‹ L'évolution intellectuelle de saint AugustinChapitre 25 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La théorie des origines exposée par Mani décrit d'abord l'état de choses primitif, ensuite la création du monde, enfin l'apparition d'Adam et de l'humanité. La réfutation qu'en a faite Augustin comprend donc aussi trois parties bien distinctes qui se calquent exactement sur les précédentes mais qui en sont l'antithèse absolue

A vous en croire, dit l'ancien Auditeur à ceux qu'il a quittés, les deux natures du bien et du mal formaient à l'origine deux Royaumes rivaux qui n'avaient absolument rien de commun. Mais le tableau que vous nous faites de chacun d'eux montre que les qualités ou les défauts de l'un existaient pareillement chez l'autre.

Tout d'abord, le Royaume de la Lumière que vous nous représentez comme étant en lui-même absolument parfait, s'offre, vu de plus près, sous un aspect tout autre. De votre propre aveu, il était limité, puisque, d'après l'Epître du Fondement, « d'un côté et sur un flanc de cette terre brillante et sainte » se

280 i.\L\Ui-LTlUN i.MELLliCTLKLLE DE SALNT AUGUSTIN

tenait la Terré des Ténèbres. Quel que soit le « côté » visé ici, ce que le texte cité se garde Lien de dire, une telle manière de parler suppose qu'il y en aAuit au moins un autre ; sinon, il aurait fallu dire u au côté », non « à un côté »; nous disons bien, en effet, (( à un œil n ou « à une mamelle », parce que nous avons deux yeux ou deux mamelles, mais nous nous r ferions tourner en ridicule si nous disions a à un nez » ou « à un nombril », car nous ne saurions jamais en avoir cju'un. Le Royaume de la Lumière se trouvait donc borné, tout au moins, en deux sens (i).

Comment osez-vous a'yre, après cela, qu'il était incorporel, tout en ajoutant que son voisin ne l'était pas P Un corps peut-il se trouver a à côté » d'un esprit ? (2). Vous expliquez quil n'était limité que par rapport au Royaume ténébreux. Celui-là n'aurait dû l'être, eri ce cas, que par rapport à lui. Pourquoi alors ne concédez-vous pas que tous les deux étaient illimités en dehors des endi-oits par où ils se touchaient ? Vous évitez d'en convenir pour n'avoir pas l'air de les faire absolument égaux, et vous dites plutôt, non en public, niais en secret. i| seulement aux esprits trop curieux, que la Terre lumineuse s'étendait partout à l'infini, sauf daiis la direction de celle des Ténèbres, et qu'au contraire celle-ci, tout en étant sans limites dans sa longueur et dans sa profondeur, se trouvait surmontée en haut pai- \m espace vide et ens( ru > -ur deux bords, à son extrémité, par sa voisine. Remarquez combien cela s'accorde peu avec l'i n^( ignement de Manichée, qui dit que la région de la T,umièTe touchait sa voisine seulement par « un côté » et sur « un flanc » (3)- Voyez surtout combien, malgré sa prétendue beauté, la première devait paraître laide ^avec cette pointe qui y entrait en bas et ce vide qui s'y montrait en haut. C'était comme une corne monstrueuse fendue en dessous par un immense coin et offrant au dessus une large ouverture béante. La Terre des Ténèbres se présentait dans des conditions assurément meilleures. D'abord, elle l'envahissait, sans être à. son tour envahie. De plus, elle était parfaitement une, tout en la divisant (4).

Peut-èlre expliquerez-vous autrement leurs rapports. Quelle

(i) C(,nl. Epist. Man., 22.

(2) Cont. Epist. Man., 22, fin.

(3) Cont. Epist. Man., 28.

/4j Cont. Epist. Mon., 24, 28.

CRITIQUE DE LA DOGMATIQUE l\L\MCUÉENNE 1^1

que soil rexplicatioii à laquelle vous \ous arrèlerc/, vous serez toujours bien forcés de convenir que les frontières des deux Royaumes formaient une certaine li'gne, soit droite, soit courbe, soit brisée (i). Si cette ligne était brisée, la Terre lumineuse avait, malgré la* sainteté dont vous la gratifiez, quelque chose de tortueux, car elle devait décrire les mêmes zigzags que sa rivale. Sans cela, elle en aurait été séparée, sur divers points, par des cavernes infiniment profondes, dont le vide l'eût limitée, contrairement à vos affirmations. Mieux eût valu alors qu'elle s'en écartât tout à fait, car les Puissances des Ténèbres, ne pouvant voler dans ce vide, mais seulement y tomber sans relâche, n'auraient jamais pu arriver jusqu'à elles (a). Si la Terre ténébreuse formait auprès d'elle une ligne courbe, elle aussi devait en décrire une autre qui était ou concave ou convexe. Ou bien elle se laissait envahir par sa voisine, ou bien elle l'envahissait. Dans les deux cas, le spectacle était fort laid. Or on ne peut pas en concevoir un troisième oiî elle aurait présenté une ligne droit.' ;'i la courbe ennemie, car alors elle n'aurait pas été' atteinte, coiiime vous dites, sur im côté, mais seulement sur un point. Elle aurait certes bien dû. en pareil cas, s'écarter un tant soit peu plus loin, pour être tout à fait isolée et n'aA^oir aucune incursion à redouter ! (3). Enfin si les deux Terres formaient, en se touchant, une ligne droite, je ne vois plus entre elles ni des vides béants, ni une pénétration choquante, mais une adaptation et une harmonie absolument parfaites. La Lumière s'accordait, d'une façon merveilleuse, avec les Ténèbres et se joignait à elles, jusqu'à ne faire, pour ainsi dire, qu'un avec elle. On ne saurait, assurément, concevoir un désordre plus grand (4). De toute manière, donc, cette Terre sainte et bienheureuse, que vous rêvez, nous apparaît singulièrement imparfaite et viciée.

