (5). Augustin lui-même leur reproche, à diverses reprises, d'avoir fort peu de partisans ''6\ et il leur oppose avec complaisance

(1) Conf.. V, 'il.

(2) De mor. Man., 11.

(3) De mor. Man., 11. Ce personnage émincnt, avec qui le jeune Auflilciu- conversait alors librcm(?nt et souvent, povurait bien être Fauste, L'incident se placerait ainsi dans la vingt-huitième année d'Augustin, peu avant son départ de Carfhage (V. Conf., V, 10 init., et i3 init.).

(4) De tnor. M<m.. ii-i3; De div. quaest., LXXXIII, q. vi : Conf.. VIT. 18-22, etc.

(5) I,e texte est donné par les éditeurs bénédictins, qui inclinent également à identifier ce Folix avec le contradicteur d'Augustin (P. L., t. XLII, c. 5i8).

(6) In tauta vestra paucitate (De mor. Man., 76 fin.). Vos autem et tani pauci (De util, cred., 01 cire. nied.). In tam exiguo ac pêne nuHo niini;'ro vesiro (Conl. Fnuxt., XX, aS cire, fin., cf. XXI, 10 fin.).

HORS DU MANTCHÉTSME 200

la diffusion universelle de son Eglise (i). Il aime à se trouver d'accord avec le monde entier et à voir dans la catholicité un signe certain de la vérité. Cette tendance dut slaffîrmer très puissamment en lui, dès que. sa foi ne fut plus assez forte pour la neutraliser. Du jour où il se prit à douter de sa religion, il ne put s'empêcher de s'y sentir tout à fait isolé.

Cet isolement lui fut d'autant plus pénible que les Manichéens étaient très mal vus de la foule (a). Leur nom seul passait pour une injure (S). A cause de leur profession d'austérité, on les accusait de prendre en secret leur revanche. On épiait avec une curiosité maligne tous leurs actes ; on lelevait sans pitié leurs moindres manquements, et on en grossissait volontiers l'importance et le nombre (4)- On ne croyait pas qu'ils pussent se borner aux <léfaillances vulgaires qui se constataient chez tel ou tel d'entre eux. On imaginait des pratiques monstrueuses, telles que la populace peut les rêver, et, très gravement, on les leur imputait sur de vagues soupçons. La loi même portée contre eux par Théodose en 38 1 dénonçait leurs « pratiques bestiales » (5). Les bonnes âmes s'entretenaient pudiquement, avec l'indignation qui convenait, de leur Eucharistie aspergée de semence humaine et des rites inavouables dont devait s'accompagner pareil festin. A Rome, Augustin entendit raconter que certains d'entre eux avaient reconnu ces faits devant le tribu-

'i) Voir les textes de la note précédente, cf missi Df vrr. rrlig., 5, lo. i>; Conl. Episf. l/an.. 'iS, ete.

("?> rFinistuni) pliircs iloquentem quani dorluni, niulli autem seductorem pervertissimum nominabant, dit Augustin (Conf. Faust., XXÏ, lo). Plebs nd te confugit. a me lefugit, avoue Fauste Ini-mênie au Catliolirpie (Ibid., V. o).

(3) Quod si \ilibus absliiuieris earuibus, el non ciebro bahu'as frequentaveris. tune fere per omne? eolumnas Maniehaei tibi titulus inscribelin-, dit une lettre, qui se donne connue l'-erile à Pîome un an après la mort de (uafien (383), et qui est attribuée à saint Jérôme par Dom Moriu (Rev. Bcncd., t. VIII (1891). p. 201 : I. IX (1802), p. 392) et par Babut (PrisclUien, Paris, 1909. in-8°, p. 65), malgré l'avis contraire de L. Dueliesne (Lih. Pnnfif., II ,564) et (!<• (Hiilziuaeher (Hifronvmus, I, i2-i3). V. P. L., t. XX\, e. i85.

