CHAPITRE SECOND
CRÎTIQUE DE I.A MOHAIJ: M VMCHÉENNE
Toutes les prescriptions i'ormulées par Maiii découlenl, avonsnous vu, de trois règles fondamentales qui se rapportent à la bouche, à la main et au « sein » et qui interdisent les multiples abus de ces organes essentiels. .Aussi Augustin ramène-t-il la critique qu'il en fait à èes trois mêmes chefs, tout' en commençant par noter qu'une telle division est assez peu logique (i).
Toute votre morale, dit l'auteur du De moribas Manichaeorum à ses anciens amis, est ramenée par \ous à ce que vous api>elcz assez étrangement les <( sceaux » de la bouche, de la main et du sei ï. \e condamne-t-elle pas aussi les fautes qu'on peut commet ti'c aAec les yeux ou les oreilles, ou les nariïies, ou les pieds ? Nous figurons, expliquez- vous, par la bouche la Sensibilité, qui a son siège dans la tête, par la main l'activité, qui s'exerce surtout avec cet organe, et par le sein l'appétit sexuel, qui est là comme en son principal foyer. Où placerez-vous donc le blasphème ? Dans la bouche qui le prononce, dites vous. Mais n'est-ce pas une action, et ne faudrait-il pas l'attribuer à la main, puisqu aussi bien vous attribuez à celle-ci, chose bizarre, tout ce que font les pieds ? Peut-être direz-vous qu'on doit le rapporter m la langue, parce qu'il exprime quelque idée .ou quelque sentiuictit. M.iis ne peut-on pas parler au moyen de
(i) De Mur. Man., ig-lb.
gestes manuels aussi bien qu'avec des sons articulés ? Convenez que votre classification nest pas heureuse (i). Mais laissons de côté ces questions de pure forme pour entrer dans le fond du débat.
Le sceau de la bouche interdit, expliquez-vous, non seulement les paroles mauvaises, mais encore l'usage des aliments impurs, par conséquent, de la viande et du vin. Déjà nous pourrions vous faire remarquer que vous le violez outrageusement, par rapport au premier point, dans tous les propos que vous tenez sur Dieu. En présentant la nature divine comme accessible aux atteintes du mal vous joignez le mensonge au blasphème (2). Mais, sans revenir sur ce sujet, tenons-nous en à la seconde partie de votre interdiction.
Vous faites sonner bien haut votre abstinence. Combien n'estelle pas pourtant extravagante ! Voici un homme tellement sobre qu'il ne fait qu'un repas par jour. Il mange seulement quelques légumes cuits avec un peu de lard et boit ensuite deux ou trois gorgées de vin. Il prend à peine ce dont il a besoin pour apaiser sa faim et conserver sa santé. En voici au contraire un autre qui ne touche ni au vin, ni à la viande. Mais, à la nauvième heure, puis au commencement de la nuit, il se fait servir une quantité de plats rares et exquis, accompagnés d'abondantes épices, avec de l'hydromel, du carœnum bouilli et d'autres boissons du même genre qui égalent ou même surpassent en agrément le produit de la vigne. 11 excelle à se procurer les jouissances les plus raffinées. Vous direz que le premier a violé le sceau de la bouche et que le second l'a toujours respecté (3) !
Non seulement vous autorisez l'intempérance, mais encore vous l'imposez souvent. Vous n'admettez pas que vos Elus donnent à des profanes les mets qui leur sont apportés, ni, d'autre part, qu'ils les jettent, et, comme vous leur en fournissez une quantité beaucoup trop grande pour leurs besoins, vous les contraignez aux pires excès de bouche (4). On en a vus, gavés jusqu'à en crever, forcer des enfants qui avaient embrassé leur genre de vie à absorber les vivres qu'eux-mêmes se trouvaient
(i) De Mor. Mnn., 19.
(3) De Mor. Mon., 20-26.
(3) De Mor. Mon., ag-So. Cf. ibiJ., 5i.
(4) De Mor. M(in., 62.
impuissants à consommer et à Rome on a pu reprocher à l'un eux d'avoir ainsi fait mourir d'indigestion plusieurs de ses jeunes disciples. Kn revanciie, vous vous feriez scrupule de donner la moindre nourriture à un pau\rc aitauié qui ne serait point des vôtres et vous le laisseriez tomber d'inanition, plutôt que de lui faire l'aumône du moindre morceau de pain (i). Dans quelles étranges aberrations n'êtes-vous pas tombés !