D'autre part, tous les défauts que vous lui attribuez sont imputables, dans votre théorie, à Dieu lui-même. Sans doute, vous distinguez le Père éternel, le Royaume administré par lui, et la Terre sur laquelle habitent ses sujets. Mais, si nous devions voir là trois natures distinctes, comme chacune s'oppose à celle

") Conl. i:jiisl. Man., 28.

(-0 Cont. Ëpisl. Man., 28.

(•i) Conf. Episf. Man., 28.

Cl) Conl. Kpist. Mail., 38.

des Ténèbres, nous devrions, au total, en compter quatre. Si nous admettions que le Père et son Royaume avaient une seule essence et que la Terre seule en possédait une autre, nous en aurions encore trois. Or votre doctrine n'en admet jamais que deux (i;. Pourquoi d'ailleurs la Terre lumineuse appartiendraitelle à Dieu, si elle n'était point un prolongement de sa substance ? Serait-ce parce qu'elle a été faite ou engendrée par lui ? JVon, car vous la dites aussi primitive que lui. Ce serait, alors, uniquement parce qu'elle se trouvait à sa portée et près de lui. Mais vous ne pouvez recourir davantage à cette explication, car cela vous amènerait à dire que la région des Ténèbres, qui touchait celle de la Lumière, devait lui appartenir aussi bien. De toute nécessité, la Terre lumineuse doit être identifiée avec le Père, et tout ce que vous dites d'elle s'applique également à lui (2). Quel Dieu informe vous nous offrez ! Borné d'un côté par l'Empire du Diable, avec qui il entretient des rapports incessants, allant vers lui et se laissant atteindre par lui, il réalise en soimême cotte confusion des deux natures dont vous vous plaignez tant (3).

Par contre, ce domaine ténébreux, que vous lui opposez et dont vous faites un amalgame monstrueux, où le mal, d'après vous, existait seul et sans aucun mélange, ne nous apparaît point, si nous l'examinons de près, aussi mauvais que vous le dites. D'abord, au lieu de nous le présenter comme une matière informe, qui n'a ni qualités, ni ordonnance, ainsi que font les poètes quand ils nous parlent du chaos, a^ous y distinguez plusieurs natures, et vous y assignez à chacune d'elles une place déterminée avec des qualités spécifiques. Bien plus, dans chacune des régions ainsi délimitées et caractérisées, vous amenez des habitants 'dont les mœurs et le tempérament semblent exactement adaptés à leur milieu. Or un tel ordre est par lui-même un bien extrêmement précieux (4).

(i) Cont. Epist. Man., 26.

Ta) Cont. Epist. Man.. 26; Cont. FeL, 17. 18. Dans le premier de ces deux passages, Augustin vise plutôt à établir contre les Manichéens que la lumière a dû être produite par Dieu, et non point engendrée, mais créée. Or l'idée de la création ne s'est imposée à lui que plus tardivement (V. supra, p. 261). Le second texte, qui en fait abstraction, nous présente, sur ce point, sa pensée sous une forme plus primitive.

(3) Cont. Epist. Mnn., 26.

(4) Cont. Epist. Man., 82; De mer. Man., 16, 17.

Ou peut k' Uou^el• seulement un peu artificiel et parfois même bien chimérique, quoique vous l'ayez imaginé d'après ce qui se passe autour de nous. Vous dites que les serpents sont nés dans les ténèbres, peut-être parce qu'ils ne voient point à leur naissance. Mais certains d'entre eux ont une vue très perçante et aiment la lumière. Je ne conçois pas d'ailleurs comment les ténèbres pourraient bien enfanter. Ne répliquez pas que celles dont il s'agit ici diffèrent fort de celles qui nous entourent, car, en ce cas, vous pourriez parler à tort et à travers, sans plus bavoir ce que vous dites, et rien ne vous empêcherait par exemple de soutenir que le silence a engendré des sourds et des muets. Je comprends que vous mettiez dans l'eau tous les êtres qui nagent et dans le vent ceux qui volent. Mais je ne vois pas pourquoi vous placez les quadrupèdes dans le feu et les bipèdes dans la fumée. Vous dites que c'est parce (jue les premiers ont le sang très chaudj étant à la fois voraces et sensuels, et que les seconds sont orgueilleux et s'élèvent autant qu'ils peuvent. Cependant, beaucoup d'hommes surpassent en voracité tous les quadrupèdes en général, et on souffrirait à trouver des animaux pins gloutons que les oies. Quant à la sensualité, elle est grande, sans doute, chez le cheval, qui se précipite en hennissant vers la cavale ; mais elle se montre plus brûlante encore chez les passereaux, en comparaison desquels les étalons eux-mêmes sont de glace. D'autre part, si la fumée s'élève dans l'air et rappelle en cela les orgueilleux, on peut dire la même chose de la poussière, qui monte souvent tout aussi haut, et des nuages qui de loin se confondent avec elle. Pourquoi donc ne faites-vous naître qu'en elle les bipèdes ? Ne devriez-vous pas plutôt éviter de rien mettre dans la fumée et dans le feu, pour la même raison qui vous -a amenés à placer certains êtres dans le vent et dans l'eau ? Ne voyez-vous pas que, si l'eau et le vent sont favorables à la vie, le feu et la fumée lui sont contraires ? Il est a rai que vous leur attribuez, dans celte Terre malheureuse et maudite, une vertu plus grande qu'en ce monde. Mais c'est là, précisément, un nouveau point sur lequel la fausseté de vos doctrines va se n)nnifester d'une façon, encore plus'sensible (i).

