CHAPITRE DEUXIÈME
Dans le iiiôine temps et dans la mesure même où Augustin s'éloignait du Manichéisme, il se trouvait naturellement conduit à adopter 1 "attitude sceptique des représentants de la Nouvelle Académie. Les raisons qui l'y déterminèrent se répartissent ■d'elles-mêmes en deux catégoï-ies. Les unes tiennent à sa vie religieuse ; les autres, au contraire, sont purement profanes.
Déjà l'ancien Auditeur se sentit très démoralisé en constatant la fausseté des croyances dont il venait de faire profession. Plus il avait fondé d'espoir sur les doctrines de Mani, plus il éprouva de déception à leur sujet. Il s'était flatté de trouver là une réponse à toutes les questions que se posait son esprit curieux «t affamé de vérité. Il avait cru pouvoir tout connaître, tout comprendre, fout expliquer, depuis les premières origines du monde jusqu'à ses plus lointaines destinées, depuis la constitution des astres jusqu'à celle des plantes, des animaux et de l'homme lui-même, depuis la loi imposée à Adam jusqu'aux règles précises que chacun de nous est obligé de suivre pour atteindre sa fin. Et, sur tous ces points, il s'était attaché avec une confiance d'autant plus grande aux théories dualistes qu'il les avait considérées comme révélées par le Paraclet et comme démontrées par la pure raison. Il avait rêvé d'unir de la façon la plus intime la science avec la foi. Pendant neuf longues an-
'liGO l'évolution IiNTELLECTUELLE DE SALNT AUGUSTLN
nées, celles qui avaient immédiatement suivi l'éveil de sa réflexion, il sélait grisé de certitude. Or, il voyait maintenant que durant tout ce temps il a\ait été le jouet d'une simple illusion, que -Mani n'avait rien de commun a\ec le Paraclet, que sa doctrine. Lien loin d'être une révélation di\ine, ne s'accordait pas seulement avec les sciences humaines les plus certaines. Et les erreuis (pi 'il relevait chez lui ne portaient pas simplement sur un point isolé et secondaire de sa doctrine, jjar exemple sur son explication de la marche des astres ou sur celle des éclipses, mais sur les principes de son système, sur la nature du mal et celle dé Dieu même. Comment, devant une telle i'aillite intellectuelle, n'aurait-il pas perdu la lijelle ardeur conliante qui avait inspiré ses premières recherches i' (Comment ne se serait il pas pris à douter de la raison humaine ;' « De même que d'ordinaire, remarque-t-il, celui (pii a passé par les mains d'un mauvais médecin craint de se lier- même à un hon, mon àme convalescente, qui ne pouvait être guérie que par la loi, refusait la guérison, par crainte de croire encore des faussetés (i) ».
Le doute s'imposait d'autant plus à lui (|ii(\ tout en s'éloignant des Manichéens, il continuait d'approuver les critiques faites par eux ((nitrc tmis les autres croyants. Ni le Paganisme, ni le Judaïsme n'avaient pour lui d'attr.iil. \vec son éducation et son étal d'ame, il m [.ouxait aiiiici' (|iie le Catholicisme. Mais il le jugeait iri-émédiablement ruiné pai- les attaques de Fauste et (le ses partisans : « J'estimais, explique-t-il, qu'on ne pouvait défendre ce (pii, dans les Ecrilurcs, axait été repris par eux h) ».
Plus précisément, il reprochait d'abord au commun des Chrétiens d'attribuer à l'Etre parfait toutes les imperfections du corps humain : « Je désespérais, dit-il à Dieu, de pouvoir trouver y/ la \(^té dans votre Eglise... Il me send:»lait honteux de croire que vous avez la figure de notre chair et que vous êtes enfermé dans les contours matériels de nos membres (8) »."" Lui-même, donnait à l'Etre divin une forme corporelle, car il n'avait pas encore l'idée d'un pur esprit. Seulement il évitait avec soin de l'enserrer dans les limites étroites d'un organisme : (( Je vous
(t'^ Coitf.. Vî. C-, fin.
fa) Cou t.. V. ■■!.