On s'en rend compte de mien:» en mieux, à mesure qu'on étudie de plus près ces prescriptions alimentaires dont vous êtes si fiers. Pourquoi croyez-vous devoirvous nourrir exclusivement de végétaux P Parce que, dites-vous, c'est en eux que réside de préférence la substance divine. A quoi donc le reconnaissez-vous ? A leur brillant coloris, à leur délicieuse odeur, à leur saveur exquise. Mais le fumier ! lui-même, dans lequel la corruption animale s'est concentrée, n'est- il pas mieux colorié parfois qu'un grapd nombre de fleurs ? La viande bien cuite n'affecte-t-elle
pas l'odorat plus agréablement qu'une foule de fruits, et n'estce pas la chair de certains animaux qui fournit les parfums les plus recherchés ? Enfin, si la chair de porc est moins savoureuse que les dattes ou que le miel, ne l'est-elle pas plus que les fèves (2)-? N'allez pas objecter qu'on doit considérer l'ensemble de ces qualités pour conclure à la supériorité des végétaux. Un porcelet rôti ne l'emporte-t-il pas sur une vulgaire plante par ses blanches couleurs, par son parfum suave, par son goût exquis ? A ce triple indice ne se montre-t-il pas vraiment divin et ne vous invite-t-il pas, par ses cris, à le faire passer dans vos saintes entrailles ^ Au contraire, les rayons de ce soleil que vous estimez tant ne sont-ils pas dépourvus d'odeur et de saveur et n'est-ce pas simplement à cause de leur brillant éclat que vous les admirez ? (?>). Reconnaissez donc que ce n'est ni avec les yeux, ni avec le nez, ni avec le palais qu'on apprécie la présence de la divinité (fi). Et n'allez pas invoquer, après les qualités sensibles, celles, plus intellectuelles, qui résultent de la convenance des parties. N'y en a-t-il pas davantage dans un corps bien conformé dont tous los jnembres se correspondent
(i) De mor. Man.. 5?,.
(2) De Mor. ^f(ln.. 39-/,f).
(3) D,- Mur. Man., ii.
(4") Dr Mor. Man., .42-4? init.
300 l'évolution l\telle.:tl!:lle hl saknt vk-lstix
que dans des branches tordues d'arbres tout à lait disgracieux (i) ?
Vous dites, il est vrai, que la substance divine qui réside chez les animaux se retire d'eux quand leur organisme est détruit, de sorte qu'il ne reste bientôt plus en eux qu'une matière impure dont on ne pouirait se nourrir sans se souiller. Mais d'abord vous devriez dire exactement la même chose des légumes et des fruits ; car eux aussi meurent, sans aucun doute, quand on les arrache de la terre ou des arbres. D'autre part, puisque en tout animal résident, d'après vous, deux âmes opposées dont l'une est bonne, l'autre mauvaise, quand la première se- retire de lui, la seconde doit aussi s'en aller. Si un peu de mal subsiste en liii^ un peu de bien doit y rester aussi. Vous expliquez que des débris de la substance divine se retrouvent jusque dans le fumier. A pins forte raison en demeure-t-il toujours au sein de l'organisme (2). De fait les êtres vivants conservent tellement quelque chose de bon tout en cessant de vivre que beaucoup vont dans la suite en se perfectionnant. C'est ce qu'on peut observer notamment dans le vin, que vous regardez comme le fiel du Priiu c des Ténèbres, tout en admettant par une étrange contradiction, la présence de la divinité dans les raisins qui ont servi à le former. Voyez ce qui se passe dans le bois qu'on a coupé. A mesure qu'il se dessèche il donne moins de fumée et plus de flamme ; en d'autres termes, il abandonne progressiverneiil ce f|(r'i] [.(utait de ténébreux pom* devenir plus lumineux (3).