Les éléments que vous admettez dans le Royaume du mal y ont toutes les qualités qu'ils possèdent autour de nous, et d'autres^

(\) Cnni r.;,isl. Mnit.. S-^î.

ii84 l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIN

encore, que nous ne leur connaissons point ici. Pourquoi donc dites-vous qu'ils sont d'une nature absolument mauvaise ? Je déteste, comme vous, les ténèbres ; louez, comme moi, la fécondité qui est en elles, du moment où vous leur attribuez « des productions qui leur sont propres », car elles ne peu^-ent rien produire que si elles réalisent les conditions indispensables à la \ic, (Il disposant d'une façon régulière les membres des êtres auxquels elles donnent naissance. Je déteste, comme vous, la fange ; louez, comme moi, la fomie corporelle des eaux, dont toutes les parties exactement semblables se réunissent et s'accordent pour ne faire qu'un tout, et qui engendrent, à leur tour, une race nouvelle et harmonieuse. Je déteste comme vous la violence des venis ; louez, comme moi, leur nature, leur continuité avec leur diffusion, et cette propriété remarquable qu'ils ont de porter en eux des volatiles, en leur permettant, non seulement de vivre, mais de passer rapidement d'un endroit à un autre par un mouvement des ailes égal et uniforme. Je déteste, ("onimo vous, l'effet corrupteur du feu; louez, comme moi, sa Aigiiciii i^('iiilale, sa température propre h la fonnation et à l'entretien do nouvelles espèces animales parfaitement équilibrées. Enfin, je déteste, comme vous, l'obscurité de la fumée ; louez, comme moi, l'accord de ses parties, dont aucune ne diffère (les aiiiKs, et aussi la vertu merveilleuse que vous lui accordez là ol qu'elle ne possède point ailleurs d'engendrer et. d'entretenir des êtres vivants tellement parfaits que tous les autres leur s*"/!! subordonnés (i).

Tous ces éléments montrent une vitalité d'autant plus prodigieuse qu'après avoir donné naissance à tant d'êtres divers, ils les nourrissent d'eux-mêmes, sans le travail de l'homme, sans l'intervention même du soleil. Tls ne sont soumis ni aux lois de l'agricultuie, ni seulement à celles des saisons. Spontanémont et sans effort, ils multiplient sans cesse leurs produits, avec une fécondité que rien n'arrête. Tls sont comme les citronniers que nous voyons se couvrir de fleurs et de fruits durant l'année entière. Encore n'ont-ils pas besoin, comme eux, d'être arrosés ! (2).

Mais nous ne ^fuirions f.iirc leur éloge sans admirer paroil-

fi) Conl. Episl. Muh., 33. Cf. De inor. Man., lO. (3) Coni. FousL. XXI, 12.

leiueiit et davaiilage encore les èUcs innombrables qu'ils ont lait vivre et subsister. En effet, ceux:ci devaient forcément participer aux riclies qualités que nous venons de découvrir dans leurs milieux respectifs. Qu'ils fussent capables de ramper, de nager, de voler ou de marcher, tous avaient la vie, avec l'accord mutuel el la solidarité étroite des parties qui la caractérise. Tous se nourrissaient d aliments appropriés, et se reproduisaient si bien que des êtres engendrés par eux avant terme pouvaient tomber du i iel sur la terre sans perdre pour cela leur première vigueur. Tous possédaient la faculté de sentir, celle même de comprendre et de se déterminer librement, car nous les voyons contempler du milieu des Ténèbres le Royaume de Dieu, puis écouter les propositions qui leur sont faites à son sujet, pour y adhérer enfin de leur plein gré (i). Et ils n'avaient pas besoin de passer comme nous, afin de^ se former, sous la férule des premiers maîtres; puis à l'école des grammairiens et des rhéteurs. Quel dommage que Fauste n'ait point été appelé à pérorer au milieu d'eux contre la Lumière et en pleines ténèbres ! Tous l'auraient ^compris et approuvé. Ici au contraire, à l'entendre parler en sens inverse, on le traite de séducteur et d'ignorant, et, en dehors des quelques (^isciples qui l'applaudissent, on ne trouve pas une bête quelconque qui l'écoute, pas même un simple bidet. On dirait que la substance divine, en pénétrant chez tous les animaux, n'a réussi qu'à les rendre absolument stupides. Combien leurs premiers ancêtres se montraient plus parfaits ! Combien ils ont perdu, en mêlant ce que vous appelez « leur nature pestiférée )) à celle des esprits lumineux, afin d'améliorer leur propre condition ! (2). En quoi étaient-ils donc mauvais ? « Ils s'attaquaient, dites-vous, ils se tuaient, ils se '^':' oraient ». Entre eux la discorde ne devait pas être si grande que vous le dites. Ils s'accordaient au contraire fort bien, puisqu'il- formaient une société innombrable, puisqu'ils se réunissaient pour délibérer en une immense assemblée où ils se rangeaient à un avis commun, puisqu'ils étaient soumis à des princes légionaux, qui se subordonnaient aux-mêmes à un chef suprême placé au centre de leur Empire (3).

