CHAPITRE TROISIÈME
CIUTIQUE DE l'eschatologie MANICHÉENNE
Les Manichéens distinguent, d'après ce qui a été dit de leur -eschatologie, trois sortes de gens, à qui ils attribuent, d'après leurs mérites propres, des sorts très différents : les Elus, qui sont dignes d'aller directement au ciel, les Auditeurs, qui doivent se purifier encore sur la terre, et les pécheurs, qui seront condamnés pour toujours aux peines de l'enfer. Ici encore, leur subtil adversaire discute pas à pas chacune de leurs thèses.
Ces Saints eux-mêmes dont vous êtes si fiers, dit Augustin à ses anciens amis, ne méritent certainement pas les grands éloges que vous leur décernez. S'ils observaient fidèlement la règle de leur fondateur, s'ils mettaient leur conduite d'accord avec leur foi, ils seraient tout simplement des sots, car nous avons vu qu'on ne peut rien trouver de plus inepte que les doctrines dont ils font profession. Mais, en réalité, ils pratiquent le contraire de ce qu'ils croient. Ainsi leur sottise se double d'une perversité exceptionnelle (i).
Pendant les neuf années que j'ai passées chez vous, m'informant avec le plus grand soin de tout ce qui pouvait vous concerner, je n'en ai pas trouvé un seul qui n'ait été convaincu, ou du moins soupçonné, de manquer gravement à ses engagements. Beaucoup ont été surpris mangeant de la viande, ou
(i) De Mor. Man., 67, fin.; Cont. Faust., V, 6, 11.
buvant du vin, ou se baignant, comme le commun des mortels, et plus d'un a été convaincu d'avoir séduit des femmes mariées. Voilà ce que j'ai entendu dire, pendant que j'étais votre Auditeur. J'ai assez observé par moi-même pour constater que ces bruits étaient partaitement fondés (i).
Un jour, en pleine ville de Carthage, sur une place très connue, j'ai vu, avec plusieurs de mes compagnons, non pas un seul de vos Elus, mais trois d'entre eux, hennir, avec des gestes dont la lubricité surpassait celle des gens les plus grossiers, après je ne sais quelles femmes qui passaient par là, sans qu'aucun d'eux fût retenu par la présence de son voisin. Comme ils habitaient des quartiers différents et ne se trouvaient réunis que par hasard, au sortir de leur couvent, une telle conduite donnait naturellement à penser que ces manières d'agir étaient chez eux habituelles et tout à' fait courantes. Choqués d'une telle impudence, nous portâmes plainte contre les coupables. Non seulement on ne les expulsa point de l'Eglise,^ mais encore on n'(»sa point leur infliger la sévère réprimande qu'ils méritaient. On craignait, nous expliqua-t-on, de les amener, par une trop dure remontrance, à livrer, pour se venger, les secrets de la secte, dont les réunions étaient interdites par la loi. Mais pourquoi i^e vante-t-on de se voir continuellement en butte à la persécution prédite par le Christ (Joan., XV, i8), si on la redoute jusqu'à ce point i^ Et puisqu'elle doit durer jusqu'à la fin des siècles (Matt. X, 28), comment é"vitera-t-on jamais la contagion <lu mal ? (2).
Du reste, le cas dont je viens de parler n'est pas isolé. Une réponse identique nous fut faite à l'occasion d'un scandale analogue. Une femme s'était plainte à nous d'avoir été violentée, à la vigile d'une de vos fêtes, dans une assemblée nocturne, où elle se trouvait, avec une de ses compagnes, confiante en votre commune sainteté. Comme plusieurs Elus venaient d'entrer, un d'entre eux avait éteint la lampe, et, à la faveur de l'obscurité, quelqu'un qu'elle ne put reconnaître l'avait saisie, puis embrassée et en serait venu avec elle aux pires excès, si elle ne lui avait échappé en criant. Un tel fait suppose les plus déplorables habitudes, et n'est pas imputable à un seul, mais à
(i) D? Mor. Man., 68 inît.
(2) De Mor. Man., 68-69.
ai
312 l'évolution lntellectlelle de sal\t augustln
tous les assistants. Tous, en effet, s'étaient follement amusésquand la lumière avait disparu. Comment n'eussions-nous pas pensé qu'ils se départaient, dans les ténèbres, de leur apparente austérité, quand nous les trouvions, dans leur vie publique, sujets à toutes les passions, avares, envieux, gourmands, querelieurs, mobiles à Texcès (i) ?