Mais, dites-\()u>, Ion aiiimaux ontiperdu déjà de leur vivant l'ame divine qui était en eux par 1 les mouvements auxquels ils ont dû se livrer, tandis que les arbîes et les plantes demeurent immobiles. Ne voyez-vous donc pas que le suc de l'orge, quand on l'agite, devient meilleur et imite le vin, jusqu'à enivrer comme lui, sans que vous le jugiez également mauvais ? La farine IV gagne-t-elle pas à être pétrie .^ "Nlous dites que l'harmonie '^"Msicalr' vîfnt du ciel. Admirez cortiment les cithares et les flûtes au moyen desquelles on l'obtiflnt sont faites de nerfs et d'os qu'on a desséchés, comprimés et tordus savamment. Pour
{\\ Di' M or. M an.. /|3 inif. \
(21 Cnnt. Fuu.'^t., VT. S. rire. med. (:î) Dt Mor. Miin., 43-15.
CRITIQUE DE LA MORALE MANICHÉENNE .'{Ol
quoi donc estimez- vous qu'un être qui se meut devient par là même moins bon? Peut-être pensez-vous qu'il perd ainsi sa fermeté première. Mais c'est plutôt le contraire qui arrive souvent. D'ailleurs la chair est plus ferme que les fruits. C'est même à elle que les athlètes doivent leur vigueur exceptionnelle, car c'est surtout de viande qu'ils se nourrissent (i).
A vous en croire, il n'y a que les végétaux qui contiennent une quantité notable de bons éléments parce qu'eux seuls nous font vraiment du bien. D'où vient alors que les lions prennent tant de -force, tout en ne mangeant que de la. chair ? Vous expliquerez que cela tient à la boisson qu'ils absorbent. Mais l'aigle ne boit point et il est purement Carnivore. L'argument est péremptoirc, à moins toutefois que ce grand ami du soleil n'ait rien en lui de lumineux, et que le porc qui n'absorbe qu'une nourriture végétale et qui ne boit que de l'eau ne l'emporte sur lui ! Mais vous n'oseriez soutenir pareille énormité (2).
Une dernière ressource vous reste. Vous direz que les animaux possèdent, par ^uite de leur origine spéciale, une certaine malice qui ne se trouve pas dans le monde végétal. Ils sont, expliquez-vous, particulièrement diaboliques, parce qu'ils viennent des Puissances ténébreuses qui ont été enchaînées dans le ciel. Quelle histoire invraisemblable que celle de ces foetus nés avant terme et tombés des régions célestes sur la terre, qui ont pourtant continué de vivre et ont donné même une descendance nombreuse et durable, alors que présentement ceux qui viennent trop tôt, ou qui font seulement une légère chute, ne tardent pas à expirer ! Qu'en faudrait-il conclure, sinon que les animaux, étant venus d'en haut, l'emportent en noblesse sur les plantes qui ont poussé du sol ? Ne dites-vous pas, en effet, que les êtres occupent en ce monde une place d'autant plus élevée qu'ils renferment en eux-mêmes plus de bien, et ne résulte-t-il pas évidemment de là que les démons, qui habitent, à vous en croire, jusque dans la sphère des étoiles, l'emportent en perfection sur tout ce qui nous entoure*? (3).
Vous complétez, il est vrai, votre explication, en disant que les animaux ont été produits d'abord et se reproduisent cons-
(i) Dr ^fn^. Van.. 46-^8.
(2) De Mor. Man., 5o.
(3) Conf. Fnuxf.. VI, 8.
tamment par le moyen de la génération, qui vient du mal et ne tend qu'à le perpétuer. Avec un tel raisonnement vous arriverez à dire qu'ils sont encore pires que les Princes des Ténèbres, car ceux-ci, d'après vous, n'ont pas été engendrés, mais sont nés spontanément des arbres infernajux (i). Bien plus, vous devriez ainsi accorder que vos poux l'emportent sur vous-mêmes, puisqu'ils n'ont pas, comme vous, de père ni de mère, mais qu'ils procèdent simplement de la sueur ou de l'exhalaison dégagée par le corps. Remarquez, à ce propos, qu'il y a des races innombrables de vers qui ne doivent pas la vie à un commerce sexuel. Les gens de la Vénétie se nourrissent de plusieurs qui poussent sur les arbres. Pourquoi n'imiteriez-vous pas leur exemple ? Les grenouilles naissent pareillement de la terre après la pluie. Pourquoi n'en feriez-vous pas aussi votre nourriture (2) .^ D'autre part, si vous êtes tellement convaincus que tout produit de la génération est mauvais par nature, comment osez-vous manger seulement des plantes ou des fruits ? Les végétaux, en effet, se nourrissent de fumier, qui est bien ce qu'il y a chez les animaux de plus impur. Ne participent-ils point, par le fait même, à leur impureté (3) ? Que pourrez-vous donc trouver, ô saintes gens, qui soit assez immaculé pour devenir votre aliment ? Si vous vouliez être logiques avec vous-mêmes, vous devriez vous laisser mourir de faim. Ainsi, mais seulement à cette condition, vous ne commettriez aucun péché de la bouche (4).'