(I. D,' ]fr,r. Mail., i 'i . i.'.. i": Conf. Faust.. \XI. lo. O) ConL Faust., XXI .10.

(^) ConL Faust.. XXI, i',.

Si tous avaient les riches qualités que nous venons de découvrir en eux, bien mieux doué encore devait être le monarque souverain que vous placez à leur tête. Il ne possédait pas seulement un corps formé de membres harmonieux et une âme capable den produire et d'en régler les mouvements, mais encore une intelligence remarquable et une puissance prodigieuse. Sans cela, il n'aurait pu donner à la multitude de ses sujets des lois appropriées à leur nature, ni surtout les leur faire accepter malgré leur turbulence. Il était donc bien meilleur que vous ne l'avouez. A le juger d'après le tableau que vous faites de lui, il se présentait, dans sa sphère, comme l'égal de Dieu. D'après la suite de votre exposé, il lui était même bien supérieur (i).

Un jour, dites-vous, le Prince des Ténèbres, désireux d'avoir part à la Lumière, pénétra dans les Etats du Père Eternel, et celui-ci envoya, pour l'arrêter, son propre Fils, qui fut assailli par lui et dépouillé de tous les bons éléments dont il était muni. Voyez combien le Diable l'emporte ici sur son rival 1 L'un ne voulait que jouir d'un bien dont il était privé : l'autre l'a traité en ennemi et n'a cherché qu'à lui faire du mal (2). L'un amenait ses sujets vers une Terre bienheureuse, où ils avaient tout à gagner : l'autre a envoyé les siens se battre contre des adversaires redoutables qui pouvaient leur nuire très gravement. L'un a réussi dans son entreprise et bénéficie encore largement de son premier succès : l'autre, vaincu par lui, ne s'est pas complètement relevé de sa défaite (3).

A ce propos, et abstraction faite de tout parallèle, une question importante se pose à laquelle vous ne pouvez répondre. Pourquoi Dieu a-t-il éprouvé le besoin de se défendre contre le Démon, puisqu'il était, aous ne pouvez le nier, inviolable en lui-même ? Vous dites que c'est là un mystère qui échappe à notre faible raison. Mais vous n'avez pas le droit de recourir à cet échappatoire, car vous nous avez constamment promis df>

(1) Conl. Episi. Man., 34; Ccmi. Faust., XXI, i/i,

(2) C<mt. Faust., XIX, 7\.

(3) Cont. Faust., XXI, 16.

tout nous expliquer par des raisons loyique^ {i). Le problème se pose très pressant devant vous, et il devient, en se précisant, plus insoluble encore. Dieu ignorait-il ce qui allait arriver, ou le prévoyait-il P Dans le premier cas, il avait une vue singulièrement courte ; dans le second, il était constamment tenaillé par la crainte, et il ne pouvait, dès lors, goûter de vrai bonlieur (2). Peut-être direz-vous qu'il n'avait rien à redouter, étant hors des atteintes de son rival. Dans cette hypothèse, il a fait preuve d'une extrême cruauté, en soumettant des êtres issds de lui à une épreuve terrible dont les suites devaient peser très lourdement sur eux et dont le besoin ne se faisait aucunement sentir. Sa conduite apparaît même d'autant plus inique qu'il ne les a pas livrés comme des otages qui devaient être respectés, ni comme ces appâts qu'on montre simplement au loup envahisseur, pour l'attirer au piège, mais comme une proie véritable, dont le démon • allait s'emparer sans être le moins du monde disposé à le rendre (3). Oserez-vous avouer, au contraire, qu'en n'opposant aucune résistance il s'exposait aux préjudices les plus graves ? Vous arriverez ainsi à soutenir qu'il n'était pas incoiTuptible et que sa perfection, déjà si limitée, pouvait se perdre (4). Sans doute, selon un de vos Docteurs, Dieu n'a point eu l'intention de se défendre ; il ne s'est proposé que de mettre dans l'ordre les puissances mauvaises. Seulement, le souci que vous lui attribuez de bien discipliner ses adversaires ne s'accompagnait pas en lui d'une bonté correspondante à l'égard de ses propres sujets, puisqu'il les a lancés dans une guerre pernicieuse pour foi'cer l'ennemi à la paix. Pareille aventure, d'ailleurs, ne serait point arrivée, s'il n'avait point été sujet au changement et à la corruption, car les âmes issues de lui fussent restées alors inaltérables (5). Un autre d'entre vous s'est bien efforcé d'écarter cette solidarité compromettante en expliquant que Dieu était inviolable et que seul son Royaume

(i) Ciint. Fnrliin., tO .init. et suiv. (-i) Conl. Fausf.. XXI. i5. init. C^) r.oiU. Faitsl., XX. 17.