Un autre fait permettra d'en juger. II y avait, parmi eux, deux hommes d'une assez bonne réputation, qui excellaient dans les controverses religieuses et avec qui j'étais particulièrement lié. Or tous deux se détestaient cordialement. L'un accusait l'autre d'avoir fait violence à la femme d'un Auditeur. Pour se justifier l'autre disait que c'était un troisième Elu qui avait commis la faute, et que, comme il l'avait surpris en flagrant délit, le coupable l'avait accusé lui-même, sur le conseil de son adversaire. Nous ne savions qui disait vrai, mais nous ne pouvions nous empêcher de constater que chacun d'eux nourrissait contre l'autre la haine la plus vive. Or, autour d'eux, nous ne trouvions personne qui fût plus respectable (2).
Très souvent, au théâtre, nous rencontrions des Elus dont la gravité semblait attestée par leur conduite aussi bien que par leur âge, et même un vieillard revêtu du sacerdoce, pour ne rien dire des jeunes gens que nous trouvions occupés à se disputer au sujet "des acteurs et des cochers. Se voyant remarqués par des Auditeurs, ces hommes de Dieu se mettaient à rougir et s'esquivaient. Mais, si leur amour du plaisir les amenait à s'exposer ainsi aux regards du public, à quels excès ne devaient-ils pas se porter en secret (3) P
C'est ce que montre l'histoire de cet autre dont les controverses nous attiraient au quartier des marchands de figues, et qui, d'une vierge moniale fit non seulement une femme mais une mère. Si celle-ci ne fût devenue enceinte, le fait eût été ignoré. Son frère, en ayant été instruit, fit chasser le coupable de l'Eglise, sans vouloir, par religion, le citer devant les juges. Et, afin de ne pas laisser sa faute tout à fait impunie, il s'entendit, avec plusieurs amis, pour le rouer de coups. L'autre, tout meurtri, demandait grâce en invoquant l'autorité de Mani-
(ï) De Mor. Man., 70.
(3) De Mor. Man., 71, (3) De Mor. Man., 72 init.
ClllTlQUE 1>K l'ESCELVIOLOGIE MAiMCHKENNE 313
clu'e, t'I cil disant que le piemier iionune avait péché mais était devenu plus saint après sa iaute. Ce trait est signillcatil'. 11 montre comment on peut s'autoriser de vos doctrines pour se livrer aux plus regrettables désordres (i).
Je lapporlerai un dernier l'ait qui s'est passé à Rome pendant mon absence. J en lus informé d^s avant mon arrivée par un témoin tout à fait sûr, et j'en obtins ensuite pleine confirmation dans le lieu même où il s'était produit. Un de vos Auditeurs, qui ne le cédait en rien au meilleur de a'os Saints dans. la pratique de l'abstinence, et qui montrait le plus grand zèle j)our les iiil, lèts dé votre secte, fatigué dr s'entendre reprocher les mauvaises mœurs des Elus cpiOîi voyait aller en tout sens et entretenir des relation^ fâcheuses, voulut réunir dans sa maison et entrelertii' ;i m ■- iïiis. cai i! était fort riche et généreux, tous ceux d'entr( ■; uni < misrntiraient à vivre en commun selon la règle manichéenne'. 11 eut beaucoup de peine à surmonter l'opposition df m - .vriiiics iiwi eussent dû, au contraire, favoriser son entreprise. Knfin, l'un d'entre eux, à qui sa grossièreté donnait une apparence d'austérité, l'approuva, se joignit à lui et lui ai;ut!;i lous ceux de \o< Saints qui ce trouvaient à Rome. Dès qu'» demandé à ( (s gens-là de se soumettre en com-
mun au geiiii (le \ic iiiijioM' par Manichée lui-même dans son Epître, beaucoup se retirèrent sans retard. Un assez grand nombre, pourtant, restèrent par pudeur. Bientôt ceux-ci se reprochèrent mutuellement leurs manquements, puis ils se mirent à murmurer contre les exigences auxquelles on les a^ait soumis. 11 s^ ne tardèrent pas à se .soulever ouvertement et à glisser entre les mains de leur hôte qui avait cherché en vain à lutter contre leur opposition grandissante. Finalement, l'évêque luimême s'enfuit, couvert de honte. Très souvent, on s'était aperçu qu'il se faisait porter en secret des aliments interdits par la règle, en les pavant très largement au moyen d'une bourse qu'il tenait Itien cachée (o.).
