CRITIQUE DE LA MORALE DOGMATISTE
constitution, nous désirons insatiablement le vrai sans l'aile indre jamais d'une façon parfaite, c'est à tendre vers lui, sans nous imaginer, à aucun moment, être arrivés à lui, que, pour être heureux, nous devons travailler (i).
Accordons, d'ailleurs, que le bonheur est inséparable de la sagesse. Nous dirons que celle-ci consiste précisément pour l'homme à reconnaître ses limites, à voir qu'il ne possède pas la vérité, mais qu'il doit constamment la chercher. On peut concevoir un état supérieur où la rechercTie fait place à une contemplation paisible et prolongée, puis souhaiter d'arriver jusque là dans une vie meilleure. La félicité dont nous jouirions alors serait assurément plus vive. Celle qui s'offre présentement à nous, dans l'effort même que nous faisons pour trouver mieux, n'en ost pas moins réelle (2).
On objecte aussi contre les doctrines de la Nouvelle Académie que logiquement elles suppriment toute action. Le sage qui a été formé à cette école n'a, dit-on, nul motif d'aller dans un sens, plutôt que dans un autre, puisqu'il n'est sûr de rien. D'autre part, il ne peut, s'il est raisonnable, rien faire sans raison. Il demeurera donc absolument passif, ou, si l'on veut, il se laissera vivre, et il négligera tous ses devoirs, ceux, du moins, qui pourraient le gêner (3).
Telle n'est point la pensée des Académiciens. Ils enseignent, sans doute, que nous ne percevons pas la pure vérité, mais ils ne nient point que nous saisissions des vraisemblances et qu'à défaut de certitudes nous acquérions des probabilités. Un exemple éclaircira, sur ce point, leur pensée. Aujourd'hui, le temps est beau. La nuit s'annonce claire et sans nuages. Qu'on nous demande si demain le soleil se montrera, nous répondrons que cela n'est pas certain mais que cela le paraît ; nous ne donnerons pas notre assentiment à la proposition ainsi formulée, nous la regarderons pourtant comme une opinion qui ne manque pas de justesse, u Tels me semblent être, dit Cicéron à ce même
(1) C.nnI Ar.iil.. T. 9 t-rpoiTir de Licoiifiii*").
(•i) Cnnf. Afdd., I. 'ïri fiji. (réponso do Licentius). Aiigu>;tiii luimêmo dit plu-; loin : Ulis (Acadomiois) pliicuit vol potius vi.'^um est et os'^o po'^so linniiiiom siipionfom, et tamen in liominom soiontiam cadere non po<so. Oiiarc illi >;api<'ntoni niiiil i=oiro affitniarunt (ibid., IIL 10).
(^) ('.(Illi. \<-(ul.. II, 10, iuit. (oxposé d'AniriKlin'). Cf. Prior. Acad.^ 71. 8. 23-2G.
348 l'évolution lntellectuelle de salnt Augustin
propos, tous les cas que j'ai appelés « probables » ou (( vraisemblables ». Si vous voulez les appeler d'un autre nom, je ne m'y oppose pas. Il me suffît que vous compreniez ce que j'ai voulu dire, en d'autres termes, à quels objets j'ai appliqué ces mots. Car le sage ne doit pas mettre son application à forger des vocables, mais plutôt à s'informer des cboses » (i).
Sans nous arrêter nous-mêmes davantage à définir un objet si clair, constatons maintenant que ces vraisemblances ou probabilités sont pour nous des motifs suffisants d'aller soit dans un sens soit dans un autre. Que de fois ne nous arrive-t-il pas do nous décider simplement pour des raisons de ce genre ! Je veux traverser la mer. J'ignore, à dire vrai, si nul danger ne m'attend et si j'arrixeiai à bon port. Je l'espère cependant et je me résous à partir, pourvu que le temps soit beau, que le vais.?eau me semble Ixmi et le pilote habile. Ainsi en va-t-îl constamment dans la vie ordinaire. Ainsi en ira-t-il pour le sage formé à l'école de Cariléade. Rien (pi'il doute de tout, il fera tout ce (jue les autres bomnres croient devoir faire, parce qu'il aura des raisons probables qui le détermineront à agir en ce sens et sans rien sacrifier de ses principes (2).
(i) Cl, ni. Ai-'iil.. TI, :>(\ fcxposé dWii^u^lin). Lf toxio de Ciréron cité iii ne SI' lit point dans ce qui nous rcsti' do ses œuvros. mais il devait se trouver dan* les Académiques, ofi la question du probabilisme tenait foicémi tit une crande plare. Cf. Prior. Ac<ifi.. II, 3i, 99.101.
("?) Cou'. Acod.. II. !■:! et ■>f> init. ('cxposi'' d" \u?tistin). Cf. Prior. Aend., II. .'^i, 100- loi.