(^) Vage pessimeque liabitaiilium passimque viventlum EIcctormn mores perditissimi saepe disputanti (("-oiistaiilid) obiiciebanlur (De mor. Mnn., ~!i).

(.")) (,'0./. Thend.. XVI, 5. 7. Cf. Pbilastriiis. Dr Haer., 61: Mulloium animas... pecudiaii turpitudine non desinunt captivare.

nal (i). Malgré la vigueur de son esprit, il n'était point liomme à mépriser l'opinion de la foule. Dans son premier écrit antimanichéen, il indique, avec une insistance remarquable, les mauvais bruits qui courent au sujet des. Elus (2). A voir l'usage qu'il fil fait dans sa polémique, on ne peut guère douter qu'il ne leur ait accordé de l'importance et que ce désaveu collectif n'ait servi à iiiiner ses- convictions premières.

Après son départ de Carthage, il fut plus que jamais porté à se laisser guider par les jugements de la masse, car, à partir de ce moment, il se trouva séparé de Ions ceux d'entre ses coreligionnaires avec qui il s'était auparavant lié et dont l'influence eut })ii U retenir. Les partisans de Alani formaient à Rome un groupj assez compact (3), mais il étail, au milieu d'eux, comme déraciné. Il ne gardait de cciuiiiun avec eux qu'une foi déjà fort ébranlée, et certains, tout au moins de ceux qu'il y connut, devaient plutôt contribuer à la lui faire perdre. Il logeait chez un Auditeur : seulement celui-ci était un esprit crédule avec qui il devait se trouver bientôt en désaccord (f[). Il marchait avec les Elus (5) mais, d'autre part il ' fréquentait Constance, qui, apiès l'échec de la réforme entreprise près d'eux, ne se gênait sans doute pas pour critiquer leurs mœurs, et qui devait, à quelque temps tle là, se faire Catholique (6). 11 entrait en rapports directs avec un de leurs évèques, celui-là même qui avait plis d'abord la direction du mouvement réformateur, pour battre ensuite en retraite ; malheureusement, il ne trouvait oi\ lui (pi'iHi paysan mal dégrossi (7). D'ailleurs, au bout d'une .!!inée, il brisait ses nouvelles relations et partait pour

(i ) De liai. lion.. !\~.

i->) De rnor. Vini.. Cif». Cf. De nal. }>on., /|5, /17 : Dr Hiirr., f\C^.

(".")) P'iui's ciiini rr,s lkii!i:i n;'cult.il)iit (Conf.. V, 19, cf. supra, p. 89. iiol. 1").

('\) Conf.. V. 19.

(.")) Conf., V, ig.

(fy) Coiil. Fniisl.. V. 5. 7. Cf. De mor. Mun., -;!\. Augustin a dû apprendre (le la bniiclie même de Constance le l'écit d('S faits exposés dans ce (leniicr passa^je. car il observe qu'en arrivant à . Rome il y a (( constaté )> la vérité de ce qui lui avait été raconté auparavant par un témoin très sûr ; il semble dire par là que ce n'est plus par un intermétiiaire qu'il a connu alors les déboires du réformateur romain.

(7) Vester episcopus quidam, liomo plane, ut ipse expertus sum, rusticanus atque impolitus (De mor. Man., 74).

IIORiS DU MAMCHÉISMK 'llîl

.Milan (i). Or, dans ceUc dernière ville, ii \i\ait encore plus isolé de ses coreligionnaires. Ceux-ci y étaient particulièrement mal MIS [-i), soit à cause de la propagande -menée contre eux par Ainbioise, ré\è(|(ie catholique (3), soit surtout à cause du \oisinage de la cour iiii[iériale cpii leur était résolument hostile (4). Ils devaient donc sy montrer encore moins qu'ailleurs, En tout cas, nous ne aovoiis pas (pTAugustin y ait entretenu a\(H' eux aiii iHi ra()|)Oil sui\i. I.a iii|tliire de ses relations mani- <:héenne>, (pii résultail dune diurniiiliou croissante de sa foi aiid'ricuic, |»orla le dernier ('ou|> à celle même foi. Lui-même e\|;!i(iue l'oliviinalioii a\er laipieUe il est resté longtemps dans l'IiiMési.' pai- l'adion 1res pi'enaute que son entourage a exercée -iii' lui '.")!. (lest diie ([u'on jieul expliquer la détermination (ju'il a piise enfin d'en soitir. pai- l'isolement auquel il s'est vu i('diiil en s 'éloignant de ses anciens amis.