Tels sont les gens (|U(' vous estimez dignes d'entrer dès maintenant au ciel. Fussent-ils teis que vous le prétendez, vous n'auriez pas le droit de faire un si grand étalage de leurs vertus. Tout au contraire vous devriez garder à leur sujet un silence
(n De Mnr. M nu., 7/1.
(2j De Un/-. Mail.. -'\. Cf. siiiini. p. 25G. not. 6.
prudent. Ils sont en effet fort peu nombreux, et la masse des fidèles qui forment votre Eglise vit sans aucun souci de cette perfection morale que vous êtes habitués à tant prôner chez
eux (i).
En quoi les Auditeurs observent-ils la règle de Manichée ? Ils prennent femme, ils ont des enfants et ils conservent ou augmentent même leur patrimoine. Ils mangent de la chair, ils boivent du vin et ils se baignent. Ils moissonnent et vendangent. Ils se livrent au négoce, remplissent des fonctions publiques, se conduisent, en un mot, tout comme le commun des mortels, sans tenir, sur ces divers points, le moindre compte des préceptes formulés par votre fondateur (2).
Ceux-ci, expliquez-vous, ne sont pas faits pour eux. Comment osez-vous soutenir pareille affirmation ? Comment pouvezvous penser que ce qui est mauvais pour certains deviendrait bon pour d'autres ? Si les Elus ont raison de regarder le vin et la viande, l'agriculture et l'arboriculture, le mariage et la génération comme de vrais maux, dont un homme de bien doit «'abstenir de la façon la plus rigoureuse, pourquoi ceux qui ont la même foi ne sont-ils pas tenus à la même abstention ? Pourquoi mangent-ils la chair du porc, qu'un pur Manichéen ne pourrait prendre sans se souiller, alors surtout qu'eux-mêmes s'interdisent do tuer aucun animal (3) ? Pourquoi vont-ils, meurtriers de courges et de melons, dévaster les champs et les jardins, ce qu'un de vos Saints ne peut voir sans frémir (/i) ? Pourquoi entretiennent-ils des rapports avec leurs femmes, au risque d'en avoir des enfants, puisque la génération est, d'après vous, le pire de tous les maux (5) ?
Ils pèchent, répondez-vous, en agissant ainsi, mais leurs péchés servent, du moins en partie, à entretenir l'Eglise de Dieu, et
(i) De Mor. Man., 76. Cf. Cont. Secand., 26.
(2) Cont. Faust., XX, 28. Cf. V, 10.
(3) De Mor. Man., 53, fin.
<4) Cont. Faust., IV, 4-
(5) Cont. Fausl.. XX. 20. Cf. De Mor. Man., 65.
CRITIQUE DE L 'ESCHATOLOGIE MANICUÉEISNE IMo
i!i en obtiennent le pardon précisément parce qu'ils coopèrent i la cause du bien. Par .la nourriture qu.'ils apportent aux Elus, ils se procurent le bénéfice de leurs prier. - * ils s'associent, quoiqu 'indirectement, à leurs bonnes actioll^. — Dites plutôt, si vous voulez être fidèles à vos princypes, qu'en les alimentant du produil 'V 'us fautes ils les y font participer. Ils leur com-
muniqueni i. >., |)ropre contagion. Comment pourraient-ils alors être purifiés par eux (i) .^
De toute manière, vous êtes obligés de reconnaître que les Auditeurs restent continuellement er^ état de péché. Ils ne valent don( ^ iiîieux (| ieste des hommes. Souvent, ils sont plu-
tôt bien au-dessous des païens eux-mênu -. i ri certain nombre (i derniers s'abstiennent du vin <! r l.i viande ainsi que
du mariage. Ils ob.'- mieux que vous I - lègles qui vous
ont été tracéJBs tre Maître, bien que vous les jugiez toujours
bien inférieurs à vous et que, dans votre inconséquence, vous préféric femme manichéenne devenue mère à une Sibylle
rosti' ontre, beaucoup d'Auditeurs manquent aux
règl 'mentaires de la loi naturelle. Vous reprochez
aux repsésenlants iganisme, comme d'ailleurs à tous vos
l'I-, ; ' -ixier au vol, à l'adultère et à l'ivrognerie,
d'.iM \:- !S tout à fait corrompues. Le reproche se rc-
touiî (.iciacnt contre vous, car chez vous la plupart des
fidè] ' ' ' *mes désordres que vous dénoncez chez
les auuL- ' .) '.