('\) Ccmt. Forltin.. 7, o3-a6 : Cnnf. Faust.. XXI, l'i, fin.; XXII. 22; C.oitl. Fetic. Il, I. fin., ç}. fin.. l'i-aa; Cont. Secimd., 20; Enarr. in Psalnu. r.XL, ii: Srrn,.. CLXXMI. ', ; Evodius, De Fide, 18. Cf. supra,' p. ■^'lO-

(5i D<' Mor. Mun.. ro ; Cf. Dr Contin.. i\.

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pouvait èlre violé. Malheureusement, une telle explication est ruineuse pour votre doctrine générale et l'auteur auquel je faisais auparavant allusion s'est bien gardé de la donner. On ne saurait, en effet, s'y rallier sans distinguer trois principes premiers, dont un serait inviolable et un autre violable, tandis que le troisième effectueiait la violation. Or, votre foi ne permet d'en admettre que deux dont l'un est immuablement bon et l'autre irrémédiablement mauvais (i). En fait, d'après l'enseignement officiel que vous avez reçu, Dieu ne fait qu'un avec son Royaume; lorsque celui-ci a été envahi et dévasté, c'est lui-même qui l'a été. Il n'est donc pas seulement sujet au cliangement et à la corruption, à l'indigence et au péché ; il a souffert, il souffre encore de tout cela en chacune des âmes qui sont tombées et qui restent toujours au pouvoir des démons. Chacune est un morceau de lui-même, un fragment de son être, car chacune est con'mc un / membre » du Premier Homme, qui a été engendré par lui et participe à sa propre substance (2).

Quel rôle singulier vous faites jouer à ce fils de Dieu, que vous nous présentez comme l'agent direct, de notre perte ! D'abord l'idée seule d'une lutte engagée par lui en lin temps où le monde n'existait pas encore est vraiment incroyable ; et \ous jirétendez pourtant nous rapporter des traditions non seulement dignes d'être crues, comme le serait par exemple l'histoire d'une guerre survenue jadis entre les Perses et les Scythes, mais encore tout à fait démontrables (3). De plus, vous donnez à ce jouteur une armure étonnante, faite d'eau, de vent et de l'eu. Pourquoi pas aussi de ténèbres et de fumée P Parce que, dites-vous, ces deux derniers éléments sont mauvais par nature. Les trois premiers l'étaient cependant bien aussi chez les démons ! Mais, nous expliquez-vous, l'eau, le vent et le feu peuvent être bons. Qu'est-ce donc qui empêche la fumée de l'être également .^ D'ailleurs l'air ne s'oppose pas plus à cette même fumée qu'une eau ne peut s'opposer à une autre, ou un vent à im autre. Seule, la lumière est le contraire des ténèbres, et, puisque le Christ allait lutter contre les Puissances ténébreuses.

(i) De Mor. Mnn., 26.

(2) /),' Mnr. Mail.. 2r-v2: EpisL, CCXXXVI. 2 fin.: De nnl. bon.,

(3) Cont. Episl. Miui., i5.

CRlTigUi; DE LA DOGMATIOLE M VNICIIKKVNE 2.^^^

c'est d'elle seule qu'il devait se couvrir (i). Surtout, comment osez-AOus dire qu'il transforma et métamorphosa ces éléaiients dont il s'était imiiii, pour que ce subterfuge lui permît de se rend le maître des \ertus opposées, tandis que celles-ci restaient dans leur nature propre ? Dans cette étrange conception, il se trouve que les Démons, qui fonnent le Royaume de la fausseté, sont restés dans la vérité pure, tandis que le Fils de Dieu, qui (ombattiiit pour celle-ci, -s'est présenté comme un faussaire. Ou bien vous dites vrai, et alors vous n'êtes pas du nombre de ses disciples, et vous ne devez point aous réclamer de lui ; ou bien vous avez à cœur de l'imiter cl on ce cas vous êtes des menteurs (2). Au reste, sa ruse n'a point eu grand succès et sa puissance lui a foit peu servi. -Pris par ses adversaires et dépouillé par eux, il n'a ph leur être arraché qu'avec peine et une grande partie de la substance divine qui lui ;i ('l('' ravie demeure encore en leur pouvoir.

Vous donnez, d'autre paît, à l'Esprit Puissant, par qui s'est opérée sa délivrance et de qui vient le monde, des auxiliaires bien fantaisistes. Rappelez-vous, à ce propos, le cantique amoureux où votre Eglisie passe en revue les faux dieux auxquels elle se prostitue. Déjà, vous faites preuve d'une imagination bien déréglée, quand vous saluez le « souverain Roi, portant le sceptre et couronné de fleurs ». Si vous osez, contrairement à vos principes, incarner en lui la nature divine, vous devriez bien lui ôfer ses fleurs, car une épouse modeste ne les souffrirait point, ou.' tout au moins, son sceptre, car la sévérité du pou- Aoii- s'allie malaisément avec une telle mollesse (.3). \ous allez plus loin encore dans vos rêves luxurieux, quand vous lui adjoignez, lout en 'le présentant lui-même, par une inconséquence bizarre, comme infini, douze Eons, tout fleuris, qui sont disposés autour de lui en quatre groupes ternaires, et, outre ces grandes divinités, « des armées d'autres dieux », établis dans de fictives demeures, où souffle un air salubre, dans des champs où abondent les parfums, dont les arbres et les monts, les mers -et les fleuves laissent perpéluellement couler un doux nectar (/j).