C3) C.onf.. V. n). CA'. snjim. p. 176, not. d.
concevais, contijuie-t-il en s adressant à Dieu, comme mie grandeur répandue en tous sens à travers les espaces infinis... Je m'imaginais que, comme la substance corporelle de l'air permet au soleil de le tra\erser sans le déchirer et sans le diviser, de même tous les corps... se laissent pénétrer dans toutes leurs parties par votre présence euNaliissante (i) ».
A cette première cause de dissentiment s'en ajoutait une autre plus importante encore. Tout en combattant la dogmatique manichéenne, Augustin persistait à admettre avec elle « deux substances opposées mais inégalement grandes » (2). « Je mettais devant le regard de mon esprit la création entière, raconte-t-il à Dieu... Je faisais de cette création une grande masse... et j'en réglais la grandeur... eu lui donnant de toutes parts des limites. Pour vous, Seigneur, je vous concevais l'entourant et la pénétrant de toutes parts sans avoir vous-même de limites, comme une mer qui serait partout, s "étendant seule à l'infini dans toutes les directions à travers les espaces immenses et qui contiendrait une éponge, si grosse qu'on voudra mais toujours finie, bornée en tout sens par son immensité (3) ». Il faisait effort pour expliquer l'existence du monde matériel, conformément à la foi de son enfance, par une action créatrice du Père Tout-Puissant. Mais aussitôt des objections très graves assaillaient son esprit : « D'oij vient le mal ? se demandait-il. Dieu, étant bon, n'a pu produire que le bien. Peut-être la matière dont il s'est servi dans son œuvre était mauvaise et il l'a formée et ordonnée mais en y laissant quelque chose d'inchangé. Pourquoi donc a-t-il agi ainsi ? Est-ce parce qu'il était impuissant à la changer et à la transformer toute entière.^ Mais ne peut-il pas tout .^ Pourquoi a-t-il voulu en faire quelque chose et n 'a-t-il pas fait plutôt, en son omnipotence, qu'elle n'existât plus ? Existeraitelle contre sa volonté ? Serait-elle éternelle ? Pourquoi donc si longtemps, pendant la durée infinie des siècles antérieurs, l'a-t-il laissée en repos et a-t-il si tardivement pris plaisir à en faire quelque chose ?... (4) »•
(i) Conf., VU. 1': .f. VIT. i rt V. iq
(2) Conf., V. 20.
(3) Conf.. VIT. 7.
(.')) Conf.. VIT, 7.
Les mêmes difficultés se présentaient plus pressantes encore à l'esprit d'Augustin, quand, au lieu de porter son regard sur lo monde extérieur, il le retournait sur lui-même, car il ne voyait nui moyen d'expliquer l'opposition du bien et du mal qui s'al'firmait en lui, sans reconnaître ici encore deux principes rivaux. A Rome, sans plus admettre apparemment le mythe de la formation d'Adam et d'Eve, professé par les Manichéens, il gardait toujours leur thèse des deux âmes, a Je pensais encore, déclare-t-il, que ce n'est pas nous qui péchons, mais je ne sais quelle nature pécheresse qui existe en nous » (i). A Milan, ayant entendu exposer l'enseignement catholique d'après lequel le mal moral tient à un simple abus de notre libre arbitre el le mal physique à un juste effet d'un jugement divin (2), il s'appliqua à se le persuader, mais sans pouvoir encore y réus&ir. (( Je ne parvenais pas à bien voir, confesse-t-il à Dieu... J étais aussi assuré d'avoir une volonté que je l'étais de vivre... Seulement je me demandais à nouveau : a Qui m'a fait ? N'est-ce pas Dieu qui n'est pas simplement bon mais la bonté même ? D'où vient donc ce pouvoir de vouloir le mal et de ne pas vouloir le bien, qui m'expose à subir de justes châtiments ?... Si c'est le Diable qui on est l'auteur, d'où vient le Diable lui-même ? Si c'est par sa volonté perverse que de bon ange il est devenu démon, d'où lui est venue cette même volonté perverse qui a fait de lui un démon-.. ? » (3).