Direz-vous que, du iiinins, ils profe^^senL la vraie doctrine et ■ roient c^^ vr,.,:,i.<,, ;i ^{.^{^^ cela,, précisément, achève de les confonuiv, i,i,i>(!a ,. lous leurs autres torts ils ajoutent celui d'une sacrilège ineptie ''•' Vous-mêmes, d'ailleurs, êtes les premiers à dire que la .,-. .ins les œuvres ne suffit point. Vous aimez à rappeler que, d'après le Christ, si quelqu'un n'abandonne pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses terre,s et ses maisons, il n'entrera pas dans le royaume de Dieu. Ne devriez-vous pas en conclure que ceux d'entre vous qui n'ont pas renoncé à tout cela ne sont point de vrais Clu-étiens (5) ?
(i) De Mf.r. M«n.. 07.
. (a) Conf. Faust.. XX. 20.
(3) Cont. FoiisL. XV. 28,
Cl) Coni. Faust., V. 11.
(5) Conf. Fniist, Y. to.
•\U') I.'ÉNOl.LTM'N LM1£LL£CTL1::LLE J)E SAINT AUdLSTTN
Vous en convenez d'une i'àçon implicite, car vous reconnaiss: / (ju'ils ne seront point changés, après leur mort, en purs esprits, mais qu"ils\ reprendront alors un nouveau corps, soit celui d un Elu, pour achever de se purifier en menant désormais une existence irjéprochable, soit) celui d'un melon, d'un concombre ou d'u7i aulrc v^étal comestible, pour être mangés par un Saint et ])uii(iés par lui. D'après vous, en effet, les vrais observateurs de la Loi dégagent, en rotant, dans l'officine de leur estomac, des fils de Dieu auparavant emprisonnés dans la matière qui n'attendaient que ce inonient ])7'opice pour s'en affranchir et regagner le ciel (i) 1
\ous ajoutez, car votre sottise n'a point de bornes, que seuls les meilleurs d'entre les Auditeurs suivront cette dernière voie, qui niène l)i(Mi phis directement au Royaume de la lumière, et que ceux ([iii se seront \ûu<, mal conduits passeront dans le corps d'un animal. Pourquoi donc, misérables que yous êtes, os(v-vous user du fouet ou du frein avec votre cheval ? C'est peulélre l'Ame de \otre père (jue vous faites souffrir. Pourquoi tuez-vous les puces et les poux ? Ne craignez-vous pas d'écraser .linsi quelqu'un i]f \os parents ? Vous vous récriez r en disant que dc^ àuies humaines nv sauraient tomber en des corps si chétifs. Elles [teuveni [lourlaiil bien passer, .'i \ous en croire, dans un renard Pour(iuoi pas alors dans une belette, parfois ]ilus grande qu'un renardeau :* Pnurf|uoi pas, en laisonnant de même dans un rai, dans un lé/.ird. dans une sauterelle, dans une abeille, dans une mouche, dans vme punaise, dans une puce, et dans des animaux, s'il s'en trouve, encore bien plus petits ? Car il n'y a, dans cette voie, nul terme auquel on puisse s'arrêter (■?.).
Notez enfin, ceci achève de vous confondre, que vos Auditeurs eux-mêmes sont, somme toute, bien peu nombreux. Malgré vos prétentions extravagantes, vous avez si peu de partisans que ^o!'s comptez à peine. La plupart des hommes restent sourds à volie \o\\ et étrangers à vos enseignements (?>). Quel est donc le sort rin.il que vous liMir réservez ?
( l'I Cnnl. Faust.. V. lo.