Le second sceau, celui de la main, vous défend d'attenter à la vie non seulement des hommes, ou ^es animaux, mais des arbres. Ceux-ci, dites-vous, ont une âme semblable à la nôtre, qu'on met à la torture lorsque, sans m^me les abattre, on les dépouille de leurs fruits, ou simplement delleur feuillage. — Pourquoi donc aucun apostolat n'a-t-il été encbre exercé parmi eux ? — Parce que, direz-vous, il? ne pourraient point en profiter.
(i) Cont. Faust.. VI, 8; De Mot. Man., 49-
(2) Cont. Faust., VI, 8; De Mot. Man,, /igj
(3) Cont. Faust., VI, 8 fin.; De Mor. Man.,\àg. {^) Cont. Faust.. VI. 6 fin. y
CRITIQUE DE LA MORALE .AL\MCHÉE]NiNE 303
— Vous VOUS êtes enlevé le droit de le prétendre. Vous affirmez qu'ils nous voient et nous entendent, qu'ils comprennent nos paroles et qu'ils devinent même nos pensées.- Dans ces conditions, vous devriez conclure qu'ils sont capables d'utiliser encore mieux que nous les leçons qui leur seraient données (i).
Remarquez d'ailleurs que, d'après vos principes, bien loin de leur nuire, vous leur rendriez un grand service, je ne dis pas simplement en les émondant ou en cueillant leurs fruits mais même en les abattant ou en les déracinant ? Vous croyez l'âm© qui est en eux tellement ligottée dans la matière que vous regardez sa condition comme une des pires qui puissent être infligées à lame d'un Auditeur au sortir de cette vie. En ce cas ne feriez-vous pas bien de briser sa pi'ison pour lui rendre sa liberté première (2) .•> N'êtes-vous pas cruels à son égard en lui refusant cette faveur suprême ? Vous passez dans le champ d'un ami sur lequel vous avez tous les droits, et vous voyez un corbeau qui se précipite sur une figue. Cette dernière ne semblet-elle pas vous prier /de venir à son secours, de l'arracher à sa croix et de l'ensevelir dans vos saintes entrailles pour .la faire ensuite ressusciter, plutôt que de la laisser déA'orer par cet animal ténébreux chez qui toutes sortes de souffrances et de métamorphoses legrettables l'attendent (3) ? Remarquez combien l'arbre devient vigoureux, feuillu et fleuri quand on l'émonde. Si le fer lui était aussi douloureux que vous le prétendez, nous le verrions plutôt se dessécher et s'atrophier après ses nombreuses blessures. Lui-même vous montre suffisamment par ses nouveaux progrès qu'au lieu de lui être préjudiciables, vos coups lui sont tout à fait salutaires (4).
Toutes ces remarques s'appliquent aussi bien aux animaux eux-mêmes. Quel mal faiîes-vous au loup en le tuant ? Vous le délivrez tout simplement des liens de la matière et vous lui permettez de retourner au ciel ; vous faites de lui un ange uniquement consacré à servir Dieu, tandis que, sans ce coup libérateur, il aurait fatalement continué de vivre en loup et de manger des agneaux. Vous accomplissez donc ainsi ime bonne
(i) De Mor. Man., 56.
{.>■) De Mor. Man., 55.
(3) De Mor. Man., b-;.
(4) De Mor. Man.. 5g.