Enfin, précisément parce qu'il persistait à regarder la natur<; humaine comme partiellement mauvaise, il répugnait à admettre qu'un Etre Parfait l'eût prise librement et se fût assujetti de son plein gré aux misères de notre condition, ainsi que l'enseigne le dogme catholique. A Rome, comme les Manichéens avec lesquels il commençait de rompre, il croyait à la divinité du Christ, mais non à son humanité : « Je me représentais notre Sauveur, votre Fils unique, dit-il à Dieu, comme sorti de la masse lumineuse qui formait votre être, afin de nous sauver.
(i) Conf., V, 18.
(3) Conf., VII, 2 init. Ambrolse professe la même doctrine, mais d'une façon rapide et très superficielle, car il s'occupe fort peu de métaphysique (Expos. Evang. sec. Luc. VIII, 36; Comment, in Epist. ad '[{Oman. (III, 17).
(3) Conf., VII, 5.
•et je ne croyais à son sujet que ce qu'il m'était, dans ma vanité, permis d'imaginer. Je pensais donc qu'une telle nature ne pouvait naître de la Vierge Marie sans se faire voir avec la chair. Or, me le figurant ainsi, je ne concevais pas qu'il pût se faire voir avec elle sans être souillé par elle. Je n'osais donc pas croire qu'il fût né dans la chair, pour ne pas être obligé de croire qu'il eût jamais été souillé )) (i). Quelques années plus tard, Augustin devait adopter à cet égard une attitude absolument contraire et voir dans le Christ un homme véritable formé comme nous d'un corps et d'une âme, quoique supérieur à nous par sa naissance virginale et sa haute sagesse, mais sans professer une foi bien nette en sa divinité (2). C'est parce que, même alors, il continuait de regarder l'idée du Verbe incarné comme contradictoire.
De toute manière donc, il était, en quittant l'Eglise de Mani, encore fort éloigné de la foi catholique. Dans son désarroi, la rhétorique seule lui restait. Aussi s'y adonnait-il avec plus d'ardeur que jamais. Lui-même nous dit, en parlant de l'entretien décevant qu'il avait eu, dans sa 29*^ année, avec Fauste : « Je ne ressentais plus le goût que j'avais éprouvé pour les études manichéennes. Je comptais encore moins sur les autres docteurs ■de la secte, quand j'eus vu l'attitude adoptée par le plus distingué d'entre eux sur les multiples questions qui me préoccupaient. Je pris donc le parti de considérer uniquement en lui l'amour dont il brûlait pour les belles-lettres, qu'en ma qualité de rhéteur j'enseignais alors à Carthage aux jeunes gens, et de lire avec lui, soit ce qu'il aimait à entendre, soit ce que j'estimais moi-même convenir à un esprit tel que le sien » (3). Ce trait est significatif et exprime assez bien l'attitude adoptée par Augustin durant toute la période troublée qui suivit cette conversation. Il se voua d'autant plus à ses occupations professionnelles qu'il y cherchait une diversion à ses incertitudes. Mais, jusque dans les lectures auxquelles il devait pour cela se livrer, il trouvait des occasions et des raisons nouvelles de douter.
(i) Conf.. V. 2o.
(2) Conf.. VII, 25.
(3) Conf.. Y. i3.