Il 1 C(,iil. Fr.iisL. 11. '^.

(-i) Conl. Fniist.. II. ', : VI. o /'»• ; XII. \.

(3) Cont. FdusL, XV. 5.

' \\ Ciiil. Finisf., XVl' 5, 6.

290 l'évolution intellectuelle de saint augustl^

Mais vous mettez le comble au dévergondage de votre esprit, quand, en ce monde même, vous faites apparaître, après le Premier Homme, qui a servi à le former, outre l'Esprit Puissant, qui a présidé à sa constitution, le grand Splenditenens, « portant six visages et six bouches et tout resplendissant de lumière », le Roi d'honneur, entouré des armées angéliques, Adamas, le héros belliqueux, tenant d'une main un glaive et de l'autre un bouclier, le Roi de gloire, qui pousse les trois roues du feu, de leau et du vent, enfin le grand Atlas, qui porte le monde sur ses épaules, et qui, agenouillé, le soutient des deux côtés avec ses bras. Vous félicitez Manichée d'avoir banni pour toujours les figures, et de n'avoir rien dit, dans ses écrits, qui ne fût rigoureusement vrai et évident. Où donc avez-vous rencontré ces hauts personnages que vous chérissez tant ? Montreznous, sinon le Premier Homme, partant en guerre avec ses cinq éléments et l'Esprit Puissant, organisant ses membres, dispersés, du moins ce Splenditenens, qui tient le monde suspendu, et cet Atlas qui en supporte la masse, de peur que votre fable ne puisse, comme sur le théâtre, arriver à la chute finale du rideau. Ils sont si absorbés par leurs occupations qu'ils ne peuvent venir à vous, bien qu'ils eussent grand besoin de se faire frictionner délicatement par vous, après leur grand labeur, l'un ses mains et l'autre ses épaules (i). Convenez que ce sont là de pures fictions, en tout semblables à, celles des païens. Encore ceux-ci, malgré le dédain que vous avez pour eux, se montrenl-ils, à cet égard, bien supérieurs à vous. Sans doute, ils ont des mythes analogues ; mais ils n'en .sont point dupes, car, s'ils n'y voient pas un simple caprice de leurs poètes, c'est qu'ils leur font figurer une réalité matérielle ou inorale. Pour eux, chacun correspond à un objet précis. Ainsi, Vulcain est boiteux, parce que le feu terrestre s'aA-ance au hasard ; la Fortune est aveugle, parce que beaucoup de choses arrivent ici-bas contre nos prévisions ; les trois Parques roulent sans cesse autour de leur fuseau un fil de laine qui glisse entre leurs doigts, parce' que le temps se forme d'un passé déjà réalisé et d'un avenir plus ou moins rapproché qui va le rejoindre en pissant par le moment présent ; Vénus est l'épouse de Vulcain et se rend coupable d'adultère avec Mars, parce que la luxure s'allie

Ct) Conl. Fnusf.. \V. 5: XX, 9. 10.

naturellement à la chaleur et accompagne par un abus regrettable la prolession des armes ; Cupidon est un enfant ailé et armé d'une flèche, parce que l'amour est déraisonnable et inconstant et qu'il blesse les cœurs. Assurément quelques-unes de ces divinités représentent de véritables vices. Mais, du moins, elles ont un objet réel. Dans l'ensemble, au contraire, les vôtres ne .répondent à rien (i).

Parmi tous les êtres auxquels s'adressent vos hommages il n'y a que les deux grands Luminaires qui existent vraiment. Encore les concevez-vous tout autres qu'ils ne sont. Contrairement à toutes les apparences, aous voyez en eux des navires aériens, de sorte qu'avec eux vous n'êtes pas seulement dans l'erreur mais vous y naviguez (2). De plus, tandis que le soleil se montre à tous les yeux comme un globe brillant, vous lui donnez trois côtés, car vous le faites apparaître au monde et sur la terre par une fenêtre triangulaire ouverte sur le ciel, ce qui vous amène à courber devant lui le dos avec la tête. Quel artisan eût jamais fabriqué un bateau sur un plan si bizarre ? (3). Comme si cela ne suffisait pas, au ridicule vous ajoutez l'odieux, en faisant apparaître sur la barque solaire de belles jeunes filles et de beaux jeunes gens qui excitent de loin la concupiscence des Princes des Ténèbres et font couler de leurs membres la substance divine. Peut-on concevoir obscénité plus grande ? (4).

C'est avec des mythes de ce genre que vous prétendez rendre compte des phénomènes naturels. Vous dites que Manichée en a définitivement dissipé le mystère. De fait, il essaie bien de nous les expliquer, mais ce qu'il en dit s'accorde fort mal avec ce qu'en enseignent Is philosophes, dont les théories se montrent, à ce sujet, beaucoup plus raisonnables et se trouvent, au moins en partie, vérifiées par les faits. Ces sages ont prédit longtemps à l'avance des éclipses du soleil et de la lune, avec les circonstances précises de leur apparition, ce que jamais lui-même n'a pu faire (5). Qu'est-ce qui l'obligeait à écrire sur ces matières que tout le monde peut ignorer sans honte ? On

(i) Cont. Faust., XX, 5, 9.

(3) Cont. Faust., XX, 6.

(.3) Cont. Fau^t., XX ,6.

{^) Cont. Faust., XX, 6 fin.; De nat. bon., M.