304 l'évolution intellectuelle de salnt augustln
œuvre (i). D'ailleurs, vous permettez bien à vos Auditeurs de porter la main sur les plantes ou sur les fruits. Pourquoi ne leur donnez-vous pas la même permission par rapport à toutes les espèces animales ? Parce que ces dernières, expliquez-vous, sont sous la surveillance jalouse des Puissances mauvaises du ciel qui leur ont donné naissance et qui poursuivent sans merci quiconque les attaque. Mais cela n'est pas vrai des abeilles, des grenouilles et des autres animalcules du même genre qui naissent spontanément de la terre. Si vous invoquez à ce sujet la parenté générale qui existe entre tous les êtres vivants, pourquoi n'en faites-vous pas bénéficier aussi les végétaux (2) ? Pour justifiej- votre distinction, vous êtes obligés de dire que les Auditeurs commettent sans doute une certaine faute en cueillant des fruits, mais qu'ils la réparent avantageusement en les offrant aux Saints, et qu'ils ne peuvent tuer de même des animaux pour les leur offrir ensuite, parce que la chair est rigoureusement interdite aux Elus. Mais, ne pourraient-ils pas vendre la viande et en employer le prix à leur fournir des aliments plus convenables ? L'idée paraît si juste que" certains l'onl soutenue chez vous (3).
Du reste, .u> \uditeurs ne se contentent pas de cueillir des fruits ou des légumes dans les champs ; ils en arrachent aussi les épines et les mauvaises herbes. Vous allez souvent jusqu'à clofeiulte cela et jusqu'à soutenir que la profession des agriculteurs e&t inférieur !■ h colle des usuriers, voir souffrir ds hommes que des melons a permis de cultiver la terre. Pourquoi lionc a-t-il absolument interdit de tuer les animaux qui y causent des ravages, par exempt? les sauterelles, les rats et les spuris, si nuisibles aux récoltes (/|) ? i
Mais n'allons pas chercher si loin nos arguments. Qui de vous éprouve le moindre scrupule à tuer les poux, les puces et les punaises .'' \e sont-ce donc pas des animaux ? Ce sont, prétendez-vous, de simples déchets de notrd corps. La chose n'est point exacte des puces et des punaises, quijne tiennent point de
(i) De Mor. Mon., 5o.
(2) De Mor. Man., fio-fii.
(3) De Mor. Mnn.. 60 init., fîi fin.
(4) De Mor . Man.. fio.
car y ou S aimez mieux Mais votre législateur
CRITIQUE DE LA MORALE .\L\NICHÉENiNE 305
npus Itiir cxi-'^Unce. Mais cbl-ot' que les produits de notre organisme \i\ant ne devraient pas vous paraître plus purs, puisqu'ils naissent spontanément, que ceux qui procèdent dun commerce sexuel ? Convenez, en tout cas, quils le sont plus que c^ux qui sortent des cadavres. Si on peut leur enlever la vie, à plus forte raison pourra-l-on l'ôter aussi aux souris, aux serpents et aux scorpions, qui viennent, d'après votre propre théorie, par les restes mortels de Thomme, ainsi qu'aux abeilles, qui, d'après une opinion célèbre, sont formés de là pourriture des bœufs, et aux scarabées, dont à peu près personne ne doute qu'ils ne doivent leur origine à une boule de fumier enfoui. Vous défendez pourtant de toucher à tous ces êtres (i).
Pourquoi donc permettez-A'ous de tuer les poux, les puces et les punaises, sinon parce que la petitesse de ces animalcules vous les fait paraîtrie insignifiants ? Avec une telle manière de voir, vous mettriez/ le chameau bien au-dessus de l'homme. A ce propos surgit d'ailleurs une difficulté nouvelle et fort grave, qui m'a beaucoup/ troublé pendant le temps que j'ai passé chez vous. Entre les petites choses et les grandes, il n'y a qu'une différence de degiTs et on passe des unes aux autres très insensiblement. Si on peut tuer im^ nuce, pourquoi pas aussi la mouche qui prenti naissance dans les fèves, et qui, à l'état de fœtus, is'est seulement pas si grosse qu'un puceron ? Pourquoi pas une abeille, qui, au début, n'est pas plus volumineuse qu'un moucheron ? Pourquoi pas une petite sauterelle, ensuite une grande, une souris et puis un rat ■* Nous arriverions, en procédant ainsi, jusqu'à un éléphant h). Votre sceau de la main n'a donc plus aucine raison d'être.