De tous les modèles proposés aux rhéteurs, Cicéroii élait, sans aucun doute, le plus célèbre et le plus étudié. On l'expliquait, avons-nous vu, d"une façon courante, dans les écoles (i), et, si les élèves étaient déjà tenus à le connaître, les maîtres surtout mettaient leur point d'honneur à l'imiter. L'épithète de « Gicéronien » était la plus flatteuse qui put leur être décernée. Et ce n'était pas seulement chez les purs lettrés qu'il en allait ainsi, mais chez les penseurs les plus sérieux, comme chez les croyants les plus sincères. Lactance avail voulu être et avait été pour se& contemporains un « Cicéron clirétien » (2). Au temps d'Augustin, dans la ville même de Milan, où il continuait, en sa trentième année, de professer la rhétorique, l'évêque Ambroise calquait son principal traité, son De Officiis, sur l'œuvre similaire du grand orateur (3), tandis que, dans la solitude lointaine de Bethléem, le moine Jérôme, au cours d'une vision, s'entendait reprocher par le Père éternel de n'être pas un Chrétien mais un « Cicéronien >; (4). Les Manichéens instruits suivaient le même courant, sans y voir aiimn mal (~->). C'est par la leclure do Cicéron
Cl) V. supra, p. 37-88.
('■i) V. H. Limbcrj.', Qiio itirr LncluiiHus (ippeUeliir Cicero chrisHiiniix, Diss. Munster, 1896, in-8° : B. Barthel, Ueber die Benûtznnq der philosophîschen Schripen Ciccros durcit Lnctanz. Progr. Slirliliii fSrlilo*.), i9o3, in-8°.
(3) V. P. Ewald. Der KinfUisa der strjiach-clc.eronidnisclD'n Mond nuf die DarsieUung der Ethik bei Ambrosius, Leipzig, 1891, in-8°, R. Thamin, Saint Aynbroise et la morale chrétienne au iv" siècle. Etvde comparée des traités des devoirs de Cicéron et de saint Ambroi.te, Paris. 1890, in-8°.
(^) liicionymi Epist.. XXII, 3o (an 384).
(5) Secunclin de Rome, écrivant à Augustin, fait allusion à \'Hortensius, en homme qui en connaît bien la doctrine {Epist., 3, init.).
que Fauste de Milèvè s'était surtout iormé (i). Augustin suivit naturellement ces exemples (2). Comment d'ailleurs n'aurait-il pas eu une prédilection spéciale pour l'auteur de MIortensius à qui il devait l'amour de la sagesse, et comment, dans le désarroi intellectuel où il se trouvait, ne se serait-il pas appliqué de tout cœur à étudier le reste de son œuvre, pour lui demander un signalement plus ample et plus précis de cette même sagesse qu'il voyait toujours se dérober ? Plus tard encore, quand il se fut donné de nouxeaux maîtres, il continua de voir en lui un penseur, de premier ordre, doni l'autoiité est toujours d'un très graïul poitls. V plus i'oite raison a-t-il dû tenir à lui et s'inspirer de ses leçons à l'époque troublée où il sorl;iil du Manichéisme sans savoir encore dans quelle autre voie il allait s'engager !
Or (j'céiou ne pouvait qu'entreteuii- le doulc et l'amener à prendre conscience de lui-même chez un esprit déjà enclin au scepticisme. Pour son propre compte, en effet, il partageait la manière de voir des philosophes de la Nouvelle Académie, aux yeux de qui l'iiomme ne peut se procurer ;me science certaine mais seulement des raisons d'agir plus ou moins probables, et, en beaucoup d'endroits de ses écrits, il s'était exprimé sur ce sujet d'une façon ti'ès nette (3). Son Hortensiiis, qui avait exercé sur le jeune étudiant de Carthage une aclion si profonde, paraît n'avoir été qu'une adaptation du .Protreptikos de l'Académicien Philon, le dernier des grands représentants de cette Ecole (/|)- II y disait, en propres termes, à la suite d'un raisonnement destiné à montrer le besoin que nous avons de la certitude et l'impuissance dans laquelle nous sommes de l'atteindre : (( Puisqu'il n'y a rien de sûr et puisque la sagesse n'est point faite de choses douteuses, lè sage ne devra jamais rien approuver » (5).
