CRITIQUE DE LA MORALE DOGM.\TISTE
Les questions morales, ajoute Augustin, sont plus importantes encore que celles dont s'occupent les Physiciens ou les Dialecticiens. Aussi les disciples de Carnésde leur ont-ils accordé la plus grande attention (i). Ici encore, leur attitude reste invariablement la même. Elle s'accorde, tout à la fois, avec les faits et avec la raison (2).
Les moralistes, en général, se sont donné beaucoup de peine pour déterminer les a fin? des biens et des maux ». Par là ils entendaient, non point la cessation de ces biens ou de ces maux, mais plutôt leur réalisation suprême, non ce qui ne serait ni bon ni mauvais, mais au contraire le souverain bien, auquel nous devons tout subordonner, et le mal suprême, qu'il nous faut éviter avant tout. Or, sur ce sujet capital, leurs opinions sont extrêmement nombreuses et diversrentfs. Yarron, dans son livre
(i) Auguslin s'en ost bciuiroup occupé au temps de ses doutes (Conf., VI. 26), et il ne faisait en cela que suivre l'exemple de Cicéron.
(2] Le second de ces deux points de vue est seul expose dans le Coniro Acndemicos (T. 5-ii; II. 12, 26). Mais le premier tient une grande place dans les Académiques {Prior. Acad., II, 42. 129-46, i4i)- Augustin a dû l'adopter pleinement, car il était très affecté, selon ce qui a été déjà dit. par les u disputes des philosophes » {Cont. Acnd.. II, II). Il V fait d'ailleurs nelleniint a.llu-ion dans la CHé </.' Ditni (VIII, 3. fin.; XVIII, 4i. n. 2).
-342 l'évolution LNTELLECTUELLE de saint AUGUSTIN
De la pliilusophie, iien compte pas moins de 288, qui s'opposent logiquement (0-
Selon la juste remarque de ce savant génial il y a quatre choses que les hommes peuvent d'abord chercher tout naturellement, saris avoir besoin de maîtres ni de leçons. Ce sont : le plaisir, qui consiste dans un mouvement agréable des sens, le repos, qui exclut toute affection pénible de l'organisme, la réunion des deux, qui réalise l'idée complète de la volupté, enfin la jouissance des a premiers biens », qui implique en outre l'intégrité et la santé du corps et de l'esprit. D'autre part, quel que soit parmi ces quatre objets celui qu'on a en vue, on ne tarde pas à acquérir, grcàce aux enseignements reçus, la connaissance de la vertu. On peut alors considérer celle-ci comme un moyen d'arriver à ces fins naturelles, ou en faire leur deinier but, ou la rechercher simplement avec elles, sans la mettre au-dessous d'elles ni au-dessus. Ainsi apparaissent douze conceptions morales fort différentes. On en double le nombre dès qu'on lient compte de la société dans laquelle on se trouve. En effet certains de leurs adeptes ne poursuivent en elles qu'un avantage personnel ; d'autres ont également en vue celui des gens avec qui ils vivent. On comptera non seulement 24 mais 48 Ihéories morales, si on a soin de noter que chacune des précédentes doit paraître à certains tout à fait démontrée et à d'autres simplement vraisemblable. On ira même jusqu'à quafre-\iiigt-seize, si on ajoute, par ailleurs, qu'il n'y en a aucune qui ne puisse s'accommoder aux idées reçues et aux coutumes établies, ou heurter cyniquement les unes et les autres. Enfin, on en triplera le nombre, en observant que chacune s'accommode plus ou moins aisément, soit de l'action, soit de la conteiiiplalicn, soit encore d'un mélange des deux (2). Assurément, toutes ces manières de voir n'ont pas été soutenues d'uue façon sérieuse, mais toutes peuvent l'être. De fait, beaucoup d'enire elles ont trouvé d'éminents défenseurs (3).
(i) De Civ. Del, W\. t. i. On ne petit j^uère douter qu'Augiiptin qui. dans ses premiers écrits, cite ou utilise assez souvent Varron (v. supra, p. a.'^o, net. 3). n'ait déjà connu et mis à profit ce livre De la ^)hUosophie, quand il dissertait avec Alype et Nébride lui milieu de ses doutes, sur « les fins des biens et des maux « (Conf., VI, 26).
(y) De Civ. Dei, XIX, i, 2.
i'S) De Civ. Dei, XIX, 1,1, fin.