Mais voici une considération encore plus décisive et tout à fait accablante pour vous. Votre loi qui interdit d'ôter la vie aux animaux et même aux végétaux est, par ailleurs, mortelle pour les hommes puisqu'elle a'ous défend de donner un aliment quelconque .i d'autres qu'à des Elus, pour ne pas exposer la substance divire qu'on y trouve mêlée à tomber au pouvoir des Puissances mauvaises. Si un profane, manquant de tout, vous demande l'èumône, vous le laisserez mourir de faim, plutôt que de lui donner seulement un concombre. Vous réserverez
De A/or. Mm.. fi3.
(3) De Mor. Mmi.. H',.
306 LÉVOLUTiO.N INTELLECTUELLE DE SAINT AUGUSTIN
toute votre pitié pour le fruit que vous pourriez lui offrir, et Yous n "aurez pour lui-même qpe de la cruauté. En voulant éviter un homicide fictif, vous en commettrez un autre malheureusement trop réel (i).
' De même, tout en affectant de réprouver absolument le vol et le parjure, vous commettrez l'un et l'autre sans le moindre scrupule, pour mieux pratiquer votre foi. Supposez que vous puissiez, sans être vus, ravir un pain à quelque mécréant, pour le porter à un de vos Elus, qui en dégagera, dans l'officine de son ventre, des éléments divins, est-ce que vous ne vous empresserez pas aussitôt de le faire .^ Et si, dans la suite, on vous accuse de ce larcin sans pouvoir en établir la preuve, est-ce que voué ne le nierez pas avec serment } Votre Dieu ne saurait vous en blâmer, et vous pourriez toujours bien lui répondre : « C'est pour vous seul que je l'ai fait. Ne valait-il pas mieux mettre en avant votre nom afin de vous sauver que garder un sileiice respectueux qui vous aurait perdu "^ )>. Ainsi vous commettrez, avec les meilleures intentions, les pires injustices. Voyez quelle étrange façon vous avez de garder vos mains pures {'i) !
Le troisième sceau, celui du sein, vous interdit tout rapport sexuel. Vous en êtes plus fiers encore que des deux précédents et vous faites grande ostentation de votre chasteté. Mais c'est justement à ce sujet que pèsent sur vous les charges les plus graves.
D'abord, il circule sur votre compte de fâcheuses rumeurs. On vous accuse de tenir des assemblées secr^es, au cours desquelle? vous A^ous livrez à des pratiques moristrueuses, oii vous provoquez l'écoulement de la semence humaine pour en asperger vos aliments et pour en faire une horriblb Eucharistie que vous consommez ensemble (3). On m'a dit, \ Rome, que certains d'entre vous ont avoué le fait devant lès tribunaux, non
fi) lie Mot. Man.., 53. 58: Conl. Faust.. XV, 7 j Enarr. m Psalm., CXL, 12.
(3) Cont. Faust., XV, 6
(3) De Mnr. M an., Gfi.
seulement en Paphlagonie, mais encore en Gaulé (i). Comme on leur demandait quelle Ecriture ils suivaient en cela, ils ont mis en avant le Trésor de Manichée.
En fait c'est là que se trouve exposé le mythe odieux d'après lequel, sur l'ordre du « Père bienheureux » et à un signal donné par lui, des Vertus lumineuses qui se trouvent sur la barque du soleil et sur celle de la lune se montrent sous la forme de beaux jeunes gens ou de belles jeunes filles et sans aucun voile aux Puissances adverses qui sont enchaînées dans le ciel, pour exciter leur concupiscence et faire ainsi échapper de leurs membres la substance vitale, divine par nature, qui s'y trouve enfermée. Voilà ce que vous lisez, ce que vous ex posez, ce que vous entendez, ce que vous croyez. N'est-il pasr natuiel que vous agissiez en conséquence (2) ?
Par ailleurs, nous avons vu déjà que, d'après vous, en pre nant des aliments appropriés, on fait passer en soi le princip. de vie qui résidait en eux, et que Saclas a eu recours à ce moyet et a dévoré, dans un monstrueux repas, lès premiers-nés de ses sujets pour s'assimiler tous les bons éléments qu'ils pouvaient posséder. C'est ce que VEpître du Fondement enseigne en propres termes. Aussi admettez-vous que les Elus absorbent dans leurs repas la substance divine contenue dans leur nourriture ou dans leur breuvage pour la recueillir dans leurs saintes entrailles et qu'ils lui rendent ainsi un service éminent. Avec une telle doctrine, n'êtes-vous pas aussi amenés à penser qu'ils doivent aussi travailler à sa libération en faisant ce que précisément on leur reproche (3) ?