\iiisi. son exode a eu des causes nuilliples et s'est effectué d'une façon tiès lente. Augus.tin doutait déjà quand il quitta l'Afrifpie. Mais, malgré ces premières fluctuations, il regardait aloix l;i loi manichéenne comme la plus satisfaisante qui s'of- Irîl à lui (6). C'est pour cela que, pendant le séjour qu'il fît à Rom(\ non seulement il prit pension chez un Auditeur, mais pn(T)re il continua de \i\re en la compagnie des Elus (7). Cepen-

(i) Cnnf.. V. ■?.?>.

'•>■) [lie Icltrc adressée en ^Sq pur nii synode de Milan an papo Siii ■(• ilil (|nr 1rs prêtres Cnsrcns. t.ôopard et Alexandre ont chassé de la \illf. (( coinnir proscrits » (ef. Cod. Theod., XVI, 5, 18), ces gens d(''jà « frappés ])ai la réprobation de tous » (omnium exsecratione datnnatos), cl ipic. ^i le 1res clément cmpercin- les a voués h l'exécration '( Ions Cl n\ qui les oui connus les ont fuis connue la peste. » (Amliroise, Ej>isf., XIJI.' iS).

(3) V. P. VIfaric. Les Ecriliirrs Mdnirln'eniu's. t. 11 '1.

Cil V. Cfxl. Theoil.. I. \VI. lit. 5. n. 7 (a. .38i\ 0 i'i- ■"^^"^a''- " («t- 383), iS Ca. ?i>'<Ç)^. Cf. siiprii. noi. >. cl p. '('ii. noi. '1 et '^.

(.")) Dr ilimli. iiitiin., ll. ("f. sliprn, p. 77.

■(0) ... non ul ail cis omnino s<>|)ararei , -e.l (piasi nielius quidquam non inveniens. eo quo jam quoquo modo irrueram contentus esse decreverani. nisj aliipiid forte qnoil mairi- elipendnm cssct eluceret (Conf., V, i3V

(7) .Innecliai eliain lune Tiomae i'aisis illis atquc fallentibus Sanctis. Non eiiiin lardnin Xndilorilms eonim, qiiorum c numéro erat is in •<'uius domo aenfiota\erain cl convalueram. scd cis eliam quos Flectos vocant (Co/(/., V, 18).

dant il se détachait d'eux tous les jours davantage. Il engageait même son hôte à ne pas trop croire en leur mythologie. Il continuait de défendre leurs dogmes essentiels, mais il le faisait beaucoup plus mollement qu'autrefois (i). Arrivé, l'année suivante, à Milan, il s'éloignait de plus en plus de ses anciens amis (2). Il mettait toute son application à chercher contre eux des arguments et finalement il rompait avec eux, en se disant que leurs doctrines ne valaient point celles des anciens sages : h Je me décidai, dit-il, à les quitter, car je ne pensais pas devoir re.ster dans une secte à laquelle je préférais un cerlùn nombi'e de philosophes » (3).

(i) Iiini niiii->itis iK irligcntinsquc rcUii('l)am... Ncc oam (luieresim) dofcndi'harn pristina animositatc (Conf., V, 19).

(ai ... Ego ips!^ ambivi pcr toscK-m ipjos Manicliaros... qiiibiis ut carorom ibani (Conf., V "'

|3) Conf.. '. 20.

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