(il Lcfferat ;iliqun!5 Tullian:i> oralionos (Cnnf., VIT. ii\ <"f. xupru. p. 8,V
(■>< \-'... iln(fi-;>imo!iun virorum aut'(oiila(i inlcr quos maxime Tiilliiis non iiKucir no'^ non potest... resi^fcrc \i(l('aiinir (Cont. Ara<I.. ITT,
C'y) V. Biirnicislcr, CiVcro als Xeuftktuh'Diikrr. Piogr.. Oldoiiburo;. 18G0. in-S". Cf. C. Thiavicovuf , Essai sur les imités philosophiques de Cieéron et li'urs souires grecques. Paris, i885. in-8°.
(V) V. ('.. F. Ilcimann, De Philone Lr/n'.s.sv.'co, rrolliniji'n, i85i, p. 0: De PliUone dispiitnlin aller.i. Gottinfren, r855. p. 7 ; Tliiaucourf, op. cit., p. /4J-48.
(ô) Anf;iislin lui-mêii'.e le fait remarquer à se* élèves, dans son premier t-ait'' front. -1 <•«(/., HT, .3i).
260 l'évolution intellectuelle de salnt augustln
Aussi n'y proposait-il d'autre but à la vie que la simple recherche du vrai, qui, selon son expression, a aiguise l'intelligence et l'empêche de s'émousser » (i). Encore laissait-il entendre, en terminant, que peut-être tout finit à la mort (2). Les Académiques, qui avaient suivi de près ï Hortensias, et qui, dans leur première rédaction, faisaient intervenir les mêmes personnages, s'inspiraient aussi de Philon, et davantage encore de Clitomaque, un autre membre plus ancien de la Nouvelle Académie (3). Elles contenaient une critique de la connaissance qui dut particulièrement attirer Augustin. Cicéron lui-même s'y élevait en termes vigoureux contre le dogmatisme stoïcien, soutenu dans les unes par Lucullus, dans les autres par Yarron, et il lui opposait les divers arguments qui avaient cours chez les disciples d'Arcésilas ; (( Avec Clitomaque, je pense, disait-il, que Carnéade a accompli une œuvre d'Hercule, en arrachant de notre esprit, comme un monstre sauvage et hideux, l'assentiment, c'est-à-dire l'opinion et la témérité » (Zj). Ses autres écrits, sans dépendre aussi directement des mêmes auteurs, reproduisaient très souvent leurs doctrines et s'attaquaient comme eux à maintes croyances très répandues. Dans son traité De la divination et dans le De fato, que l'ancien partisan des astrologues, devenu ensuite leur adversaire déclaré, ne put manquer de lire et d'étudier à fond, il prenait vivement à parti tous ceux qui prétendaient connaître l'avenir et il faisait de leurs diverses théories une critique très 5errée (5). Dans le De natura deoriim, il établissait que, si on ne peut nier l'existence des dieux, on ne saurait se prononcer sur leur nature, et il mettait en relief les incohérences et les ■contradictions de la mythologie antique (6). Dans- les Tnsculanes,
(\) De Trii,.. \TV. ^0. Cf. f^iiprn. p. fiS.
(2) De Triri., XIV, 26. Augustin lui-même, après avoir cité cette conclusion, ajoute expressément : Hoc non didicerat a philosophis quos magnis laudibus. praedicat, «ed ex illa nova Academiia, ubi ei dubitare ■etiam de rebu,< manifestissimis placuit. ista sententia redolebat.
(3) V. C. Thiaucourt. p. 53-66.
(4) Acad. r>rior., II, U, 108.
C5) V. De divin.. 1. II en entier: De folo. 3. 5; fi, 11-9, 17. Augustin lui-même a noté le fait; Cicero augur inridet auguria et inridet homines corvi et corniculae vocibus vitae consilia modérantes (De Civ. Del, IV. 3o, init.), et il s'est particulièrement inspiré sur ce point de la critique cicéronienne dînant sa période sceptique. V; supra, p. aSa.