Vous vous appliquez à la dégager de la semence des végétaux. Comment ne croirions-nous pas que vous tenez tout autant à l'extraire de celle des êtres supérieurs, alors surtout que vous défendez si strictement d'enchaîner celle-ci dans les liens funestes de la génération (h) ? Si, d'une manière générale, la nourriture animale vous est interdite, c'est simplement parce que, selon vous, la chair privée de vie ne garde plus rien de bon. Mais il s'agit ici 'd'un principe éminemment vivant oh
{i) De nat. bon., U.
(2) De nat. bon., 44-45.
(3) .De nnt. bon., 45-4G.
(4) De Mor. Man., 66.
308 l"ÉVOLLT!0-\ I.NTELLECTUELLE de saint AUGUSTIN
réside une âme humaine, où & résidé celle de Manichée luimême. En pareil cas, l'interdiction alléguée n'a plus sa raison d'être, ou plutôt elle se charge en une invitation formelle, adressée aux Saints, de libérer la substance divine en se l'incorporant (i).
Sans doute vous n'agissez point ainsi avec vos Auditeurs. Mais n'est-ce pas parce que vous craignez de vous les aliéner et que vous préférez vous livrer seulement entre vous à ces abominables jDratiques (2) ?
Quand on vous en accuse, vous avez coutume de répondre que ce reproche ne tombe point sur vous, mais sur une secte dissidente, celle des Cathares, fondée par un de vos anciens adeptes. Seulement ces gens-là se réclament de Manichée aussi bien que vous-mêmes (3). Vous avc7 le même Maître, vous lisez également ses livres. Ce sont ces derniers qui vous ont fait accuser. Ce sont eux qu'il vous faut désavouer, si vous voulez qu'on Aous croie innocents (4). Plaise à Dieu que vous le soyez autant que vous le dites ! Vous voyez, en tout cas, à quels graves soupçons votre doctriiK donne lieu. Mais je ne veux pas m'arrêter plus longtemps ijÀ-dessus, car le sujet est d'une nature lelle qu'on n'ose pas s( ulcment en parler (5).
Supposons, contre toute apparence, que vous êtes sur ce point sans reproche. Considérons en elle-même cette chasteté dont vous êtes si fiers. La valeur en est, vous dirai-je, proportionnée à celle du motif qui l'inspire. Vous-mêmes devez le reconnaître sans aucune difficulté, c^r vous êtes les premiers à le faire remarquer aux Catholiques et vous aimez à dire au sujet de leurs nombreuses moniales que la virginité existe aussi bien chez les mules (6). Or, si vous tenez tant à rester chastes, ce n'est pas parce que vous avez horreur des voluptés chamelles, mais parce que vous craindriez, en vous y| livrant, d'emprisonner une fois de plus la substance divine eti un corps matériel. VoTis n'interdisez pas à vos Auditeur^ d'avrlir des rapports avec
(i) De Mor. Man., 66.
(2) De Mor. Man., 66.
(3) De nnf. bon., A7 ; De Haer., XLVI. (V) De Mor. M<iii., 66; De nnt. bon., k'- (5) De mor. Man., 66, fin.
(6j De Mor. Mon., 9,8.
leurs femmes. \ous leur recommandez seulcmciiL de bien veiller à n'avoir d'elles aucun enfant et vous dites qu la fornication, oiî l'on ne clierclie que le plaisir, est moins coupable que le mariage contracté en vue de la génération. \'ous préférez donc la débauche à la vie conjugale et aux matrones les courtisanes. Cessez, après cela, de tant vanter votre continence (i) !
Il reste d'ailleurs à savoir si vous l'observez en la forme qui vous a été prescrite par votre Maître, et, d'une manière plus générale, si vous vous conformez aux préceptes qui vous ont été tracés par lui. Ceci nous amène à considérer de plus près la supériorité dont vous vous prévalez jjar rapport au reste des humains et les conséquences que vous en tirez pour nos destinées respectives.
(2) De Mor. Mon., 67. Cf. Cont. Sccund., ai.