(5) Conf., V, 4, 6. Cf. supra, p. 287-238.

dirait qu'il ne la fait qu'afin de nous permettre de voir, par celles de ses affirmations qui peuvent être contrôlées, combien peu de créance nous avons à accorder aux autres. En effet, il ne peut se tromper sur un seul point sans montrer par là même qu'il n'a point parlé, comme il le prétend, au nom du Saint- Esprit (i). Du reste, il ne s'est pas mépris seulement sur le monde mais encore et tout autant sur l'homme.

C'est particulièrement pour expliquer la formation d'Adam et d'Eve que Manichée a écrit l'Epître du Fondement. Il y donne toul d'abord à entendre qu'après avoir suivi son exposé nous pourrons pénétrer dans ce mystère sans aucun embarras. Or ce qu'il nous en dit, dans la suite du texte, est non seulement absurde mais révoltant. Il y expose, en effet, avec une folle gravité, qu'on s'assimile la substance divine par la manducation de cerlaiiis aliments, bien plus, qu'on la transmet à d'autres dans l'union sexuelle, et que, par ce double procédé, les produits avortés des Princes des Ténèbres l'ont .attirée en eux et plus tard emprisonnée en nous. Quelle fiction grotesque et monstrueuse ! (2)-

Couibien vous êtes inconséquents, lorsque vous venez nous dire, après cela, que vous êtes les « Temples de Dieu » ! En parlant ainsi, ce ne sont point vos ânies spirituelles que vous avez en vue, car vous les présentez plutôt comme ses « membres », mais seulemejit les corps en (jui elles résident. .Avez-vous donc oublié que ceux-ci ont été fabriqués par le Diable pour les empêclier de retourner au ciel, et qu'elles s'y trouvent enchaînées ronmie en une prison ? N'est-ce pas, précisément, pour les débarrasser de ces liens matériels que le Christ, d'après vousmêmes est venu ici-bas ? (3).

Plus étrange encore que tout ce qui précède est l'idée que vous vous faites de ce Fils de Dieu qui doit sauver les hommes ? Quelle fantaisie vous a pris, tout d'abord, de mettre sa Force

( I) Conf.. V. s. Q.

(3) Cont. Ejiist. Mail.. l 'i : De nui. bon., kn.

(•".) Coiil. Faust.. \VI, i5.

CmTiQUE DE LA DOGMATIQUE MANICHÉENNE 2.\)'.i

dans le soleil et sa Sagesse dans la lune ;' Si nous vouliez séparer ces deux attributs pour les placer en des régions distinctes, vous auriez du, tout au moins, pour donner à \os fictions une certaine vraisemblance, intervertir leurs places, car la force est faite pour agir dans le mystère et la sagesse pour éclairer ou même pour briller ; la première devrait donc résider plutôt dans la lune et la seconde dans le soleil. Mais l'idée même d'un tel ilédoublemeut est lout à l'ait inconcevable. A oyez quelles contradictions elle amène à sa suite. L'Esprit Saint n'est point le Christ, et pourtant il ne se sépare point de lui, puisqu'il réside dans iair qui entoure le monde entier et tout particulièrement les astres. Le Fils de Dieu, au contraire, se partage lui-même, et dans quelles conditions bizarres ! Ses deux parties tantôt s'éloignent et tantôt se rapprochent, ce qui fait que sa sagesse est plus ou moins forte et sa force plus ou moins sage, quoique les perfections divines, par leur nature même, ne puissent recevoir d'augmentation ni de diminution. Bien plus, par une plaisanre coïncidence, c'est quand la lune est à son plein qu'elle a le moins de force. De quelle infirmité et de quelle folie ^o^ls faites vous-mêmes preuve avec toutes ces fables ! (i).

Dites-nous donc, maintenant, à qui ce divin libérateur a confié les navires célestes, quand, pour notre salut, il est descendu sur la terre ! (2). 'Expliquez-nous surtout pourquoi il s'est montré d'abord sous la forme d'un serpent, ensuite sous celle d'un homme formé de chair et d'os. Ce sont là, dites-vous, de pures apparences.- Ainsi, d'après vous, le Christ, qui est la Vérité même, a eu recours au mensonge, tout comme le Premier Homme, de qui, d'ailleurs,, vous le faites venir (3). A vous en croire, le véritable Jésus n'a point eu de corps réel et ne doit pas être confondu avec le fils de Marie et le crucifié du Calvaire. Combien allons-nous donc admettre de ces sosies ? (4). Vous en comptez encore un autre qui n'est pas moins fantaisiste que tous les précédents. D'après vous, en effet, le Chiist se trouve répandu da?is l.i uaiiire enlièro et dans chacune de ses parties.

(i) Cc-7,^ Faust., XX, 8.

(2) Conf. Faust., XX, 11.

(3) De G>'n. conf. Mon.. II. Sq ; Conf. Epist. Man.. 9: In Evang. loh, Iraçt., VIII, 5; Cont. Faust., II, 4.

(.''1) Cont. Faust., XX, 11.