(()) De nat. deor., 1. III en entier. Augustin a noté ce double fait
VEHS LA NOLVKLLE ACADÉMIE 267
il passait en revue tous les arguments qui peuvent être apportés pour ou conire 1 "immortalité de l'âme, mais sans aboutir à une conclusion bien ferme (i). En somme, pour liii, comme pour les disciples de Carnéade, certaines doctrines pouvaient être plus vraisemblables que d'autres, mais aucune ne s'imposait comme absolument vraie. Augustin a été très frappé par ce l'ail, car il l'a expressénjcnl noté (2). Du jour où il a étudié de plus près l'auteur de l'Hortensius, il l'a considéré comme un partisan des Académiciens, ou, pour mieux dire, comme leur représentant et leur (( palron » (3). Dans ces conditions, il ne pouvait que se sentir lui-même très attiré vers eux.
Il devait d'autant mieux adopter les préférences de son illustre maître, que beaucoup de ses contemporains les partageaient à cause de la grande influence que Cicéron a^ait exercée également sur eux- Dans une de ses lettics. la première que nous ayons de lui, il constate, en effet, que les doctrines sceptiques de la Nouvelle Académie sont répandues un peu partout, et il oppose l'assurance dogmatique qui inspirait jadis tous les grands philosopbes, à la lassitude intellectuelle qui a peu à peu prévalu : « Alors, dit-il, telle était l'ardeur dont brûlaient les diverses sectes qu'on n'avait à craindre que d'approuver le faux. Cbacun,
dans hi C.lirido D'uni (TV". 3o. ,•//■,•. 'mit. et V. 9. i~). Ici .■ncorc. il ;i ,lù subir (le très bonne licnrc finfliuMicc de Cicéron.
(i) Auou<(in cilc fivqucmmenf co Irai lé dans la Cilr dr Dirii. IV. 26. iiiH. iTnsc. I. 26, 65); V. i3 fin. (Tiixc. I. ->.. /| ) : V. ?M fin. (Tiisr.. V. 19, h^): VHI. 5 (Tusc, I. i3,'29); XIV. 5 (Tusc. TV. 6,' n); MV , 7. n. ■>. (Tusc. HT. 10, 22); XIV, 8, n. 4 (Tusc, TH. fi. i:0; XIV, i5; n. 2 [Tusc. III, 5. Il): XTV, 18 (Tusc. II. -'G. G^') : WII, on.' n. r (7'usr.. T. 27. fifi), et il a dû s'en inspirci- df-s le (omps de «es premiers doutes, car la question de l"imniotfalilé df l'HUie l'ii ;dois particulièrenienl préoccupé (V. supra, p. fii-.\\>).
(3) (.lainal (licero inagrnirn e<<e opiii:doreiu -ed de sapieni ■ se t\}i,iorere [Ciml. AcatL. U^, 21). Le le\|,> visé ici se lit daii'- \r< Pn-ntirrrs A,-(tiJéiiii)iues ni. 20, fifi) : N<'c lanien ee-o i< siiin (pii niliil unquam f'id.si adprobeni. qui nuniquam adsenliai-, qui nihil o[)iner' : ^rd qiiaerinin^ de sapienfc. Ego \eio ipse et mao-mis qnidem sinn o|)in;di)i . iinn enirii suni sapiens)... Ko lit ul eirem et \a<jer latins.
(3") Isle. A<-aileniicus. qui oinnia conlendit esse incerta (D<' Cir. Ih-i. IV, .3o). Bcati quippe oniucs esse volumus, quod ipsi quippo philosopbi huius saeculi et Acadcniici d<' robus omnibus dubitanles. teste patrono suo Tullio. eoacti sunt confileri iCnuf. .luliau. dji. itupt'ri.. VI, 26, ver^. fin.).
