CRITIQUE DE LA MORALE DOG.MATISTE
Laissons de côté les moralistes un peu obscurs. Négligeons, par exemple, cet Herillus, qui, sorti du Portique, s'est singulièrement rapproché de la première Académie, en faisant consister le bien suprême dans la science. Oublions tout autant, si l'on veut, les Eléates, Xénophane, Parménide et Zenon, leurs successeurs, les Mégariques, partisans d'Euclide, et les Erétriens, disciples de Ménédème, qui ont soutenu des doctrines plus ou moins identiques et tout subordonné aux idées ou à l'intelligence. Evitons même de rappeler Ariston, qui, poussant à l'extrême la morale première du Stoïcisme, soutint qu'en dehors de la vertu, tout doit nous laisser parfaitement indifférents, et prenons congé de Pyrrhon, qui va jusqu'à nous demander de nous montrer complètement insensibles à tous les autres biens. Combien d'autres penseurs justement renommés restent encore, qu'il nous est impossible de dédaigner et entre lesquels il règne de grandes divergences (i) !
Arislippe de Cvrène et Epicure s'accordent à dire que la volupté est le seul but de l'existence humaine. Seulement, l'un l'identifie avec un mouvement agréable des sens, l'autre avec un état de repos bienfaisant (2). Calliphon et Diodore, Platon et Aristote veulent qu'on fasse de la vertu une fin et non pas un moyen. Mais le premier l'associe au plaisir, le second à l'absence de douleur, et les deux autres. à la possession des :; premiers biens » (3). Zenon, le fondateur du Stoïcisme, veut, au contraire, qu'on fasse d'elle la fin unique de l'existence (4). Or Antiochus, qui est, à peu de choses près, un pur sto'ïcien, s'écarte de lui -sur ce point capital, car il soutient qu'on ne peut s'empêcher
(1) Prior. Acad., II, 42, lag-iSo.
(2) Prior. Acad., II, ^3, i3i. Augustin rappelle plusieurs fois la morale d'Aristippe, pour l'opposer à celle d'Ântisthène (De Civ. Dei, VIII. 3 fin. et XVIII, ài), et surtout celle d'Epicure, pour l'opposer à celle de Zenon (Cont. Acad., III, 16; De Trin.. XIII, 8; Epist.. CXVIII^ G ; Serm., CL, 5).
(3) Prior. Acad., II, 42, i3i. Augustin lui-même rappelle et résume incidemment la morale de Calliphon dans le Contra Jalianum opus imperfectum (I, 64), celle de Platon dans une de ses lettres (Epist., CXVIII, 16, 17), et celle d 'Aristote, identifiée avec la précédente, dans la Cité de Dieu, IX, 4. i-
(4) Prior. Acad., II, 42, i3i. Augustin caractérise de même, à diverses reprises, la morale de Zenon et celle des Stoïciens (De Trin., XIII, «; Epist., CXVIII, 16; Serm., CL, 5).
de regarder la santé et la prospérité comme de vrais biens dont la privation est très certainement fâcheuse. Il le contredit, d'ailleurs, en d'autres occasions, et, par exemple, quand il combat sa thèse si importante de l'égalité des péchés (i).
Sans doute, on peut objecter qu'il se donne lui-même comme un platonicien, non comme un disciple de Zenon. Mais, justement, les Stoïciens prétendent être en parfait accord avec l'Ancienne Académie. Quelle étrange illusion ! Où ont-ils vu que les premiers disciples de Platon recommandaient comme eux l'insensibilité ? Ces philosophes enseignaient bien plutôt que toutes les émotions nous sont utiles, que, par exemple, la crainte sert à nous tenir en éveil, le chagrin à nous rendre compatissants, la colère même à stimuler notre courage. Auraient-ils jamais dit qu'aux sages seuls conviennent la royauté, la fortune et la beauté, toutes les charges, jusqu'à celle du « quinquemvir », et tous les droits, même ceux du simple citoyen ? Auraient-ils soutenu que les lois de Lycurgue et de Solon n'ont aucune valeur, que celles des XII Tables doivent être considérées comme non avenues, que seules celles des philosophes comptent, vraiment ? Voilà pourtant ce que proclament les Stoïciens. Pouvaient-ils se mettre en contradiction plus flagrante, non seulement avec Platon, mais avec Aristote, qu'ils ne distinguent guère de lui et dont ils aiment à invoquer aussi le témoignage (3) ? Ici encore, les penseurs les plus célèbres se contredisent donc sur les principes même do leur enseignement. Dans un tel conflit d'opinions, pour qui opterons-nous ? Bien téméraire sera celui qui osera se prononcer d'une façon certaine.
Tenons-nous en aux oppositions les plus tranchées, à celles qui ont été signalées tout d'abord. Chrysippe lui-même remarque avec raison que le souverain bien 4oit consister ou dans le plai-
(1) Piior. Acad., II, 42, i3i et 43. 182-1 34. Augustin fait remarquer aussi dans la Cité de Dieu, XI\. 3. 2, fin.), qu'Antiochus a souteun sur le Souverain Bien une théorie mixte, et que Cicéron le regarde plutôt comme un stoïcien que comme un Académicien. Il fait, par ailleurs, plu.sieurs fois allusion à la thèse stoïcienne de l'égalité des péchés (Cont. Mend., 3i : Epist., CIV, i5 et 17; CLXVII, 4).