II est comme l'âme de tous les objets qui nous entourent. Mais, en ce cas, il se morcelle, comme eux, à l'infini et il n'a qu'une unité tout à fait illusoire. Direz-vous qu'il reste toujours un, parce qu'il garde à travers tous les êtres une même substance ? En raisonnant ainsi, vous l'identifierez aussi bien avec Atlas et le Splenditenens, avec le Roi d'honneur et avec l'Esprit Puissant, tout comme avec le Premier Homme, car vous ne pensez point qu'il diffère d'aucun d'eux par nature. Votre Trinité même ne consistera plus qu'en trois noms différents donnés à un seul être (i).

Les affirmations que vous émettez au sujet de ce Libérateur' divin se trouvent, pai^ ailleurs, en complet désaccord avec les négations que vous formulez également sur lui. Vous dites qu'il n'a pu s'enfermer dans le sein d'une vierge, et vous le faites entrer dans celui, non seulement des femmes, mais encore de toutes lis femelles animales, dans les organes génitaux, non seulement des hommes, mais des chiens, des porcs et des bêtes les plus immondes. Vous ne voulez pas qu'il soit né de Marie, et vous ne craignez pas de le reconnaître dans les plantes des jardins, qui sont dues aux eaux des cloaques, ou dans celles des champs, qui sortent du fumier. Vous rougissez de l'adorer sur une croix et vous nous le montrez suspendu à tout bois et tellement chargé de liens que nous seuls pouvons l'en délivrer, car ce prétendu Sauveur a besoin, ceci n'est pas le trait le moins curieux, d'être sauvé par nous. Vous n'admettez pas que Joseph d'Arimathie ait pu le mettre dans son tombeau, et en vous nourrissant des fruits dans lesquels, d'après Vous, s'achevait sa Passion, vous l'ensevelissez dans votre gosier, dans votre estomac, et jusque dans vos entrailles, ce qui constitue pour lui une sépulture bien pire (2).

Les mêmes contradictions éclatent mieux encore, si nous comparons la carrière humaine du Christ et celle de Manichée. Ce dernier est regardé par vous comme le Paraclet annoncé par Jésus. Lui-même semble avoir voulu se faire passer pour le Saint-Esprit, car il ne mentionne jamais celui-ci en tête de ses Lettres, et il s'y nomme aussitôt après le Fils de Dieu dont il se dit l'Apôtre et dont je soupçonne qu'il n'a nié l'humanité

(t) Cnni. Fnust., XX, ii, 12.

*~^.2) Cont. Faust., XX, 11.

qu'afin de se substituer plus sûrement à lui dans le culte de ses fidèles. Comme toutes les personnes divines ont une même nature, si la seconde n'a pu se soumettre à la naissance et à la mort, la troisième n'a pas dû davantage le faire. Or vous ne voyez aucune difficulté à reconnaître que votre Maître est né comme le commun des mortels, et vous fêtez le Bêma, anniversaire de sa Passion, avec une solennité que vous n'accordez pas à la fête de Pâques (i).

Cette dernière remarque suffit à nous montrer que Manichée, d'après les principes même qui . ont été posés par lui, n'est point du tout ce qu'il veut être. Quelles preuves, d'ailleurs, a-t-il jamais données de sa mission divine ? Vous nous avez appris à ne rien admettre sans raison, et c'est surtout en un pareil sujet que le besoin d'une démonstration se fait sentir à nous. Or il n'en apporte absolument aucune et vous n'en donnez pas davantage après lui. Comment pourriez-vous jamais établir qu'il est, comme il le dit, « z\pôtre de Jésus-Christ par la providence du Dieu Père », sinon en vous appuyant sur les Evangiles ? Mais ceux-ci sont la propriété des Catholiques, qui soutiennent que vous êtes dans l'erreur. Si j'y relève quelques déclarations qui vous soient favorables, je dirai que ces gens-là se trompent, mais sans me croire obligé d'ajouter foi aux témoignages que vous croirez devoir leur emprunter. Si je n'y trouve aucun texte dont vous puissiez vous réclamer, je me garderai bien de vous croire sur parole. Or, en fait, quoique tous les membres du collège apostolique y soient expressément nommés, il n'y est absolument rien dit de Manichée (2). Sans doute, vous alléguez que le Paraclet y est plusieurs fois annoncé, mais de quel droit prétendez-vous que cette annonce s'est effectuée en lui, alors que les Actes des Apôtres, qui continuent les Evangiles, la font plutôt réaliser sur les disciples réunis au Cénacle (3) ? Lui seul, affirmez-vous, nous a instruits, de « toute vérité », comme devait le faire l'envoyé divin promis par le Sauveur. Puisque vous êtes si bien renseignés, dites-nous le nombre des étoiles. Est-il seulement pair ou impair fZ|) ? Que de choses

(i) Cont. Epist. Man., 7-9.

(2) Conf. Epist. Man., 6; Cont. Fel. I, i suiv.

(3) Cont. Epist. Man.. lo-ii ; Cont. Fel., I, 3-5.

(4) Cont. Fel.. I, 10. Cf. De Civ. Dei, XVI, 28.

vous restent tout à fait ignorées, parmi celles-là même que vous prétendez le mieux connaître ! Bien loin de vous révéler, comme vous vous l'imaginez naïvement, la vérité entière, Manichée vous a, au contraire, enseigné une foule d'erreurs. Telle est la conclusion dernière à laquelle nous conduit l'étude de ses dogmes. Vous nous dites, d'ailleurs, que c'est sa morale qui importe surtout. Or cette nouvelle partie de son enseignement donne lieu à des critiques encore bien plus graves.

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