[■>.) Coni. Adim.. Xtl, 2,
.."i Dr iilil. rrctl. .m: C.oiit. Fn,i><l.. XX. 20: XXL 10.
.UTTIQUE DE l'eSCHATOLOOTE M VIVICIîÉENIVE 317
D'apièt; vous, les pécheurs obstinés n'arriveront jamais au Royaume de la Lumière. Ils seront, au contraire, rejetés pour toujours dans celui des Ténèbres. Vous enseignez cependant qu'eux-mêmes sont venus des régions bienheureuses et qu'ils Jie font qu'un par leur âme spirituelle, avec le Père. Vous admettez donc non seulement que la substance divine a subi, en certaines de ses parties, une profonde déchéance, mais encore qu'elle ne s'en relèvera jamais d'une façon complète, non seulement qu'elle s'est souillée en s 'alliant à la matière, mais encore qu'à aucun moment elle n'arrivera à se débarrasser de toutes ses souillures. Est-il possible de méconnaître davantage sa souveraine perfection (i) ?
Vous poussez cependant plus loin encore le blasphème, car vous déclarez que c'est Dieu lui-même qui condamne ainsi quelques-uns de ses membres à partager l'existence des démons. Déjà, on peu! trouver étrange qu'il Aoue les Puissances ténébreuses à des peines éternelles pour les punir d'avoir convoité et essayé de s'approprier un peu de Lumière. Le châtiment qu'il leur inflige va bien au-delà de leur faute, si toutefois il y a une faute quelconque à vouloir le bien, et il se venge à leur égard d'une façon extrêmement cruelle. Mais quelle dureté ne 7iiontret-il p.'is sm-tout en soumettant à des peines identiques des âmes issues de lui. qui participent à sa propre substance ! « Périssent mes amis, semble-t-il dire, selon une parole célèbre, pounai que mes ennemis périssent avec eux » (2) ! Il se révèle, en cela, bien pire que le diable à qui vous reprochez d'être terrible pour les siens aussi bien que pour ses adversaires. Le Prince des Ténèbres, qui ne voulait aucunement détruire le Royaume de la Lumière
(i) ConL Fd., T. 7. 8.
(2) ConL Frmsf., XXI. 16. Cf. Ciccron. Oraf. pro Deiotaro (éd. Millier. Pnr? rr''. vol. 3. p. SSa).
mais en jouir, fit sans doute mourir, selon votre fable, certains de ses sujets, mais sans les empêcher de. renaître ensuite pour goûter à nouveau les douceurs de la vie, et il le fit au cours du combat, pressé par les nécessités de la lutte, non point en^ plein triomphe. Est-ce qu'il oserait enfermer son rival dans une prison pareille à celle dont vous parlez, et en sceller l'entrée de ses propres entrailles (i) ?
Votre Dieu se montre d'autant plus barbare, en agissant ainsi, que les âmes issues de lui et vouées par lui à des supplices éternel- méritent point un pareil traitement. Que peut-il, en effet, ieui reprocher ? a De s'être laissé détourner de leur nature lumineuse «, nous dit VEpître du Fondement. Mais c'est luimême qui les a envoyées au devant des Ténèbres et qui est la cause première de leur aveuglement. Ou bien elles n'ont rempli leur mission que parce qu'elles y ont été contraintes, et elles ne peuvent en être punies sans injustice ; ou bien elles l'ont fait dé leur plein gré, et alors lebr châtiment touche à l'ingratitude. Ce, Dieu, tellement acharné à les perdre qu'après les avoir jetées dans la gueule du Diable il les condamne à y rester, a d'autant moins le droit de leur reprocher leur déchéance actuelle qu'il déclare que la conscience de leur véritable état leur fait présentement défaut. Selon son propre témoignage, « elles sont entrées si profondément dans les entrailles du Prince des Ténèbres qu'elles ne peuvent se rappeler leur origine ni se distinguer des natures adverses ». En ce cas, elles. subissent le mal plutôt qu'elles ne le commettent. Celui-là seul en est l'auteur responsable qui les a réduites à cette fâcheuse condition. S'il a causé leur chute, qu'il n'aille pas maintenant leur en faire un reproche. Tl s'est conduit à leur égard comme un ennemi plutôt que comme un père. Qu'il se dispense, au moins, de se faire, après cela, leur accusateur et de poser au justicier, quand c'est lui qui est le premier et le seul coupable (2) !