(2) Prior. Acad., II. 44> i35-i30. Augustin oppose pareillement, au point de vue moral, le platonisme au stoïcisme (Epist., CXVIII, 16, 20), et il reproche de même aux Stoïciens leur théorie de l'insensibilité (De Civ. Dei. IX. 4. n. 2. Cf. Qnacit. in Heptat., I, 3o ; Epist., CIV, 17; Senn., CCCXLVIII, 3).
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sir, un dans la nciIii, ou onliii dans leur union. Laquelle de ces trois conceplions allons-nous adopter ;' La troisième a l'avantage de combiner les deux premières ; elle ne fait de nous ni des dieux, ni des bêtes ; elle tient compte de notre corps, mais aussi de notre àme. \o {)eut-on pas pourtant lui reprocher de méconnaître Icm- opposition essentielle et de vouloir unir des termes qui nont rien de commun !' La seconde se recommande par son élévation ; elle favorise la jusiice, l'amitié, le désintéressement, tous les rappoits sociaux, que compromet plus ou moins la première. Alais celle-ci est l»ien plus attrayante, bien plus conforme à nos inclinations naturelles, bien plus capable, semblet-il, d'assurer notre propre bonbeur. Chacune a donc ses avantages et ses inconvénients. Pourquoi donc prendrions-nous parti pour une d'elles plutôl que pour les autres ? Les Stoïciens et les Epicuriens le font, parce qu'ils se prononcent à la légère, d'après leur première impression. Les partisans de Carnéade pont plus réservés. Ils \ oient mieux la complexité du problème et ils é\itent de fornmler à son sujet aucune conclusion (i).
Incapables de répondie sur tous ces points à leuis adversaires, les dogmatistes les pressent d'objections. Ils font appel à cette raison dont l'incohérence a été si bien mise en lumière, et ils s'appliquent à iiionlicr par divers arguments que sans certitude on ne samait bien conduire sa vie. Mais, loin d'établir leur thèse, les arguments qu'ils invoquent se retournent contre eux.
Tous, disent-ils d'aboj-d, nous voulons être heureux. Les Académiciens ne veidenl même pas autre chose, puisqu'ils n'assignent à leuT- \ie aucune fin spéciale. D'autre part, ils ne s'adonneraient pas comme ils le font à la philosophie, s'ils n'étaient convaincus que le bonheur réside dans la sagesse. Or ils ne croient pas qu'on |)uisse jamais posséder celle-ci, puisqu'ils s'insurgent contre la seule idée de la science. Non seulement.
(i) Prior. Arnd.. II. /If.. i.'^S-.^). i/n. Dans ta Cilé de Dieu (\l\. /j), AtiiTuslin ramène ('^alcrniMil toutes les conceplions yiliilosopliiqiies de la nioiale à ci'llcs dont [lailt (",ic('iC)ii, et il les ciiti(]iie riiiie après l'autre.
3i6 l'évolution intellectuelle de salnt Augustin
donc, ils ne sont pas heureux, mais encore ils nont aucun espoir de le devenir. Et ce sont leurs doctrines mêmes qui les vouent au malheur (i).
On ne peut leur adresser une telle objection que parce qu'on se fait d'eux une très fausse idée. Sans doute, ils soutiennent que nous ne saurions atteindre, dune façon certaine, la vérité. ]\!ais ils ajoutent, dautre part, que nous aurions tort, pour cela, de nous en désintéresser. Nous devons, d'après eux, la chercher d'autant plus que nous ne sommes jamais assurés de bien la posséder, N'est-ce pas l'un d'entre eux, l'auteur de VHortensius, qui en a, dans les termes les plus éloquents, recommandé l'étude ^ Il dit bien haut que nous ne pouvons à aucun moment la percevoir sans mélange d'erreur, niais c'est pour nous engager à redoubler d'efforts afin de nous en faire une idée moins fautive (2).
Oi- la recherche de la vérité, comme Cicéron lui-même l'a observé, suffit à rendre heureux (3). N'est-ce pas ce que montre l'expérience i' N'est-il pas vrai que nous éprouvons une satisfaction intense à discuter les graves problèmes qui ont préocrupé les philosophes du temps jadis, quoique nous n'arrivions pas plus qu'eux à les résoudre ? Pourquoi aimons-nous les libres discussions, où on s'excite mutuellement à penser, 5ans qu'on parvienne à s'entendre, sinon parce que l'exercice de notre intelligence nous plaît par lui seul, abstraction faite des conclusions auxquelles il aboutit (4) ? Les adversaires des Académiciens devraient bien l'accorder, s'ils voulaient être d'accord avec eux-mêmes. Ils disent que le bonheur consiste, pour l'homme, à vivre conformément à sa nature. Mais que sommesnous, essentiellement, selon leur propre témoignage, sinon des êtres raisonnables. C'est donc dans l'usage de notre raison que réside avant tout notre félicité, et puisque, en vertu de notre
(i) Cont. AcaJ.. T. 5 (objection de Trygetius). Cf. Prior. Acad., II, 8, 24 et 9, 27-29.
(2) Cont. Acad., I, 7 (réponse de Licentius) : Quis ignorât eum affirmasse velicmcnter nihil ab homine percipi posse, nihilque remanere sapienti nisi diligent issimam inquistionem voritatis .'* Cf. supra, p.- 68.
(3) Cont. Acad., I, 7 (réponse de Licentius) . Plaçait enim Ciceroni nostro beatum esse qui veritatem investigat, etiamsi ad eius inventionem non valeat per\j^^rp. Cf. supra, p. 67-68.
(^) Cont. Acad., I, 11 (réponse de Licentius).