26i^ l'évolution intellectuelle de S\[.\T AUGUSliN
obligé par les arguments des sages, d'abandonner ce que trop vite il avait cru certain et incontesté, se mettait en quête d'autre chose avec une persévérance et une attention d'autant plus grandes que le caractère des anciens avait plus d'énergie et qu'on savait bien que dans la nature des choses comme dans celle des esprits se cache une vérité profonde et mystérieuse. Or, maintenant, on a tant d'horreur du travail, tant d'insouciance pour les arts libéraux, qu'après avoir seulement ouï dire que des philosophes très pénétrants ont estimé ne pouvoir rien connaître à fond, les meilleurs esprits se replient et se ferment pour toujours à la lumière. Ils n'osent, expliquent-ils, se croire plus pénétrants que ces iinuinios, ni arriver à voir ce que Carnéade n'a point su découArir, malgré tout son labeur, son génie, ses loisirs, son érudition si vasle et si variée au cours de sa longue existence. Si, a\cc cela, luttant un tant soit peu contre la paresse, certains lisent lf'> livres qui tendent à montrer que toute perception est refusée' à notre nature, ils se plongent dans une telle torpeur qu iiiie Inunpette céleste ne les éveillerait pas » (i).
Dans la pensée d'Augustin, ces remarques s'appliquaient parliculièicniciil aux gramniaiiiens, à (pii il ropr oc^^ie ailleurs de n'ètie que des puristes (2), et surtout aux rhéteurs, qu'il présente avec uri'^ insistance très significative ( omme des a marchands de paroles n ('A). Les uns et les aulce^- s'étaient formés à l'école de Cicéron et pensaient comme lui. Les derniers, notanurient, professaient volontiers le même scepticisme à l'égard des grands problèmes de la métaphysique. Les raisons qui avaient incliné le grand orateur vers le scepticisme académique s'exerçaient également sur eux. Soucieux avant tout de bien dire, de plaire à leurs auditeurs et de bien les convaincre, ils recherchaient plus la vraisemblance que la vérité pure ; ils attachaient donc plus de prix à la philosophie de la Nouvelle Académie qu'à celle du Portique. Or \ui:!iistin se trouA\iit, par sa profession, en contact
(i) f'.iiisl.. I. ■'. C.i'ltc lettre il dn être errite vers .i8C, pou après la coniposiljnn du Ci m Ira Arndemicos. dont Aupfiistin y annonce l'envoi et Y explique le but à un de ses amis. Lonf^tomps plus tard, l'auteur des Tié1rart(iti<tn!< CI. i) explicpie qu'il a écrit ce dialo^jue « pour combattre les aipuments des Acadéuiieiens, qui inspirent à beaucoup le désespoir de déenuwir le vrai ».
(•i) Conf., I. -fS-oy.
{i) C.onf.. i\. i3, cf. :>. init.
VERS LA NOUVELLE AGAUÉftHE 269
quotidien avec eux, et, après son départ de Cartilage, il dut d'autant plus les rechercher qu'il se détachait tous les jours daxanlage de son premier milieu et qu'il se. trouvait en communion d'idées plus parfaite avec eux. Mais, dans la mesure même où il se mêla davantage à leur société, il partagea plus nettement aussi leur manière de voir.
De toute manière, donc, il se trouva peu à peu orienté vers les disciples de Carnéade : « La pensée me vint, dit-il en rappelant les dispositions où il était en se fixant à Rome, que les philosophes dits Académiciens ont montré une prudence supérieure, en estimant qu'on doit douter de tout, et en déclarant que l'homme ne peut rien atteindre de vrai... Longtemps, mon gouAcrnail, agité par tous les vents, fut retenu par eux au milieu des flots » (t). (( 0 grands hommes de l'Académie, s'écriait-il peu après à Milan, rien de certain ne se laisse établir pour la conduite de la vie » (■?.). Chez lui, la foi enthousiaste des années précédentes avait fait place à un doute obstiné. Nous ne saurions, dès lors, bie,i;i comprendre le cours de son évolution intellectuelle sans étudier de très près ce nouvel état d'Ame.
(i) Coiif.. V. 19.^ Cf. ilnd.. V. 25 ot De vif. beat., 4. (2) Cnnf., VT. 18.