Il ne leur veut, dites-vous, aucun mal, et, s'il les attache au sommet du globe de feu oi^i seront pour toujours enfermés les démons, ce n'est pas pour se venger à leur égard, mais plutôt pour se constituer ainsi un abri propice contre toute nouAelle incursion dc^ Piji'ï^;inrp>i mrnn;ii*;ps. O la plaisante idée que
(r) CoTu. Fnmt.., XX, 17: XXII. 22. (i) Cont. Faust.. XX, -n; XXII, 22.
CRITIQUE DE L ESCHATOLOGIE MAMCHÉENNE 319
celle (ie ce Dieu qui éprouve constaiiiiueiiL le besoin du àe déffiiidre contre ses rivaux, et qui ne trouve rien de mieux à faire, pour se mettre hors de leurs atteintes que de leur sacrifier ses sujets, ou, pour mieux dire, ses propres membres ! A ces pauvres êtres, issus de sa substance et appelés par nature à vivre de sa vie, qui lui reprocheront d'avoir fait leur malheur éternel, il dira simplement : « Gardez-vous, mes chers amis, de m'en vouloir. Comment aurais-je pu me déterminer à agir comme je l'ai fait sans y être contraint ? Si je vous ai envoyés là où vous êtes, cest parce qu'un ennemi redoutable me menaçait. Si, maintenant, je vous y ;-etiens, c'est -parce que je crains encore ses attaqi: '.otnbien un pareil langage ( si iadiiiin' ùv lui iiy !
D'ailleurs, si votre explication est vraie, pourquoi Dieu reproche-t-il aux: âmes déchues « de s'être laissées détourner de leur première iiafure lumineuse » i* Peut-on rien concevoir de plus scélérat que de dénigrer ses amis pour se disculper, quand on a eu le triste courage de les perdre pour se sauver soi-même ? Si ce Souverain Juge, dont vous vantez tant l'inflexible justice, pouvait être jugé, c'est lui, plutôt, qui devrait être condamné, et sa place naturelle ne serait pas sur le bord extérieur de la géhenne, mais au centre du globe redoutable où brûlent les damnés (2).
Le drame que vous avez imaginé peut-il avoir un plus fâcheux dénouement ? Après avoir exposé la lutte engagée contre Dieu, puis les humiliations qui ont suivi pour lui, voilà qu'il aboutit à sa condamnation (8) ! Le « commencement » en était tronqué et le « milieu » pourri ; la « fin » en est absolument ruineuse. C'était d'abord un conte d'enfant, ensuite un bavardage de femme ; ce n'est maintenant qu'un radotage de bonne vieille (4).
Tournons-nous Aers les hommes d'un sens rassis, vers ceux qui font appel à la pure raison et qui incarnent la sagesse. Ceux-là nous apprendront n ne point être dupes de telles illusions. Eux aussi distinguent trois sortes d'études, la physique, la logique et la morale. Ils notent également que la philosophie se préparc avec la première, se forme par la seconde et s'achève
(i) Cont. FauM., XXII. 25.
(2) Cont. Faust., XXII, aa.
(3) Cont. Fovst., XXVIII, 5.
CV Cont. Faust., XIII, 6.
3i() f/lhoLl TfOX INTELLECTUELLE PE SAINT AUGUSTIN'
dans la troisième (i). Mais, en chacune, au lieu de nous imj^oser des tlie'ories extravagantes, ils nous apprennent à douter. Ils s'appliquent en effet constamment à montrer que nous ne devons pas prétendre à la possession du vrai, que nous pouvons seulement nous faire des opinions plus ou moins vraisemblables.
(il Celte division, depuis longtemps classique, qui revejiait souvent chez Cicéron et notamment dans. ses Académiques (Prior. Acad., IT, 36, ii6) est devenue si familière à Augustin qu'une fois converti au Callioiieisme il s'en est servi pour expliquer le dogme trinitaire. (De Civ. Dei, XI. o5.: ef. ibid.. II. 7; VIII, /j: EpisL. CXXXVII, 17). Nous la trouvons déjà plusieurs fois rappelée dans ses premiers écrits (V. Conl. AcikI., [Il, ''.'i. \>~. 3o).